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    «Les exilés et prisonniers politiques symbolisent la fracture sociale et politique en Côte d’Ivoire»

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    Pour la réconciliation et le retour définitif de la paix en Côte d’Ivoire, où une crise postélectorale a occasionné plus de 3.000 morts en 2010-2011, le retour des exilés et la libération des prisonniers politiques sont indispensables. C’est ce qu’a affirmé dans un entretien à Sputnik Khaza Kakry, un cadre du FPI, le parti de Laurent Gbagbo.

    La situation sociopolitique en Côte d’Ivoire est «alarmante et explosive».

    Pour bien comprendre l’analyse que Jean Blaise Ayemené, alias Khaza Kakry a livrée à Sputnik, un retour en arrière s’impose. La Côte d’Ivoire est en effet encore marquée par la crise postélectorale de 2010-2011 et ses plus de 3.000 morts, selon le décompte officiel. Outre les victimes, cette crise a occasionné le départ en exil de milliers de personnes et l’emprisonnement de centaines d’autres, proches pour la plupart du Président sortant Laurent Gbagbo.

    Le secrétaire responsable de la communication au sein du bureau de la coordination du Front populaire Ivoirien (FPI, parti fondé par Laurent Gbagbo) en exil, parle donc en connaissance de cause quand il évoque le sort des bannis et prisonniers. Près de dix ans après, leur condition a peu évolué, estime l’opposition ivoirienne, qui réclame avec force depuis quelques mois leur retour et leur libération. La Côte d’Ivoire, qui n’a toujours pas pansé ses blessures, et où la réconciliation entre adversaires d’hier tient encore souvent du vœu pieux, s’achemine vers une nouvelle présidentielle en 2020, qui augure déjà de nouvelles tensions et fait craindre aux Ivoiriens une nouvelle crise.

    Au micro de Sputnik, Khaza Kakry, par ailleurs président du Réseau des Communicateurs Panafricains (REZOPANACOM), un mouvement qui «lutte pour les libertés et la souveraineté des pays africains par la communication», estime que les milliers d’exilés et les prisonniers politiques sont «les éléments visibles de la persistance de la fracture sociale». Entretien.

    Khaza Kakry, cadre du FPI, président du REZOPANACOM
    © Photo. Khaza Kakry
    Khaza Kakry, cadre du FPI, président du REZOPANACOM

    Sputnik: Vous êtes actuellement en exil au Ghana. Pourquoi avez-vous fui votre pays, la Côte d’Ivoire, en 2011?

    Khaza Kakry: «En effet, je suis en exil au Ghana, où je suis revenu après un passage au Benin. Comme vous pouvez l’imaginer, j’ai quitté mon pays pour sauver ma vie, car, en 2011-2012, il ne faisait pas bien d’être un pro-Gbagbo actif et demeurer en Côte d’Ivoire. Soit tu allais en prison, si tu avais la chance d’échapper à la mort, soit tu devenais un clandestin dans ton propre pays. Je profite donc de l’occasion que vous m’offrez pour saluer les autorités et peuples de tous les pays, en l’occurrence le Ghana et le Benin, qui ont ouvert leurs territoires aux dizaines de milliers d’Ivoiriens qui fuyaient la guerre et la mort.» 

    Sputnik: Combien de personnes sont en exil, comme vous?

    Khaza Kakry: «Les Ivoiriens en exil dans la sous-région ouest-africaine peuvent tourner, approximativement, autour de 10.000 à 15.000 personnes.»

    Sputnik: Actuellement, l’opposition ivoirienne réclame avec force le retour de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, ainsi que le retour des exilés et la libération complète des prisonniers politiques. Ce sont là, d’après vous, des préalables indispensables pour la réconciliation en Côte d’Ivoire?

    Khaza Kakry: «Comme le mot préalable gêne certains et leur donne l’impression que nous sommes rigides sur certains points, alors pour vous répondre, je préfère dire que les éléments visibles de la persistance de la division et de la fracture sociale sont le fait d’avoir encore des dizaines de milliers d’exilés et de nombreux prisonniers politiques, parmi lesquels le Président Laurent Gbagbo et son ex-ministre Blé Goudé.

    Vous conviendrez avec moi qu’on ne peut être en prison ou avoir ses proches en prison, être en exil ou avoir ses proches en exil, et être en paix dans une bonne disposition d’esprit. Ces facteurs sont donc parmi les éléments principaux de la réconciliation nationale, sinon les principaux. Libérons donc les prisonniers politiques, faisons rentrer en sécurité les exilés, et nous aurons fait un bond qualitatif sur le chemin de la réconciliation.»

    Sputnik: Le 16 septembre, Fatou Bensouda, la procureure de la Cour Pénale Internationale (CPI) a fait appel contre l’acquittement prononcé en janvier en faveur de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé. Comment avez-vous accueilli cet ultime rebondissement dans ce procès ouvert en 2016?

    Khaza Kakry: «Oh, on s’y attendait, même si nous espérions que la procureure et la CPI saisissent cette opportunité pour sortir la tête moins basse de cet imbroglio politico-juridique. Le combat continue donc de plus belle, nous nous battrons pour que la forfaiture ne passe pas, pour que l’injustice s’arrête et nous allons triompher! Le Président Laurent Gbagbo reviendra bientôt libre en Côte d’Ivoire pour que ce pays se retrouve, se réconcilie véritablement et pose les bases solides d’un développement efficace et durable.»

