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À cause du braconnage, le Cameroun a perdu en dix ans 70% de sa population d’éléphants. Dans un entretien accordé à Sputnik, Clotilde Ngomba, directrice nationale du Fonds mondial pour la nature au Cameroun (WWF), revient sur les combats à mener pour préserver cette espèce en voie d’extinction dans le pays.

L'éléphant de forêt d'Afrique centrale serait-il en voie de disparition ? On peut le craindre car, d’après une enquête menée par le Fonds mondial pour la nature (WWF), le Cameroun a perdu 70% de sa population d'éléphants en moins de dix ans.

Résultat d’une série d’inventaires fauniques sur une superficie de près de 10 millions d’hectares, menés entre 2014 et 2016 sur des populations d’éléphants et de grands singes vivant au Cameroun, ce rapport tire la sonnette d’alarme et avertit des risques de disparition des pachydermes et autres espèces animales en danger.

Clotilde Ngomba, directrice nationale de WWF Cameroun, rappelle, pour Sputnik, les différents drames et les mesures à prendre pour préserver ces espèces menacées, notamment l’éléphant de forêt du Cameroun. Les mâles, victimes des braconniers qui convoitent l’ivoire de ses défenses, sont systématiquement pourchassés.

Clotilde Ngomba, directrice WWF Cameroun
© Photo. Janet Mukoko - WWF / Clotilde Ngomba, directrice WWF Cameroun (crédit photo de Janet Mukoko WWF)
Clotilde Ngomba, directrice WWF Cameroun

Sputnik: Un rapport de monitoring de votre institution a révélé qu’en 2017, le Cameroun avait perdu plus de 70% de sa population d'éléphants en moins de dix ans. Comment êtes-vous parvenus à ce résultat?

Clotilde Ngomba: «Le WWF, en collaboration avec les ministères en charge de la Faune dans les différents pays concernés (Cameroun, Congo, République centrafricaine et Gabon) et  en lien aussi avec des ONG locales, a réalisé des inventaires entre 2014 et 2016. Près de 10 millions d’hectares de forêt ont ainsi pu être recensés.

Nous nous sommes rendus dans les aires protégées clés (représentant 20% de la superficie) ainsi que dans les zones périphériques (concessions forestières, zones de chasse et autres types d'utilisation des terres). Les recensements ont porté sur les éléphants de forêt, les grands singes (chimpanzés et gorilles) ainsi que sur les activités humaines dans ces zones forestières. 

Au Cameroun, les inventaires ont été menés autour des parcs nationaux de Lobeke, Boumba-Bek et Nki dans la région de l’Est Cameroun.

Les résultats de cette enquête ont révélé une baisse de 66% de la population d'éléphants entre 2008 et 2016 à travers leurs zones de fréquentation. Les chiffres sont particulièrement alarmants en ce qui concerne la zone du paysage tri-national de Dja-Odzala-Minkebe (TRIDOM) au Cameroun, où le nombre d'éléphants a diminué de plus de 70% en moins de dix ans.»

Sputnik: Qu’est-ce qui explique cette baisse de la population des éléphants?

Clotilde Ngomba : «Le braconnage pour l'ivoire est la principale cause de ce déclin drastique des populations d'éléphants. Le trafic illicite des défenses en ivoire est de plus en plus pratiqué par des bandes criminelles organisées qui impliquent une multitude d’acteurs, y compris des personnes haut placées communément appelées "braconniers à col blanc".

L’un des principaux facteurs de ce fléau est la demande sans cesse croissante, venant d’Asie notamment, avec comme incidence une augmentation des prix de l’ivoire sur le marché noir local.»

Défenses en ivoire saisies à Douala en 2018
© Photo. Fidelis Manga - WWF / Défenses en ivoire saisies à Douala en 2018
Défenses en ivoire saisies à Douala en 2018

Sputnik: Parlez-nous des récents massacres dont vous avez fait cas. Dans quelle zone ont-ils eu lieu et à combien estimez-vous les pertes enregistrées?

Clotilde Ngomba: «L’un des plus grands massacres d’éléphants s’est passé au parc national de Bouba-Ndjida, où au moins 200 éléphants ont été abattus en janvier 2012, soit plus du tiers de la population du parc.

En dehors de la situation critique des éléphants dans la région du nord du Cameroun, il y a une extermination silencieuse qui se passe dans les zones forestières du sud et de l’est. Nous y avons constaté une baisse radicale de la population d’éléphants.

Il en est de même autour de certains parcs nationaux où le nombre de grands pachydermes n’a cessé de diminuer au cours des dix dernières années. Le nombre des pointes d’ivoire saisies et de carcasses d’éléphants découvertes lors des inventaires est suffisamment éloquent pour témoigner de la gravité de la situation.» 

