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    Ivonne Gonzalez, l’Afro-Cubaine qui veut «noircir Wikipédia»

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    Ivonne Gonzalez se présente comme «une Africaine de Cuba». Avocate, chanteuse, féministe et antiraciste, elle mène depuis un an et demi une nouvelle bataille: «Noircir Wikipédia», en contribuant à rendre plus visibles les peuples noirs sur cette encyclopédie collaborative en ligne. Portrait.

    Au départ, Ivonne Gonzalez voulait apprendre à contribuer à Wikipédia pour «rédiger des pages pour des femmes: des femmes artistes, des femmes dans tous les domaines de connaissance...».

    En se familiarisant avec cette encyclopédie multilingue créée en 2001, elle constate que très peu de biographies de femmes y figurent, qu’encore moins de femmes y contribuent et que, dans un cas comme dans l’autre, les Noires représentent un pourcentage «infime», peu importe leurs lieux de résidence dans le monde ou leurs origines. C’est le constat fondateur de «Noircir Wikipédia».

    «Je suis cubaine, afro-cubaine. Je me définis comme une Africaine de Cuba. (...) Je me suis demandée ce qu’il y aurait comme contributions sur les Afro-Descendants, sur les femmes africaines, sur tout ce qui a trait à l’Afrique», raconte à Sputnik Ivonne Gonzalez. «Pour l’instant, on est absent de Wikipédia dans beaucoup de domaines, on n’y est pas assez visible parce qu'on manque cruellement de contributeurs africains et afro-descendants. Beaucoup de nos personnalités qui ont un parcours impressionnant n’y apparaissent pas», regrette-t-elle.

    Sputnik a rencontré cette Noire aux yeux malicieux, au nez volontaire et à l’enthousiasme contagieux à Dakar, au Sénégal, où elle est venue présenter son projet à l’occasion de la première édition africaine de la Journée de la Femme Digitale (JFD), les 13 et 14 juin 2019. Créée en 2013, la JFD vise à «donner envie aux femmes d’oser, d’innover et d’entreprendre grâce au digital», selon The Bureau, l’agence de conseil en stratégie digitale qui l’organise.

    La Cubaine était l’une des quelque 50 intervenants -beaucoup de femmes et quelques hommes- au programme. Pour son panel ayant pour thème «Elles écrivent leur histoire», elle s’est retrouvée sur scène, debout, avec deux autres femmes: sa co-panéliste Camelia Leclercq, une haute fonctionnaire gabonaise experte en communication, et la modératrice Sinatou Saka, une journaliste béninoise spécialiste du numérique.

    «Ivonne, c’est une sorte de slasheuse. (...) Les slasheuses sont généralement polyvalentes, elles font tout, elles ont des talents énormes et Ivonne est à la fois performeuse, militante afroféministe, musicienne, elle est avocate à Genève, mais elle a surtout créé "Noircir Wikipédia"», a dit d’elle au public Sinatou Saka.

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    De g à D: Ivonne Gonzales, Camelia leclercq et Sinatou Saka

    Ivonne Gonzalez est née à La Havane, à Cuba, à une date qu’elle refuse de révéler. «Je ne vous dis pas mon âge. Et pas mon année de naissance non plus!», lance-t-elle dans un grand éclat de rire. On pourrait cependant la situer dans la quarantaine.

    Elle est aujourd’hui établie à Genève, en Suisse, pays où elle est arrivée en 1997 pour poursuivre des études. «J’étais déjà avocate, à l’époque», diplômée en droit cubain, révèle-t-elle, «j’ai fait des études en Suisse en Master Droit international économique et en Droit européen. À côté de ça, j’étais au conservatoire de musique aussi, en Suisse, en train de faire une formation classique, parce que j’ai toujours fait de multiples choses, en même temps, dans ma vie». Elle a également vécu en France et en Espagne et continue de pérégriner ici, là et là-bas, faisant d’elle une citoyenne du monde.

