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    «Agissons pour la Tunisie», un parti d’anciens officiers ayant la bénédiction de l’armée?

    © Sputnik . Safwene Grira
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    En Tunisie, la création par d’ anciens officiers de l’armée, d’un parti politique suscite la controverse. Dans un entretien avec Sputnik, son président a précisé que si l’armée tunisienne n’avait pas été «officiellement» consultée au sujet de cette initiative, elle serait plutôt satisfaite du résultat.

    Issu d’une famille de la grande bourgeoisie tunisoise, Mustapha Saheb-Ettabaa a rejoint l’académie militaire tunisienne, en 1978, pour réaliser ce qu’il estimait être sa vocation. Il finira par la quitter, en 1996, pour se convertir dans les affaires. En 2011, il fait son entrée dans la politique, en créant le parti «La Concorde». Une structure qui ne survit pas aux élections de l’assemblée constituante.

    En novembre 2018, il fonde, avec un noyau dur d’anciens officiers de l’armée, un nouveau parti «Agissons pour la Tunisie», qui couvait depuis 2015. Ce dernier-né de la scène politique tunisienne ne se révéla, toutefois, à l’opinion publique tunisienne et internationale qu’après sa première conférence de presse, organisée le 10 juillet dernier.

    Dans cet entretien accordé à Sputnik, au siège de son parti à Tunis, Saheb-Ettabaa explique que si la constitution de ce parti est inédite dans un pays arabe où les militaires se tiennent traditionnellement à l’écart de la vie politique, elle n’en demeure pas moins légale, les militaires redevenant des citoyens normaux, après le départ à la retraite. À ce titre, les fondateurs du parti n’avaient pas pris l’autorisation préalable de l’actuelle hiérarchie militaire. Ce qui n’empêchera pas celle-ci, toujours selon Saheb-Ettabaa, de regarder d’un bon œil la constitution de ce parti qui aspire, notamment, à porter les revendications sociales de l’armée et promeut «un pouvoir fort», avec «une unicité de commandement» pour chaque pouvoir constituant, en rupture avec l’actuel «régime de partis» consacrant «la confusion des pouvoirs».

    Sputnik: Pourriez-vous présenter votre parcours militaire et expliquer les raisons pour lesquelles vous avez quitté l’armée?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Je suis issu d’une famille qui s’inscrit dans l’histoire de la Tunisie, une famille dans laquelle j’ai appris très tôt, à la maison, l’histoire du mouvement national, alors que d’autres le découvraient à l’école. Quand j’ai eu mon bac, en 1978, j’ai rejoint l’académie militaire, volontairement et par vocation, où j’ai mené une carrière exemplaire, d’après mes camarades et mes chefs de l’époque. Commandant, j’ai quitté l’armée en 1996 alors que j’étais sur une voie royale, parce que je ne pouvais plus m’accommoder des conditions de travail défavorables, sur le plan social. Cela va des rémunérations insuffisantes, à l’isolement du militaire dans sa caserne, loin de sa famille. D’autres pays ont su évoluer en adoptant des formules différentes où on essaie de rapprocher les militaires de leurs familles».

    Sputnik: mettez-vous ces revendications sociales de l’armée tunisienne en avant dans votre parti?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Elles sont cruciales. Nous nous devons de soulever ces revendications sociales».

    Sputnik: Le cas échéant, y a-t-il péril en la demeure? Cela n’irait tout de même pas jusqu’aux sautes d’humeur pouvant menacer le pouvoir central, comme on a pu voir ça ailleurs?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Théoriquement, c’est possible. Mais dans la réalité, cela ne se passera jamais parce que le militaire tunisien est trop discipliné, trop patriotique pour penser à ces choses. Il n’en demeure pas moins que le commandement politique doit penser au bien-être de son armée».