Sputnik: À combien estimez-vous la population d’éléphants du Cameroun à ce jour?

Clotilde Ngomba: «Au stade actuel, nous ne pouvons pas avancer de chiffre global. Il serait d’ailleurs souhaitable que l’État du Cameroun, accompagné de ses partenaires comme les communautés locales et les gestionnaires des zones protégées, fasse un inventaire national des éléphants qui vivent dans ses forêts. Cet inventaire nous permettrait d’avoir une estimation récente de la population globale d’éléphants vivant au Cameroun.

En 2015, les inventaires conduits par le WWF et le ministère des Forêts et de la faune sur près de 3,4 millions d’hectares de forêts ont permis de déterminer qu’environ 6.400 individus vivaient au Cameroun.»

Sputnik : À quel risque s’expose le Cameroun au regard de cette situation alarmante?

Clotilde Ngomba: «Si rien n'est fait, dans les dix prochaines années, les éléphants du Cameroun risquent de disparaître. Cela aura un impact énorme sur l'écosystème forestier, l'économie locale et nationale et le capital naturel.

Mais heureusement, cette situation peut évoluer de manière satisfaisante si les efforts pour lutter contre la criminalité faunique s’intensifient et que l’on met en place une véritable croisade contre le braconnage.»

Carcasse d'éléphant tué près du parc national de Lobeke à l'Est Cameroun
© Photo. Crédit photo Michael Goldwater - WWF / Carcasse d'éléphant tué près du parc national de Lobeke à l'Est Cameroun
Carcasse d'éléphant tué près du parc national de Lobeke à l'Est Cameroun

Sputnik: Quelles solutions préconisez-vous pour stabiliser la situation?

Clotilde Ngomba: «Les solutions incluent d’un côté l’amélioration de l’efficacité de gestion des aires protégées qui sont les derniers refuges de ces espèces, l’augmentation des capacités opérationnelles des personnels sur le terrain (écogardes et autres agents de contrôle), l’utilisation des outils, technologies et équipements appropriés pour une meilleure efficacité des contrôles ainsi que l’accompagnement des communautés locales et des populations autochtones. Tout cela pour une plus grande implication dans les efforts contre le braconnage.

Il convient par ailleurs de mettre en application des lois plus dissuasives et des poursuites judiciaires plus efficaces qui permettront d’aboutir à des condamnations appropriées pour les criminels de la faune. Les différentes agences en charge de l’application de la loi doivent se coordonner pour une collaboration accrue.

Tout ceci, bien sûr, doit se faire de manière simultanée et s’accompagner de la bonne gouvernance dans la conservation et la gestion des ressources fauniques.» 

Sputnik: Les rapports de monitoring produits par votre institution ont-ils eu une incidence sur le cours des choses?

Clotilde Ngomba: «Je peux vous dire que grâce aux inventaires, nous possédons des données fiables sur la situation de certaines espèces et la pression anthropique qui est exercée sur celles-ci. Les résultats obtenus sont restitués aux différents acteurs, y compris les communautés locales et autochtones. C’est un moyen efficace pour mobiliser leur participation effective à l’identification et à la mise en œuvre des actions devant permettre de stopper l’hémorragie.

Oui, nous croyons que les tendances actuelles peuvent être inversées, en partie si les décideurs et les communautés locales utilisent les données scientifiquement établies par les inventaires comme guide pour l'élaboration de politiques de gestion de la faune, de plans de surveillance et de stratégies contre cette criminalité.»

Sputnik: Quelles sont les initiatives prises par votre organisation en vue d’une meilleure protection de ces espèces menacées au Cameroun?

Clotilde Ngomba: «Le WWF exhorte les dirigeants du Cameroun à renforcer de toute urgence la législation contre le braconnage. Les autorités doivent également fédérer leurs efforts et intensifier la surveillance et les mesures d'application de la loi dans et autour des aires protégées transfrontalières. Ceci doit se faire en étroite collaboration avec les communautés locales et autochtones.

Le but est d’endiguer les opérations complexes des réseaux de criminalité faunique dans le pays. Au niveau local, les capacités des communautés locales ont été renforcées pour leur permettre d’engager des actions en qualité de partie civile devant les tribunaux compétents en la matière. Grâce à cette approche communautaire, les populations sont en mesure, aujourd’hui, de réclamer des dommages et intérêts en réparation du préjudice subi du fait du braconnage.

Par ailleurs, nous travaillons avec le gouvernement du Cameroun pour faire évoluer le mode de gouvernance des aires protégées en mode de gestion en partenariat (gouvernance stratégique et opérationnelle partagée). Ce qui offre la garantie pour une gestion à long terme avec divers bénéfices, tant pour les communautés locales et autochtones que pour la biodiversité et l’environnement en général.»

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WWF, Cameroun, braconnage
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