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    «Diversifiée, résiliente», l’économie camerounaise à l’épreuve des crises

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    Prise en tenaille entre de multiples crises, l’économie camerounaise est mise à rude épreuve. Alors qu’une récente étude classe le Cameroun parmi les pays d’Afrique noire capable de faire face à un fort ralentissement de l’économie mondiale, Jean-Marie Biada, économiste, analyse pour Sputnik les raisons de cette résilience.

    L’économie camerounaise est mise à rude épreuve. En plus de la crise des prix du pétrole qui secoue les pays de la CEMAC (Communauté économique des États de l’Afrique centrale) depuis la fin 2015, le Cameroun subit de plein fouet les conséquences de la guerre contre Boko Haram dans sa partie septentrionale et que la crise séparatiste dans ses régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

    Le pays tente pourtant de garder le cap. Alors que son économie peine à améliorer le quotidien des populations, Moody’s, l’une des trois grandes agences américaines de notation financière, a ausculté la résistance des économies d’Afrique subsaharienne et cite le Cameroun parmi les pays qui résisteraient le mieux à une crise économique.

    Dans un rapport publié le 15 août dernier, l’agence de notation dévoile la liste des pays d’Afrique subsaharienne qui surmonteraient le mieux, selon elle, une éventuelle crise en cas de ralentissement de l’économie mondiale et qui seraient donc en mesure de continuer à rembourser leurs créanciers. En raison de la structure de leurs dépenses, les pays plus capables de réagir en cas de crise économique sont le Rwanda, puis le Cameroun et la Côte d’Ivoire, «qui montrent une capacité à réduire leurs dépenses, mais aussi une volonté gouvernementale d’appliquer cette politique», précise cette étude de Moody’s.

    ​Interrogé par Sputnik, Jean-Marie Biada, un expert des questions économiques, financières et d’intégration économique, consultant certifié auprès de l’ONUDI, l’organisme des Nations unies œuvrant au développement industriel dans le monde, analyse la résilience de l’économie camerounaise face aux crises multiformes qui la secoue depuis les années 90. Il a pour sa part du mal à croire, au vu des chocs subis par l’économie camerounaise au cours des trente dernières années, que la résilience de cette économie surclasse celle des puissances économiques de l’Afrique au sud du Sahara.

    Jean-Marie Biada
    © Photo. Jean-Marie Biada
    Jean-Marie Biada, économiste camerounais

    Sputnik: L’agence de notation Moody’s a testé la résistance des économies d’Afrique subsaharienne face à une éventuelle crise. Le Cameroun, le Rwanda et la Côte d’Ivoire sont les trois pays d’Afrique subsaharienne qui résisteraient le mieux à un choc financier international. Quelle analyse faites-vous précisément du cas du Cameroun?

    Jean-Marie Biada: «Même si je m’étonne comme d’autres experts de ne pas voir dans le classement de Moody’s, l’un ou l’autre des deux pays du top 5 des grandes puissances économiques africaines –qui se trouvent bel et bien en Afrique subsaharienne, à savoir le Nigéria et l’Afrique du Sud– il est aisé de constater que deux des trois États évoqués dans le Classement de Moody’s se trouvent en zone Franc CFA (FCFA): la Côte d’Ivoire et le Cameroun. Ceci peut-il donc pousser à penser que c’est le tuteur de la zone Franc CFA qui aurait commandé une telle évaluation, enjolivée à mon avis.

    Toutefois, concernant le Cameroun, sa résilience tient sans doute à la diversification de son économie. C’est vrai dans plusieurs domaines et notamment les ressources humaines, qui comptent parmi les mieux éduquées en Afrique. Tandis que les autres pays de la CEMAC ont choisi, depuis les années 60, la spécialisation de leur économie, c’est le contraire qui s’est passé au Cameroun où, en dehors des cultures d’exportation, s’est développée une agriculture vivrière ainsi qu’une production industrielle diversifiée.»

    Sputnik: Parmi ces critères, Moody’s évoque la maîtrise des dépenses publiques obligatoires, mais surtout la capacité pour ces États de continuer à rembourser leurs créanciers. Est-ce vrai pour le Cameroun? 

    Jean-Marie Biada: «Si on jette un regard rétrospectif sur la dette publique du Cameroun, on se rend compte qu’elle a plus que triplé sur la décennie 2008-2018. Rapporté au PIB [produit intérieur brut, ndlr], le taux d’endettement public du Cameroun n’a cessé de se creuser: de 9,72% du PIB en 2008, il est passé à 15,43% en 2012, 27,8% en 2015, 30,8% en 2017 et 34,4% à la fin 2018. Ce qui représente en valeur pour 2018, 6.255 milliards de FCFA [9 535 686 euros, ndlr].