    Sputnik: Que pensez-vous de la situation sociopolitique qui prévaut en Côte d’Ivoire?

    Khaza Kakry: «C’est une situation des plus alarmantes, explosives. La rigidité avec laquelle le régime d’Alassane Ouattara gère le pays, la paupérisation grandissante, le bâillonnement des libertés, l’absence d’ouverture sur les questions électorales, notamment la question de la CEI [Commission Électorale Indépendante], ne sont pas des facteurs qui favorisent la paix sociale. La Côte d’Ivoire traverse une zone de turbulence que nous devons régler au plus vite, au risque de retomber dans une crise plus grave que celles que nous avons connues jusqu’à présent.

    Il nous faut, gouvernement, opposition, leaders religieux, société civile, tous nous retrouver dans un véritable dialogue autour de la paix et de la réconciliation nationale. Le gouvernement a le devoir de faire preuve de beaucoup de flexibilité et d’ouverture pour assurer, rassurer et apaiser. Nous ne voulons plus de guerre, nous devons donc travailler pour atteindre un niveau satisfaisant de paix et réconciliation. Objectif qui est malheureusement loin d’être atteint pour le moment.»

    Sputnik: Qu’est véritablement le REZOPANACOM dont vous êtes le président?

    Khaza Kakry: «Le REZOPANACOM est un regroupement de journalistes, d’activistes, de leaders d’opinion, de politiques, de militants de la société civile… qui ont pour dénominateur commun la lutte pacifique pour les libertés et la souveraineté des pays africains par la communication. Le réseau est représenté pour le moment dans huit pays africains, que sont le Benin, le Burkina Faso, le Ghana, le Mali, le Niger, le Tchad, le Cameroun et bien sûr la Côte d’Ivoire. Il est ouvert à tous ceux qui sont intéressés par la lutte pour les libertés par l’activisme et la communication.

    Notre structure est composée d’hommes et de femmes formidables, qui se battent de façon bénévole contre les puissants réseaux mafieux de ce monde. Nous sommes des panafricains au sens pur du terme et nous jouons humblement notre partition aux côtés de plusieurs organisations. Nous travaillons donc à la désaliénation de l’homme noir, à la lutte contre la propagande impérialiste, à l’unité africaine, au développement de nos États et à l’affirmation de l’homme noir, non pas comme une race supérieure, mais comme un Homme ayant les mêmes droits et devoirs que tout Homme sur Terre.»

    Sputnik: Le REZOPANACOM a maintes fois dénoncé la gouvernance du Président ivoirien Alassane Ouattara. Que lui reprochez-vous?

    Khaza Kakry: «Nous avons le droit de disposer de nos États et de nos richesses comme nous l’entendons, pour le bien de nos peuples. Nous ne voulons pas que l’on impose une façon de réfléchir, d’agir, de parler, nous ne voulons pas qu’on impose un système et des suppôts impérialistes comme dirigeants. Vous aurez donc compris ce que nous reprochons au Président Alassane Ouattara, et à tous les autres chefs d’État et leaders africains qui agissent comme lui, c’est à dire qui protègent les intérêts des impérialistes au détriment des peuples dont ils ont la direction.»

    Sputnik: Le REZOPANACOM a par le passé plusieurs fois fait état de menaces dont ses membres auraient été l’objet. Est-ce toujours le cas?

    Khaza Kakry: «Oui, c’est permanent. Mais on n’en parle pas toujours pour ne pas nous laisser distraire par la peur. Nous restons concentrés sur notre objectif, qui est de participer aux côtés des forces du progrès à établir ou rétablir des États libres, souverains et démocratiques.»

    Sputnik: Les Ivoiriens sont de plus en plus actifs ces dernières années sur les réseaux sociaux, en particulier sur Facebook, qui est l’un des champs d’action privilégiés de votre réseau. Début septembre, le procureur de la République Richard Adou a annoncé qu’il allait durcir le ton et faire appliquer dans toute sa rigueur la loi qui encadre l’utilisation d’Internet et punit notamment les crimes et délits commis sur les réseaux sociaux. Qu’en pensez-vous?

    Khaza Kakry: «S’il ne s’agissait que de punir les crimes et délits commis sur les réseaux sociaux, nous ne pourrions que saluer le procureur Adou Richard et le gouvernement. Mais personne n’est dupe, nous savons que le projet est de bâillonner tous les activistes et cyberactivistes qui dénoncent la dictature et les nombreux méfaits du régime Ouattara.

    Nous savons que l’objectif est de nous réduire au silence en nous empêchant d’ouvrir le placard insalubre du gouvernement, ce placard rempli d’immondices économiques, politiques et sociales. Mais c’est peine perdue. Les médias publics étant sous contrôle du régime, la presse privée et celle proche de l’opposition étant mises en coupe réglée, la seule véritable voix dont le contrôle échappe à ces gens, ce sont nos écrits sur les réseaux sociaux. C’est notre liberté d’expression sur les réseaux sociaux qui est visée et pour rien au monde, nous ne laisserons Monsieur Adou Richard restreindre ces droits, nos droits.»

    Tags:
    élection présidentielle, Front Populaire Ivoirien (FPI), crise, Laurent Gbagbo, Côte d'Ivoire
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