     

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    Ivonne Gonzalez, artiste et promotrice du projet «Noircir Wikipédia», le 13 juin 2019 à Dakar, en marge de la première édition africaine de la Journée de la Femme Digitale (JFD).

    "En Suisse, j’ai connu Nattes à Chat», une wikipédienne franco-britannique «de grande expérience. C’est elle qui dirige "Les Sans PagEs", un projet également sur Wikipédia visant à rédiger des pages pour des femmes Elle m’a appris à contribuer (à Wikipédia), j’ai participé à plusieurs ateliers en Suisse pendant que je faisais mes concerts (...).Ça fait un an et demi que je développe le projet. J’ai commencé toute seule mais après, il y a une étudiante en Master en Histoire de l’art, Gala Mayi-Miranda, qui a rejoint le projet. Aujourd’hui, nous le portons à deux», a expliqué Ivonne Gonzalez à Sputnik.

    Le projet est soutenu par des initiatives ayant des points communs dans la démarche, comme Les Sans PagEs ou AfroCROWD, qui vise «à créer et à améliorer des informations sur la culture et l'histoire des Noirs sur Wikipédia».

    Pour «Noircir Wikipédia», les formations de contributeurs ciblent surtout des Africains et Afro-descendants mais pas seulement, d’après Ivonne Gonzalez: tout le monde est concerné, mais il faut être sensible aux questions d’antiracisme, de décolonialité et intéressé par les cultures des peuples noirs, notamment.

    «C’est le moment pour nous de raconter notre histoire, avec nos propres mots, nos connaissances, dans des domaines de connaissance où nous sommes partout. (...) On veut aussi et surtout qu’il y ait plus de pages sur des Africains, sur des Afro-descendants, sur la culture africaine, sur la période précoloniale de l’Afrique qui était d’une grande richesse, culturellement très vaste et qu’on méconnaît», ce qui peut être fait par toutes les personnes que cela «intéresse réellement», estime-t-elle.

    Selon les statistiques de Wikipédia consultées par Sputnik le 25 juin 2019, cette encyclopédie «est alimentée chaque jour par plus de cent mille contributeurs à travers le monde», elle reçoit chaque mois «près de 500 millions de visiteurs et propose plus de 30 millions d'articles dans plus de 280 langues». Sa version française comptabilisait plus de 2,11 millions d’articles (au 24 juin 2019) et un peu plus de 18.500 contributeurs actifs (au 25 juin 2019). Dans le lot des articles produits, corrigés ou complétés grâce à «Noircir Wikipédia», Ivonne Gonzalez a cité devant l’assistance de la JFD les textes sur Tilo Frey, une femme politique camerouno-suisse décédée en 2008, et Lauritta Onye, une athlète handisport nigériane de lancer de poids.

    Plus d’articles sur Wikipédia sur l’Afrique, les Africains et les peuples noirs? L’idée enchante Amadou Tidiane Gaye, développeur web sénégalais et consultant en informatique qui vient de lancer sa plateforme de vente en ligne de sites Internet, «Clic Magic».

    «C’est un très bon concept. Je pense qu’il va y avoir beaucoup de personnes en Afrique qui vont y adhérer, en tous cas, moi, personnellement, j’y adhère», affirme à Sputnik ce grand homme aux gestes larges, que le sujet semble passionner. «Aujourd’hui, l’heure est au retour aux sources, les gens sont de plus avides de savoir des choses sur leurs origines et leur identité», juge Amadou Tidiane Gaye, pour qui un des meilleurs véhicules auprès des jeunes en Afrique est Internet, surtout l’Internet mobile, car «les gens sont scotchés à leur téléphone».

     

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    Amadou Tidiane Gaye, développeur web sénégalais et consultant en informatique, le 14 juin 2019 à Dakar.

