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    Le drapeau de la communauté LGBT

    Une «lettre d’amour» d’Oxfam ravive la flamme du débat sur l’homosexualité au Sénégal

    © REUTERS / Daniel Becerril
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    L’affaire fait grand bruit, ravivant le débat sur l’homosexualité, illégale au Sénégal. Oxfam a-t-elle adressé une «lettre d’amour» à ses employés à Dakar leur demandant de favoriser les homosexuels contre leurs convictions? Un cadre de cette ONG l’affirme, Oxfam dément.

    Tout a commencé le samedi 6 juillet 2019, lorsque le quotidien sénégalais EnQuête a publié un article rapportant, sans citer de noms, la colère des employés sénégalais d’Oxfam au Sénégal contre leur direction tentant de leur imposer d’être «en faveur de la cause des homosexuels». Le journal ajoutait que selon ses informations, «un des cadres, qui a été à la base de cette fronde, a déjà fait les frais de son opposition. Il a tout bonnement été licencié».

    Élimane Kane, activiste sénégalais employé d’Oxfam au Sénégal révèle dans un message ultérieur être le cadre «licencié, pour avoir été le principal frondeur» et parce que «des posts sur les réseaux sociaux ont fait le lien avec sa personne». Un message publié sur son compte Facebook et relayé par plusieurs sites d’information dont SenePlus.

    «Il n’en est rien», a rétorqué Oxfam au Sénégal dans un message publié le 7 juillet sur sa page Facebook, accusant son employé de «faute lourde à la suite de multiples manquements professionnels constatés».

    Jusqu’ à tard le soir du lundi 8 juillet, Sputnik a sollicité plusieurs défenseurs des droits humains, des avocats et un sociologue, aucun n’a souhaité s’exprimer, arguant de la sensibilité du sujet. Un responsable d’ONG a indiqué que la société civile se réunirait pour trouver une position commune, qui sera communiquée dans la semaine, sans plus de détails.

    «Le projet de l'organisation de pousser les barrières pour imposer leur orientation sexuelle à nos sociétés est inacceptable et ne devrait pas prospérer au Sénégal», écrit dans son message Élimane Kane, qui a rejoint Oxfam au Sénégal en 2014, après avoir été l’année d’avant au bureau régional d’Oxfam pour l’Afrique de l’Ouest, également basé à Dakar. «Là est le combat qui mérite d'être mené, avec d'autres organisations, pour amener les autorités à prendre des mesures dissuasives contre Oxfam et toutes les autres organisations qui veulent imposer cet agenda à leurs agents et dans notre pays», clame-t-il.

    Selon lui, «(le) vendredi 28 juin, vers 9h00, Oxfam International a envoyé un email commun à tous les agents d'Oxfam au Sénégal intitulé “Lettre d'amour”, dans lequel il est question de la condition des LGBTI [lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres ou intersexe, ndlr] dans l'organisation et de la nécessité de les promouvoir, de leur donner des postes de responsabilité, de renforcer leur leadership dans les pays du Sud et la lettre se termine par une menace aux pays et agents qui refuseraient leur solidarité à cette nouvelle vision d'Oxfam de quitter la confédération».

    Il raconte avoir décidé de répondre à cette «injonction» et une tentative d’Oxfam de vouloir «imposer à tous une vision non partagée». «Je décline la lettre et évoque les éventuelles conséquences qu'elle pourrait avoir sur le bureau d'Oxfam au Sénégal et la sécurité des agents», poursuit-il.

    Le même vendredi, dans l’après-midi, des responsables de l’ONG l’ont convié à une réunion, durant laquelle lui a été notifiée «verbalement la décision de la direction de saisir l'inspection du travail» pour le licencier «pour faute lourde, avec mise à pied conservatoire de 15 jours sans salaire», pour un motif n’ayant rien à voir avec la controverse sur l’email, d’après lui.

    «Le motif évoqué renvoie à la pétition lancée par LEGS Africa pour demander une action judiciaire dans l'affaire du gaz, ma participation à la conférence de presse de l'initiative citoyenne Aar Li Ñu Bokk et mes sorties dans les médias en tant que président de LEGS Africa», explique encore Élimane Kane dans son message, précisant que les deux parties ont été entendues le 4 juillet par l’Inspection du Travail et attendaient sa réponse sur la procédure de licenciement le 15 juillet.

    Car cet expert sénégalais en gouvernance est également le président de LEGS Africa (Leadership, Éthique, Gouvernance et Stratégies pour l’Afrique), un think tank panafricain basé à Dakar qui a lancé une pétition réclamant une saisine de la justice dans ce qui est appelé «l’affaire Aliou Sall», du nom d’un frère du Président sénégalais Macky Sall mis en cause dans un scandale sur la gestion de contrats pétroliers et gaziers. La polémique sur cette affaire, toujours en cours, a été déclenchée par la diffusion, le 3 juin, d’un documentaire de la BBC intitulé «Sénégal: un scandale à 10 milliards de dollars». Depuis, plusieurs voix au sein de la société civile ont dénoncé une opacité dans la gestion des ressources pétrolières et gazières dans le pays, et l’implication d’Aliou Sall dans cette gestion.

    LEGS Africa maintient ouverte sa pétition lancée le 3 juin qui demande à saisir la justice au Sénégal et en Grande-Bretagne à la suite de «l’affaire Aliou Sall». Son président ne s’est pas contenté de s’exprimer dans les médias sur ce dossier, il a aussi participé à des activités de Aar Li Ñu Bokk, plate-forme dont est membre LEGS Africa visant «la sauvegarde des richesses pétrolières et gazières du Sénégal».

    Autant de choses que lui reproche Oxfam au Sénégal dans son communiqué du 7 juillet, indiquant avoir saisi l’Inspection du Travail contre ce cadre sénégalais «pour faute lourde à la suite de multiples manquements professionnels constatés».

