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    Grand dialogue national au Cameroun

    Des sons discordants à l’ouverture du grand dialogue national au Cameroun

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    Entre l’absence des principaux leaders séparatistes et l’agenda imposé par les organisateurs excluant le débat sur la forme de l’État, principale pomme de discorde entre les parties en conflit, des grincements de dents se font entendre dès l’amorce du «grand dialogue national». De quoi troubler la suite des travaux? Décryptage.

    Très attendu pour résoudre le conflit meurtrier entre forces armées et séparatistes dans les régions anglophones du Cameroun, le «grand dialogue national» s’est ouvert ce lundi 30 septembre au Palais des congrès de Yaoundé, la capitale du pays.

    Annoncé par Paul Biya dans son discours à la nation du 10 septembre dernier, le chef de l’État camerounais a chargé le Premier ministre Joseph Dion Ngute, un anglophone originaire du Sud-Ouest du pays, d’en diriger les travaux qui vont se dérouler jusqu’au 4 octobre.

    «Nous sommes donc ici réunis pour chercher à donner à notre collectivité nationale en général, et à nos frères et sœurs des régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest en particulier, un rayon de lumière dans la nuit noire des tribulations actuelles», a déclaré dans son discours d’ouverture le Premier ministre Joseph Dion Ngute.

    Parmi les invités très remarqués à l’ouverture de ces pourparlers se trouvaient une vingtaine de jeunes ex-combattants anglophones issus des centres de désarmement et de démobilisation, vêtus aux couleurs du drapeau camerounais. À travers leur porte-parole, ceux-ci ont souligné dans leur intervention, «la marginalisation dont ils sont victimes sur leurs propres terres».

    Mais, malgré cette présence de quelques ex-combattants séparatistes, l'absence des principaux leaders sécessionnistes à cet événement n’est pas passée inaperçue. Une absence qui vient jeter le discrédit sur la suite des travaux, comme le souligne David Eboutou, analyste politique et participant à ce grand dialogue national.

    «J’ai constaté l’absence des leaders sécessionnistes à l’ouverture des travaux. Il est évident que c’est un grand  manquement  pour cette initiative. Ceci parce que ce sont eux qui contrôlent directement les bandes armées sur le terrain et peuvent donc ordonner un arrêt des combats. Par conséquent, il aurait fallu que le gouvernement, dans le cadre des préalables émis par les uns et les autres, travaille dans le sens de ramener quelques sécessionnistes ou quelques leaders de ces groupes autour de la table. Il ne me semble pas qu’un effort ait été fait dans ce sens-là», commente l’analyste au micro de Sputnik.

    Dialogue de sourds

    En effet, parmi les seize leaders séparatistes anglophones conviés aux échanges et qui, pour beaucoup, se trouvent à l'étranger, des chefs de groupes armés comme Ebenezer Akwanga et Cho Ayaba ont marqué leur désaccord. La plupart de ces leaders ont réaffirmé leur volonté de discuter avec le gouvernement, mais ils demandent que les négociations se déroulent en présence d'un médiateur international et que le sujet sur la séparation soit le principal point à l'ordre du jour. Une démarche que tente d’expliquer Davide Eboutou.

    «Ces leaders séparatistes ne se sentent pas concernés et, par conséquent, ils ont décliné de venir. Ceux qui se font appeler les ambazoniens doivent savoir que le Président Biya a tout fait pour qu’il y ait un retour de la paix dans notre pays et que c’est le vœu que les uns et les autres émettent aujourd’hui en participant à ce dialogue»,souligne l’analyste politique au micro de Sputnik.

    Concernant l’ordre du jour de ces discussions, le Premier ministre a tenu à rappeler qu’elles se dérouleraient «conformément à la feuille de route définie par le chef de l’État». Il s’agit notamment des questions du bilinguisme, de la diversité culturelle et de la cohésion sociale, du système éducatif, du système judiciaire, de la décentralisation et du développement local. En revanche, il n’a pas dit un mot concernant les formes de l’État et, donc, l’option du fédéralisme portée par une partie des anglophones. Une démarche d’ores et déjà contestée par Ni John Fru Ndi, président du Social Democratic Front (SDF), parti de l’opposition bien implanté dans les régions anglophones, qui a accepté l’invitation à participer au dialogue.

    «Aujourd'hui, nous sommes invités à un dialogue national dont l’agenda est bouclé à l'avance et imposé une nouvelle fois aux anglophones en particulier et aux Camerounais en général (…) Si nous voulons trouver une solution durable à la crise anglophone, nous devons mettre en place une commission de rédaction de la constitution qui préparera une nouvelle constitution fédérale pour le Cameroun»,a déclaré cet opposant historique de Paul Biya dans son discours liminaire au Palais des congrès.

    Si l’option de l’accélération de la décentralisation et du développement local apparaît comme la voie choisie par Yaoundé en lieu et place de la fédération, le SDF pense que la décentralisation annoncée «a tué l'esprit de développement communautaire qui était le trait caractéristique de l'État fédéré du Cameroun occidental, et des responsables nommés se sont enrichis en appauvrissant les citoyens de ce pays si potentiellement riche mais si pauvre», a rajouté Ni John Fru Ndi.

    Commentant le discours d’ouverture du Premier ministre sur les orientations à donner aux travaux et la constitution des commissions, David Eboutou pense qu’il sera effectivement difficile d’introduire certaines thématiques autour de la forme de l’État.

    «Quand le Premier ministre est allé jusqu’à affirmer, de façon sentencieuse, que les débats allaient se dérouler dans le cadre prédéfini par l’organisation et que l’on ne devrait pas sortir des thématiques qui jouxtent les huit commissions, on a compris qu’il serait assez difficile de faire fléchir des positions presque arrêtées. Quand les thèmes à aborder ont déjà été arrêtés en amont, c’est toujours difficile de venir les faire fléchir pendant les travaux», constate l’analyste politique.

    Paul Biya, qui a toujours fait preuve d'intransigeance vis-à-vis de la crise anglophone, a-t-il fini par céder aux pressions internationales après trois années d’enlisement en annonçant à la mi-septembre la tenue de ce «grand dialogue national» à Yaoundé ? L’événement, qui se refermera vendredi 4 octobre, apparaît jusqu’ici comme l’ultime recours pour  un retour à la paix dans les régions anglophones du pays. David Eboutou se veut optimiste.

    «D’ici à vendredi, on pourrait avoir de bonnes surprises. Tout n’est pas joué et nous avons encore du temps devant nous pour que la situation se retourne. Les acteurs choisis ou cooptés pour défendre le destin de millions de Camerounais ont cette lourde tâche au niveau de la conscience pour qu’au sortir de là, les Camerounais puissent reconnaître en eux des gens qui ont travaillé pour qu’il y ait un retour de la paix dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest», espère l’analyste au micro de Sputnik.

    Pour rappel, fin 2017, les séparatistes des régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ont pris les armes contre le gouvernement de Yaoundé pour réclamer la création d’un État dénommé «Ambazonie». Les tensions actuelles ont commencé en novembre 2016 avec principalement les revendications des enseignants contre la nomination de francophones dans les régions anglophones et de juristes déplorant la suprématie du droit romain au détriment de la common law anglo-saxonne. Selon un rapport de l’ONG International Crisis Group, le conflit a déjà fait 1.850 morts (civils, militaires et miliciens) après 20 mois d’affrontements, avec à la clé 530.000 déplacés internes et 35.000 réfugiés au Nigeria voisin.

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    Paul Biya, Cameroun
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