    Cependant, note-t-il, cette ambition n’est pas sans handicaps, même si «la structure technique de Wikipédia n’est pas trop compliquée» à apprendre pour des néophytes. Il ne suffit pas de trouver des gens que cela intéresse, il faut aussi qu’ils disposent du matériel technique et de la connexion pour qu’ils puissent être des contributeurs productifs une fois formés, avance-t-il.

    La promotrice de «Noircir Wikipédia» est consciente de ces obstacles mais ce ne sont pas les «handicaps» qui la tracassent le plus. Dans les zones où l’accès à Internet «est encore difficile et cher», il est possible de s’appuyer sur des partenaires ou des progrès de la technologie pour contourner ces difficultés. Elle cite le cas de Kiwix, un logiciel libre développé par une organisation à but non lucratif du même nom basée en Suisse, qui permet d’accéder à Wikipédia et d’autres sites sans connexion Internet.

    Ce programme «est principalement installé dans les écoles, les universités et les bibliothèques qui n’ont pas les moyens d’avoir un accès haut débit à Internet. Cette solution, beaucoup plus rapide qu’Internet, peut être aussi utilisée par de nombreuses institutions pour économiser de la bande passante et faire gagner du temps aux lecteurs», explique sur son site Wikimédia Suisse, une association suisse de la Fondation Wikimédia qui soutient le développement de Kiwix. De même source, le logiciel «est également utilisé dans les établissements pénitentiaires suisses, par la Marine sénégalaise et par de nombreuses ONG à travers le monde».

    La Fondation Wikimédia (Wikimedia Foundation) est, selon sa page dédiée, une organisation à but non lucratif qui «possède tous les serveurs» hébergeant Wikipédia et plusieurs projets similaires mettant à disposition du «contenu éducatif gratuit», comme Wiktionnaire (dictionnaire), Wikilivres (livres) ou encore Wikiquote (citations). Elle-même est un des acteurs d’un ensemble plus vaste, le mouvement Wikimédia, regroupant un ensemble d’associations, de groupes et de projets à travers le monde.

    Pour Ivonne Gonzalez, le problème majeur dans la mission qu’elle s’est assignée relève moins de la technologie ou de la technique que des sources : «Les sources de Wikipédia sont eurocentrées», or, dans beaucoup de pays africains, les archives relèvent de traditions orales et «il y a plein d’informations qui ne sont pas encore digitalisées».

    Il faut «faire bouger Wikipédia dans le sens de faire reconnaître nos sources de connaissance», ce qui est fort possible parce cette encyclopédie collaborative «a comme principe d’abord d’être neutre» et elle «n’a pas de règle fixe. C’est la communauté de Wikipédia qui fait bouger les règles», avance-t-elle.  «Je veux que Wikipédia devienne "pluriuniversel", c’est-à-dire qu’il prenne en compte toutes les connaissances et toutes les valeurs culturelles du monde entier, de la planète où nous sommes», déclare-t-elle.

    Autre difficulté dans l’entreprise de «Noircir Wikipédia»: le choix des mots justes, indique la wikipédienne.

    «C’est important de parler de nous, dire qui est qui, qui a fait quoi. Et aussi comment le dire», souligne Ivonne Gonzalez. «J’ai un côté féministe et dans mon projet, entre en compte une façon de rédiger qui met en avant les acquis des femmes, et pas leur situation familiale, ce qui est très souvent mis en avant dans Wikipédia», regrette-t-elle, s’offusquant de voir certaines pages consacrées à des femmes parler de «Mme Machine, mariée avec Untel, trois enfants, au lieu de mettre en exergue ses activités, ses acquis fondamentaux».

    L’attention qu’elle prête aux mots la pousse, par exemple, à s’énerver de l’usage du terme «mulâtre», auquel elle préfère «métis».