    Sputnik: Si on en vient aux circonstances ayant présidé au lancement de ce parti, en novembre 2018?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «L’idée germait, dans mon esprit, depuis 2011. Mais à l’époque, les actuels fondateurs de ce parti étaient encore en activité. C’est vers 2016 et 2017 qu’on a commencé à concrétiser le projet, autour de ce noyau fait de gens loyaux, fidèles et vraiment patriotiques, comptant à leur actif 40 ans sous les drapeaux, et qui ne sont pas mus par des ambitions politiques, en ce sens qu’ils ne cherchent pas à avoir de postes. Ils ont décidé de continuer à se battre pour leur pays d’une autre manière. Nous ne sommes donc, pas, des déserteurs. Bien au contraire. Notre pays a besoin de nous, ce serait de la lâcheté que de rester à la maison ou au café».

    Sputnik: Quand vous dîtes que vous ne cherchez pas de poste, doit-on comprendre que votre ambition n’est pas le pouvoir, mais seulement de faire bouger les lignes?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Notre ambition, c’est de porter notre vision, notre projet de société. Celle-ci doit amener le Tunisien à retrouver sa liberté et sa dignité. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, puisqu’il y a une minorité qui profite de tout le système. Le Tunisien doit pouvoir relever la tête, être indépendant, et satisfaire ses besoins, élémentaires ou accessoires. Pour l’instant, une grande majorité de Tunisiens ne sont pas en situation de le faire».

    Sputnik: En parlant d’une minorité aux commandes, vous rejoignez l’ambassadeur de l’Union européenne en Tunisie qui a récemment fustigé les positions monopolistiques de certaines familles tunisiennes…

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Je l’ai dit bien avant lui, dès 2011. C’est une réalité, un fait. Il y a un oligopole, une minorité qui commande ce pays. Les exemples sont légion. Dans chaque domaine économique, dans chaque branche d’activité économique, il y a un monopole autour de quelques personnes».

    Sputnik: En même temps, ce n’est pas propre à la Tunisie?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Oui, c’est vrai, mais nous sommes un petit pays dont l’écart de niveau de vie commence à se creuser de manière trop grande. Prenez, par exemple, ce qui s’est passé ce dimanche (14 juillet) à Gafsa (sud-est). L’eau a été coupée pour toute la population, sous une température de 50°, si bien qu’il y a eu une invasion de scorpions et de vipères! Comparez cette situation avec le cas d’une personne à Gammarth (banlieue résidentielle au nord de Tunis, ndlr) qui elle, change l’eau de sa piscine deux fois par jour».

    Sputnik: Mais les 200 partis que compte le pays ne diront pas le contraire. Leur programme se structure aussi autour de la dignité et de la justice sociale. Finalement, où se situe votre originalité?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «L’originalité se situe au niveau des fondateurs du parti. Nous sommes des gens qui appliquons ce que nous disons. Nous ne faisons pas de promesses pour rien. Quand je parle de liberté et de dignité, c’est l’essence et la philosophie même du mouvement. Mais pour y arriver, il faut changer le système. Pour ça, notre objectif c’est de gagner les législatives. Pas seuls, certes, on ne peut compter remporter une majorité à nous seuls… mais on essaiera de former une alliance, à l’assemblée, pour changer le système actuel, qui est défaillant sur tous les plans».

    Sputnik: C’est aussi la démarche d’autres partis bien intentionnés, partis avec un noyau dur de gens et de principes, mais qui se sont dilués, ensuite, dans des alliances. Et puis, vous vous lancez quelques mois avant les élections législatives et présidentielles, en octobre et novembre prochains, vos alliances seront d’autant plus susceptibles de vous absorber, votre vision d’autant plus susceptible d’être diluée.

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Nous n’avons annoncé le parti qu’une fois que nous étions prêts. Actuellement, nous sommes présents dans les 24 gouvernorats du pays. Ce que vous dîtes est très juste, mais nous tenons à notre spécificité. Autrement, on perdra notre originalité. Parce qu’un parti fondé par d’ anciens officiers de l’armée, cela ne s’est jamais fait auparavant. Cela nous a valu, d’ailleurs, pas mal de critiques infondées. Ce qu’on veut c’est que les valeurs que nous défendons puissent être mises au profit de la scène politique qui en est dépourvue».

    Sputnik: Vous dîtes, sur le ton de la complainte, que votre mouvement dérange et vous en jouez aussi politiquement. Depuis 2011 et à ce jour, l’armée est la seule institution dont le capital de sympathie est resté intact…

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «C’est exact. C’est pour cela qu’on a de plus en plus de manifestations de sympathie, et même un déferlement de soutiens».