    Le montant des Soldes Engagés Non Décaissés (SEND) est aussi très important au Cameroun. Il s’agit du volume des crédits mis à disposition par les donneurs d’ordre internationaux. Hélas, ceux-ci tardent souvent à être utilisés en faveur des projets, car souvent mal ficelés, non matures, dépourvus d’assiette foncière ou bien d’attirail juridique pour encadrer leur exécution. À titre d’illustration, les Soldes Engagés Non Décaissés sur les emprunts extérieurs du Cameroun s’élèvent à 4.000 milliards FCFA [6 097 960 689 euros, ndlr] en décembre 2016; soit 22,3% du PIB. Cet indicateur extrêmement pertinent permet de mettre en évidence, l’aptitude du Cameroun à rembourser ses dettes. Enfin, les encours de dettes du Cameroun au 1er trimestre 2019 sont constitués à plus de 2/5 d’emprunts concessionnels (40,4%), donc des dettes à taux bonifié, accordant des conditions de remboursement extrêmement favorables au Cameroun. Tout ceci peut donc expliquer la raison pour laquelle les crises multiformes que traverse le Cameroun ne parviennent pas à atrophier sa solvabilité.»

    Sputnik: Depuis 2017, le Cameroun est secoué par des tensions politico-sociales dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Quel est l’impact de cette crise sur son économie?

    Jean-Marie Biada: «Un fort impact, car l’économie locale dans ces deux régions anglophones n’est plus que l’ombre d’elle-même. Du fait de l’insécurité, l’accès aux régions en crise est devenu très difficile et limite l’approvisionnement en produits de première nécessité, dans les commerces et représentations régionales en produits venus des entreprises basées à Douala, Yaoundé et Bafoussam. Ceci constitue un manque à gagner pour ces entreprises, privées de cette part de marché.

    Se déplacer et aller se ravitailler en ville avant de revenir dans les zones en crise est un chemin de croix pour les populations. Les papiers administratifs sont payés pour que l’entreprise fonctionne pendant toute une année pleine. Malheureusement, les villes mortes imposées par les insurgés tant aux opérateurs économiques qu’aux ménages ne sont pas de nature à dynamiser l’économie locale. Les opérateurs de transport de masse des personnes viennent rallonger la liste des personnes affligées par cette crise séparatiste dans les régions anglophones, qui perdure.

    À Douala, les petits métiers doivent faire face à l’afflux des déplacés internes. En effet la main-d’œuvre dédiée à la récolte dans les plantations de banane, hévéa, noix de palmes, etc. sises dans la zone anglophone a déserté les sites afin d’éviter de se faire tuer. Les importations connaissent un fléchissement, car les récoltes des zones en crise, qui transitaient par le port de Douala pour le marché international, prennent d’autres voies. La majorité des chômeurs, surtout ceux qui sont peu qualifiés, se déversent dans la capitale économique du Cameroun à la recherche d’un nouvel emploi, mais en vain. D’où l’augmentation de l’insécurité dans la ville.»

    Sputnik: Dans un rapport publié en septembre 2018, le groupement inter patronal du Cameroun estimait déjà à 270 milliards de francs CFA (près de 400 millions d’euros) le montant des pertes et le manque à gagner pour les entreprises camerounaises implantées dans la zone anglophone, en raison de la crise sécuritaire… Ces entreprises parviendront-elles à combler ce manque à gagner? À quelles conditions?

    Jean-Marie Biada: «à moins qu’on ne veuille faire de la démagogie, il n’est pas objectif de dire que la courbe des pertes sera remontée. Même la crise de devise qui a secoué la CEMAC il y a peu trouve l’une de ses causes dans la crise séparatiste au Cameroun. En effet, les principales exportations de la CDC (Cameroon Development Corporation), à savoir l’hévéa et la banane douce, ont drastiquement baissé. Boh Plantations Limited, la jeune agro-industrie en cours d’implantation et de développement dans la zone, est également à l’agonie.

    De faibles exportations d’agroproduits induisent de faibles rentrées de devises. Or, sans devises, aucune importation significative de produits de première nécessité ou de matériel stratégique pour notre sécurité collective n’est envisageable. D’autre part, la Pamol plantations PLC, l’agro-industrie spécialisée dans la palmeraie industrielle et le raffinage des noix de palmes, a des plantations vieillissantes et une chaîne d’unités industrielles à remplacer ou à moderniser. Mais comment étendre des champs dans un climat ambiant prédominé par l’insécurité?

    Les pertes ou manques à gagner de toutes ces entreprises sont inestimables. Vivement le retour de la sécurité et la paix des cœurs, afin que la détermination gagne les esprits de toutes les forces vives, sans réserve portées à tourner cette triste page de l’histoire du Cameroun.»

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