    «En s’impliquant dans le débat sur la gestion du pétrole au Sénégal, de manière visible et au nom de son organisation LEGS Africa, sans consulter (Oxfam), il a été suspendu de ses fonctions le 28 juin 2019», a écrit l’ONG, l’accusant d’avoir «commis une faute lourde dans la mesure où il n’a pas respecté l’intégrité et préservé la réputation d’Oxfam».

    De même source, «de nombreux rappels à l’ordre verbaux et écrits» ont été transmis «depuis février 2019» à Élimane Kane qui, soutient l’ONG, «a, en connaissance de cause, violé» des articles «du code de conduite du personnel de l’organisation qu’il a signé lors de son recrutement». Elle précise que «ces articles disposent le respect de l’intégrité et de la réputation d’Oxfam dans un comportement professionnel et personnel en conformité avec les valeurs et les normes de l’organisation et d’éviter tout conflit d’intérêts avec l’action d’Oxfam en menant sa vie privée».

    ​L’ONG estime par ailleurs qu’il est possible de respecter et protéger les droits des personnes sans être «forcément en conflit avec les croyances individuelles et collectives qu’elles soient religieuses ou culturelles»:

    «La question n’est pas d’approuver ou de désapprouver l’homosexualité. La question n’est pas d’aimer et de ne pas aimer les personnes LGBTI. La question n’est pas la légalité ou l’illégalité de l’homosexualité. La question est simple: celle de reconnaître que tout être humain, en particulier les personnes LGBTI et d’autres minorités, ont des droits, reconnus ou non par la loi, qu’il faut respecter et protéger», insiste-t-elle.

    Depuis l’éclatement de l’affaire, Élimane Kane a reçu de nombreux soutiens et marques de sympathie dans l’opinion, y compris de religieux et d’hommes politiques, mais aussi du mouvement citoyen Y’En A Marre, qui a salué la constance de son engagement, dans un communiqué publié le 7 juillet reçu par Sputnik.

    «Vouloir imposer des principes, de mœurs, de valeurs extérieures en contradiction avec les nôtres ne saurait prospérer. (...) Notre culture, encore moins nos valeurs ne nous permettent de promouvoir l'homosexualité au Sénégal», déclare Y’En A Marre.

    Sur les réseaux sociaux et dans les médias, certains s’exprimaient avec virulence contre Oxfam, n’hésitant pas à réclamer l’expulsion du Sénégal de sa responsable, voire la fermeture du bureau de cette ONG, en usant du hashtag #OxfamOut.

    À l’inverse, très peu de voix se faisaient entendre en faveur d’Oxfam. Dans ce lot, le site d'information Tract.sn. «Minorités sexuelles: Bravo à Oxfam qui ne varie pas dans ses valeurs selon les latitudes», écrit-il dans un article encore accessible en ligne le 9 juillet vers 09H00 GMT, regrettant des «réactions moyenâgeuses» s’exprimant depuis le début de la polémique.

    «La loi sénégalaise qui condamne les “actes contre nature” ne devrait pas être utilisée pour réprimer les minorités sexuelles», estime Tract.sn

    Au Sénégal, le Code pénal assimile les pratiques homosexuelles à des «attentats aux mœurs». Il stipule que «sera puni d'un emprisonnement d’un à cinq ans et d'une amende de 100.000 à 1.500.000 francs (CFA, de 152 à près de 2.300 euros), quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe. Si l'acte a été commis avec un mineur de 21 ans, le maximum de la peine sera toujours prononcé».

    Ceux qui y défendent publiquement ou ouvertement l’homosexualité s’attirent les foudres de l’opinion dans ce pays musulman à près de 95% officiellement.

    Barack Obama l’a appris à ses dépens lorsque, encore Président américain, il a effectué une visite officielle au Sénégal en juin 2013. «Mon opinion est que, quels que soient la race, la religion, le genre, l’orientation sexuelle, face à la loi, tout le monde doit avoir les mêmes droits», avait-il déclaré à Dakar.

    Réponse de Macky Sall, le chef de l’État sénégalais: «La question de l'homosexualité est une question sensible, mais, comme je l'ai dit en conseil des ministres, nous ne sommes pas prêts à dépénaliser cette pratique. Cela ne veut pas dire qu’on est homophobe. Il faut juste laisser le temps à la société de prendre ses propres décisions face à ces questions d’ordre social. (...) Chaque peuple a ses propres coutumes, ses propres religions et ses visions. Le Sénégal est un pays tolérant et nous reconnaissons les droits des homosexuels, mais il ne faudrait pas piétiner le droit des autres citoyens».

    Wally Seck, chanteur sénégalais apprécié des jeunes et par ailleurs fils de Thione Seck, une des figures de la musique sénégalaises, a également été au cœur d’une polémique de moindre ampleur pour avoir porté un T-shirt avec des couleurs de l’arc-en-ciel lors d’un concert le 6 juillet à Dakar pour des supporters de foot. Cela a été perçu comme «un symbole vestimentaire LGBT», selon l’expression de Jamra, une ONG islamique. Mame Makhtar Guèye, le responsable de Jamra, a affirmé s’être entretenu de la question avec les proches de Wally Seck et avec le jeune chanteur qui, selon lui, a «regretté son geste».

    En 2016, Wally Seck avait déjà été cœur d’une controverse en portant un sac à main considéré comme féminin. De jeunes hommes s’étaient mis à faire comme lui et ils ont été pris à partie, accusés de promouvoir l’homosexualité. Le chanteur avait déchiré son sac en public, jurant qu’il n’était pas homosexuel.

     

    Tags:
    homophobie, Oxfam, Sénégal, LGBT
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