    Sputnik: Et ces sympathisants sont attirés par quoi au juste?

    Mustapha Saheb Ettabaa: «Je pense sincèrement qu’ils trouvent dans notre parti des valeurs comme l’intégrité, la protection, la loyauté, la véracité. En tous cas, c’est ce que disent nos partisans. Ils disent que nous ne sommes ni des personnes corrompues ni des menteurs».

    Sputnik: Combien d’adhérents avez-vous en ce moment?

    Mustapha Saheb Ettabaa: «Je n’ai pas les chiffres en tête, mais on est présent partout. Ce qui compte, pour nous, ce ne sont pas les adhérents, mais le potentiel votant».

    Sputnik: Et vous arrivez à en avoir une estimation?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «On est présent, comme je le mentionnais, dans tous les gouvernorats du pays. Le sentiment d’adhésion est là. Le tout, sans compter les militaires retraités, ainsi que les familles des militaires actifs».

    Sputnik: Vous comptez donc sur le vote corporatiste?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Entre autres. On est des gens pragmatiques. Normalement, les familles des militaires et retraités devront nous choisir. Bien qu’on ne compte pas présenter des têtes de liste militaires partout. Il y aura des jeunes, des femmes, puisque le parti n’est pas constitué que de militaires. C’est un parti civil ouvert à tout le monde, toutes les classes, tous les patriotes».

    Sputnik: Politiquement, vous jouez aussi sur l’image de discipline et de rigueur associée à l’armée, alors que le «désordre», le manque de fermeté, sont des critiques qui visent tous les gouvernements depuis 2011.

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Bien-sûr, que nous sommes des militaires. On ne va pas s’en cacher. Et personnellement, je suis très fier d’être officier. Ce sont nos valeurs. Et il faut dire que des gens qui ont fait 40 ans au sein de l’armée ne peuvent pas changer leur façon d’être ou de faire, du jour au lendemain. La Tunisie a grandement besoin d’un État fort, juste et souverain, et de gens qui commandent. On a un problème de commandement, de leadership. Alors qu’on a toutes les ressources qu’il faut dans le pays».

    Sputnik: Mais vous comprenez, sans doute, qu’il y a des traditions dans ce pays. Bourguiba assenait, souvent: «les militaires dans les casernes!». Votre démarche a, dès lors, de quoi interpeller?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Oui, c’est parce que nous avons réalisé quelque chose qui n’a jamais été fait auparavant».

    Sputnik: En tant qu’anciens officiers, vous avez sans doute vos contacts au sein de l’actuelle hiérarchie militaire. Comment votre initiative a-t-elle été perçue?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Très positivement. Pour eux, les officiers constituent l’élite du pays, en même temps que son réservoir. C’est d’ailleurs bien dommage qu’après leur départ à la retraite, on ne fasse plus appel à eux. Aujourd’hui, par exemple, il y a, au moins une dizaine de chefs d’état-major à la retraite qui pourraient apporter gratuitement leur expertise à quiconque dans le gouvernement la sollicitera, notamment en matière d’antiterrorisme. Ce sont des gens très compétents, qui ont fait leurs preuves dans les trois corps d’armée».

    Sputnik: Donc, l’actuelle hiérarchie militaire voit d’un bon œil la constitution de ce parti?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Pour eux, je pense que c’est un point apaisant, que nous fassions quelque chose pour continuer à défendre les valeurs de l’armée, après la vie active».

    Sputnik: ils étaient contents pur vous, mais aussi parce que ce parti a vocation à porter certaines de leurs doléances?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Oui, effectivement, nous voulons les défendre socialement».

    Sputnik: En tant qu’anciens militaires, avez-vous pensé, ne serait-ce que par courtoisie, à consulter l’actuelle hiérarchie militaire avant de lancer votre parti?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «La loi tunisienne est claire. Dès qu’un militaire part à la retraite, il redevient un citoyen ordinaire…»

    Sputnik: Oui, mais la question relève plus d’une simple demande de permission par simple courtoisie…

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Non, on ne l’a pas fait».

