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    Khartoum, Soudan

    Pourquoi une éventuelle démocratie au Soudan inquiète-t-elle Riyad et Abou Dhabi?

    CC BY 2.0 / Christopher Michel / Khartoum, Sudan
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    Riyad et Abou Dhabi se démènent dans la crise au Soudan de peur de voir «le flux de combattants soudanais au Yémen cesser», a indiqué à Sputnik Akram Kharief. En plus des enjeux géostratégiques, les deux capitales ne veulent pas de «la mise en place d’un État laïque» dans le pays, a-t-il soutenu.

    À la suite des événements sanglants qui ont marqué les manifestations populaires au Soudan après l’intervention de l’armée, plusieurs rapports pointent le rôle de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et de l’Égypte dans la tragédie qui secoue actuellement le pays.

    Dans un entretien accordé à Sputnik, Akram Kharief, expert en questions militaires et éditeur du site d’information Menadefense, a expliqué la généalogie et les enjeux de «l’ingérence» saoudienne et émiratie au Soudan, ainsi que ses différents aspects. Il a ensuite levé le voile sur les rôles de l’Égypte, du Qatar et de la Turquie dans la crise soudanaise.

    Selon M.Kharief, «la main de l’Arabie saoudite et, dans une moindre mesure, celle des Émirats arabes unis ont commencé à peser lourd sur le Soudan depuis l’année 2012». «À cette époque, le Soudan avait des relations normales avec l’Iran et sous la pression saoudienne et émiratie il avait été amené à rompre ses relations avec ce pays et à chasser tout son corps diplomatique en contrepartie d’aides financières et d’investissements», a-t-il ajouté. Dans ce cadre, selon l’expert, les Saoudiens et les Émiratis ont d’ailleurs «acheté beaucoup de terres agricoles dans ce pays, pour l’aider à pallier au problème d’eau et d’irrigation dont il souffrait».

    Akram Kharief affirme par ailleurs que la présence saoudienne et émiratie au Soudan obéit à des enjeux géostratégiques dont le premier est celui «de la Mer rouge, au niveau du détroit de Bab-el-Mandeb, sujet à une lutte entre des puissances internationales». «Il y a déjà les États-Unis, la Chine et la France qui s’y sont installés», a-t-il confié, soulignant qu’«il y a également des puissances régionales comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis qui sont en train de construire des bases militaires en Érythrée et au Soudan pour contrôler également cette région».

    L’autre point nodal qui explique le poids de l’implication saoudo-émiratie au Soudan est, selon l’éditeur de Menadefense, «l’enjeu de la participation de l’armée et de milices soudanaises à la guerre au Yémen dirigée par l’Arabie saoudite». «Des dizaines de milliers de soudanais y ont participé, dont six à sept milles sont morts aux combats».

    Compte tenu de tous les facteurs cités ci-dessus, «l’ingérence de Riyad et d’Abou Dhabi dans le processus politique et transitionnel à Khartoum» était tout à fait prévisible, selon le spécialiste des questions militaires.

    «Au début des manifestations au Soudan, il y avait une entente entre la rue et le commandement militaire qui a chassé l’ex-Président Omar El-Bachir», affirme M.Kharief, ajoutant qu’en ensuite «un revirement a eu lieu sous la pression de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis en raison de deux facteurs importants». «Le premier est la peur de voir le flux de combattants soudanais au Yémen cesser. Le deuxième est la peur d’un revirement idéologique dans le pays, vu que les manifestants ont appelé à abandonner l’application de la Charia et la mise en place d’un État laïque», a-t-il expliqué.

    Suite à son changement d’attitude à l’égard des manifestants, l’armée soudanaise a reçu des aides militaires des deux monarchies du Golfe, a expliqué l’expert. «Nous avons constaté des véhicules et des blindés agir pendant la dispersion des manifestants qui proviennent du Moyen-Orient, c’est-à-dire de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis», a-t-il affirmé, soutenant qu’«en contrepartie, le haut commandement de l’armée soudanaise, qui a refusé au début de se prononcer sur l’envoi des soldats au Yémen, a finalement affirmé qu’il maintenait la participation de ses troupes dans cette guerre».

    En conclusion, Akram Kharief a précisé qu’«il y a également l’influence de l’Égypte qui ne veut pas voir une démocratie à ses porte, et qui fait du lobbying au profit de l’armée soudanaise au sein des institutions africaines». «Il y a également celles de la Turquie et du Qatar, qui apportent un soutien financier et moral aux Frères musulmans*, qui tentent de profiter de la situation actuelle pour reprendre le pouvoir», a-t-il conclu.

    Au vue de la tournure sanglante prise par les manifestations populaires au Soudan, Moncef Marzouki, l’ex-Président tunisien, a appelé lundi 3 mai l’armée soudanaise à prendre exemple sur les armées tunisienne et algérienne qui ont pris le parti du peuple et qui l’ont protégé. Il a mis en garde le haut commandement de l’armée soudanaise contre les graves risques que son rapprochement avec Riyad, Abou Dhabi et Le Caire font peser sur l’indépendance du pays.

    Au moins 30 personnes ont été tuées et des centaines blessées lundi 3 juin dans la dispersion «par le Conseil militaire» au pouvoir au Soudan du sit-in de manifestants devant le siège de l'armée à Khartoum, a annoncé un comité de médecins proche du mouvement de contestation, cité par l'AFP.

    *Organisation terroriste interdite en Russie

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    combattant, Yémen, transition, ingérence, Émirats Arabes Unis, Arabie Saoudite, Soudan
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