    «Mulâtre est très péjoratif mais il est assimilé complètement comme un terne normal» dans certaines zones, poursuit-elle. Ce terme fait référence à un mulet et revient à comparer la naissance d’un métis à celle d’un animal, au-delà des conditions violentes dans lesquelles il était conçu durant la traite des Noirs, «ça, maintenant, on le sait, et c’est un terme qu’on ne devrait pas utiliser, surtout dans la littérature» à contenu éducatif, «on peut le citer, entre guillemets, préciser que c’est péjoratif, clarifier les choses!», s’emporte-t-elle.

    Si elle tient à l’usage du mot juste, Ivonne Gonzalez n’attend pas forcément des contributeurs à son projet des textes «dans les langues européennes», spécifie-t-elle, «on peut le faire dans notre langue. Je contribue en espagnol, en anglais, en français, en catalan».

    En plus de ces langues, la Cubaine parle aussi le yoruba, d’après Sinatou Saka, la journalisme qui, elle-même, se bat pour rendre les langues africaines plus visibles sur Internet au sein d’un collectif, «Idemi Africa».

    «80% du contenu aujourd’hui en ligne est écrit dans des langues occidentales et c’est problématique, parce que les autres langues ne sont pas représentées. (...) Internet est aujourd’hui un espace politique, il y a des choses qui se jouent sur Internet, ce n’est pas juste un espace où vous allez sur Facebook. C’est un espace où il se joue des enjeux politiques énormes et il est éminemment hyper important, qu’il y ait des histoires d’Afrique écrites par des Africains. Il faut qu’ils reprennent le pouvoir, en tout cas, sur leur propre histoire, tout au moins», a déclaré la journaliste béninoise durant le panel avec Ivonne Gonzalez à la JFD.

    La wikipédienne cubaine parle de timides progrès constatés ces derniers temps, en matière d’intérêt manifesté pour «l’information sur l’Afrique» et les peuples noirs sur Wikipédia mais elle sent aussi, mentionne-t-elle, une certaine frilosité.

    Cumba Sylla
    Ivonne Gonzalez, artiste et promotrice du projet «Noircir Wikipédia», le 13 juin 2019 à Dakar, en marge de la première édition africaine de la Journée de la Femme Digitale (JFD).

    «Les gens ont peur de prendre un positionnement, comme moi je le fais», arguant que «Wikipédia, ce n’est pas politique. Mais la culture, la transmission de la pensée, la transmission de la connaissance, c’est quelque chose de politique! Si on ne le fait, on nie notre futur. Comment on peut construire notre futur si on n’a pas la mémoire, qu’est-ce qu’on va transmettre à nos enfants? Quelles sont les références? Les enfants vont tout le temps sur Internet, et ils ont des références écrites par d’autres!», s’enflamme-t-elle.

    Elle mentionne des critiques qui lui ont été faites sur le nom de son projet, perçu par certains comme négatif ou non inclusif. Un choix qu’elle assume sans ciller. Au-delà de la démarche «philosophique» d’intégrer dans l’encyclopédie «ce qui n’y est pas - ni écrit, ni dit par les Blancs», explique-t-elle, «je la noircis. Je dis  "noircir" pour donner au mot noir ses lettres de noblesse. Si les gens ont peur du mot noircir, moi, je n’ai pas peur!».

    Une liberté de ton que cette Afro-Cubaine peut sans doute adosser à son indépendance financière. Car les activités pour «"Noircir Wikipédia" sont bénévoles, complètement bénévoles. Je ne gagne rien pour ça, on ne me paie rien», mais pour certains ateliers de formation, Wikimédia peut aider avec la logistique, signifie-t-elle.

    Pour pouvoir mieux s’investir dans la musique et ses autres activités artistiques, elle a arrêté d’exercer comme avocate, révèle-t-elle. Quant aux activités de wikipédienne, «c’est sur son temps libre», selon cette femme enjouée, que les préjugés énervent et que la musique ravit. «Être sur scène, c’est clair, j’adore! Mais partager la musique, c’est ce qui me plaît le plus!», conclut-elle.

     

    Tags:
    femmes, Internet
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