    Sputnik: Ils ont donc été surpris par le lancement du parti? À moins qu’ils n’étaient un peu au courant de vos intentions…?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Voilà. Mais officiellement, on n’a demandé la permission à personne. On avait deux choix. Soit créer une association, soit lancer un parti politique. Mais comme on avait un projet politique, celui d’un New Deal, pour changer cette donne économique, inefficace et inéquitable, on a choisi l’option du parti».

    Sputnik: Donc, on va dire qu’il n’y a pas eu d’opposition au sein de l’armée?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Non».

    Sputnik: En amont, aucune opposition, et en aval, plutôt de la satisfaction?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «C’est seulement la classe politique que nous dérangeons».

    Sputnik: Et pourquoi selon vous?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «On est des intrus. C’est un cercle fermé ils n’acceptent pas des têtes nouvelles qui chasseront sur leurs terres, à moins qu’elles ne soient adoubées par eux. C’est pour ça qu’ils nous font barrage».

    Sputnik: Vous avez précisé dans des déclarations aux médias tunisiens que vous avez été approché par la plupart des partis tunisiens, en vue de constituer des alliances aux législatives, à l’exception du parti islamo-conservateur Ennahda qui n’avait pas pris contact avec vous. Cela sonne comme une invitation à Ennahda ou, peut-être, cherchez-vous à vous démarquer de ce parti et à le faire savoir? 

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Ni l’une ni l’autre. Je connais bien les gens d’Ennahda. Cela ne date pas d’aujourd’hui, mais de l’époque où j’ai intégré l’Académie militaire. Les sympathisants de la tendance islamiste étaient, à l’époque, des élèves officiers très pratiquants et très rigoureux, sur le plan de leurs convictions religieuses. Même aujourd’hui, Ennahda compte une vingtaine d’anciens officiers parmi ses cadres. Ils ont, toutefois, un projet de société totalement différent du nôtre. Ce que je voulais dire par là, c’est qu’on se connaît, mutuellement, et qu’on ne peut pas se côtoyer. Je rajouterai que ce parti, qui est aux commandes depuis 2011, a failli tant sur le pan des valeurs que sur celui des résultats économiques et financiers. Sous la gouvernance du «parti de Dieu», la corruption a triplé et le crime organisé s’est renforcé».

    Sputnik: Vous vous êtes exprimé en faveur d’un pouvoir «fort». La configuration actuelle est-elle propice à un pouvoir fort?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «Non, il faut la changer. Nous sommes dans un régime d’assemblée, de partis. Ce sont deux ou trois partis qui se mettent ensemble dans les coulisses, qui concluent des accords, et qui iront les valider à l’assemblée. Il s’agit d’un système de confusion des pouvoirs alors que nous voulons une séparation des pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire. Chacun de ces pouvoirs doit jouer pleinement son rôle, et c’est au peuple que revient la décision finale. Prenez le cas du chef du gouvernement, Youssef Chahed. Il est flanqué par deux super-ministres d’Ennahda, Ridha Saidi et Taoufik Rajhi. L’un s’occupe des grandes réformes, l’autre de l’économie. Qui commande en réalité? On ne le sait pas. Nous, pour emprunter un terme propre à notre formation militaire, préférons appeler à une unicité de commandement».

    Sputnik: La Tunisie a donc besoin d’unicité de commandement?

    Mustapha Saheb-Ettabaa: «La Tunisie doit changer son régime politique, a besoin de séparation des pouvoirs, et d’unicité de commandement pour chaque pouvoir. L’assemblée légifère et contrôle le gouvernement. Le président nomme un chef de gouvernement avec une équipe restreinte et homogène. Tel ministre doit rendre compte à son chef du gouvernement, pas à son parti comme cela se fait actuellement. Le véritable capitaine d’équipe, c’est-à-dire le chef du gouvernement, devra collaborer avec une équipe acquise à lui, pas avec des ministres qui rapportent à d’autres structures. Le pays a tellement besoin d’une prise en main».

     

    Tags:
    armée, politique, Tunisie
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