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Le Conseil constitutionnel du Cameroun a prononcé l'annulation des résultats des élections législatives dans onze circonscriptions des régions séparatistes du pays, le conflit qui s’y déroule n’ayant pas permis un «vote libre et transparent». Cependant, le retour aux urnes permettra-t-il de rectifier le tir alors que les violences persistent?

Les électeurs devront retourner aux urnes dans certaines localités des régions séparatistes du Nord-Ouest et Sud-Ouest du Cameroun. Le Conseil constitutionnel a prononcé, mardi 25 février, l'annulation partielle des résultats des élections législatives dans onze circonscriptions de ces régions anglophones. Entre autres motifs évoqués, le regroupement des bureaux de vote par Elections Cameroon (Elecam), l’organe en charge de l’organisation des élections, vers des sites centralisés du fait des violences dans ces localités, ce qui a privé de nombreux électeurs de leur droit de vote. Selon les avocats du Social Democratic Front (SDF), parti d’opposition qui a demandé et obtenu cette annulation partielle, toutes ces irrégularités n’ont pas permis d’avoir un «vote libre et transparent».

Bien que partielle, cette annulation du scrutin remet sur la table le débat sur la pertinence de la tenue d’élections locales dans un pays déchiré par de violentes crises internes. Pour David Eboutou, analyste politique, s’il était justifié de tenir ces élections locales dans d’autres parties du pays, dans les régions anglophones, en raison de la crise qui y sévit encore, elles auraient bien pu être reportées.

«Je me réjouis de ce que le Conseil constitutionnel ait fait preuve de bon sens en invalidant les élections dans plusieurs circonscriptions électorales de ces deux régions. À partir du moment où ces deux régions sont aujourd'hui sous le coup d'un statut spécial, on aurait pu prendre une mesure spéciale pour au moins différer les élections», souligne-t-il au micro de Sputnik.

Dans ces onze circonscriptions, fief historique du SDF, treize sièges de député sont en jeu. Très souvent accusé d’être favorables au pouvoir de Yaoundé, le Conseil constitutionnel a surpris avec cette décision. On se souvient encore qu’au lendemain de la dernière élection présidentielle, l’instance juridique avait automatiquement rejeté les requêtes de l’opposition.

Marge de manœuvre du Conseil constitutionnel ou stratégie du pouvoir? Dans une interview accordée à la télévision nationale CRTV, Grégoire Owana, le secrétaire général adjoint du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, le parti au pouvoir) –à qui les résultats étaient favorables– s'est dit «frustré» par le jugement de l’instance, mais «s'incline devant la décision». Pour certains observateurs, le gouvernement veut se donner bonne figure car au vu de l’abstention, c’est sur l’ensemble du territoire que devraient être annulées ces élections locales.

Cependant, l’invalidation du vote dans ces circonscriptions des régions anglophones encore en crise apparaît comme la preuve qu'il était mal choisi de tenir des élections dans ce contexte. À la veille de ce double scrutin, les séparatistes avaient appelé les habitants à ne pas se rendre aux urnes et menacé de représailles les votants. De son côté, le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto avait également appelé au boycott des élections locales, invoquant parmi les raisons de sa non-participation la solidarité avec les «populations affligées» de ces régions. Une situation qui, selon de nombreux points de vue, est à l’origine du faible taux de participation.

Peut-on voir en cette annulation partielle une autre victoire des partisans du boycott? Non, répond Yvan Issekin, politologue camerounais, qui pense qu’au-delà de l’annulation dans certaines circonscriptions, le gouvernement de Yaoundé, «a réussi le défi d'organiser des élections en cette période de crise, en dépit des menaces de boycott des séparatistes. L'existence de circonscriptions électorales multiples aux législatives, qui diffère avec la circonscription unique de la présidentielle, a permis à Yaoundé de relever ce défi électoral sans risquer une annulation totale du double scrutin».

Avec cette annulation partielle, le code électoral donne 20 jours au moins et 40 jours au plus à Elecam pour organiser un nouveau scrutin. Cependant, le contexte sécuritaire est toujours tendu. Comment va-t-on rectifier le tir et corriger les irrégularités?

«Cela me semble incongru car je ne vois pas très bien, d'un point de vue opérationnel, comment cela serait possible. La crise sévit toujours dans ces localités et ce n'est pas en 40 jours qu'elle va s'arrêter. Cette mesure est inefficace et inopérante», affirme David Eboutou.

Cependant, analyse Yvan Issekin, si le reflux des milices séparatistes dans quelques zones de force peut apparaître comme une menace, il faudra encore travailler à la mobilisation des électeurs. «Ici, la localisation des enjeux combinés à la pression d'un SDF contraint à exister en tant que groupe parlementaire à l'Assemblée nationale pour demeurer la première force d'opposition au Cameroun pourrait permettre la réussite de ces élections partielles.»

Des régions toujours sur les braises

Le double scrutin, qui devait avoir lieu en 2018, avait déjà été reporté à deux reprises, notamment en raison de préoccupations sécuritaires liées à la crise séparatiste en cours dans l’Ouest anglophone du Cameroun. En 2017, les séparatistes des régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ont pris les armes contre le gouvernement de Yaoundé pour réclamer la création d’un État indépendant. Depuis, les combats ont fait plus de 3.000 morts, selon les ONG, et au moins 70.000 personnes ont été déplacées de leurs foyers. Alors que le gouvernement multiplie de temps à autre les annonces qui laissent croire que la situation est de plus en plus sous contrôle, de nouvelles violences refont surface.

Le dernier cas en date est le massacre, le 14 février dernier, de civils à Ngarbuh dans le Nord-Ouest séparatiste. Alors que la controverse persiste autour du bilan et des responsabilités dans cette tuerie, Human Rights Watch (HRW), dans un rapport publié mardi 25 février, affirme que «les forces gouvernementales et des membres de l'ethnie peule ont tué au moins 21 civils, dont 13 enfants et une femme enceinte (...), dans des conditions horribles», peut-on lire.

«Les meurtres ont été commis par 10 à 15 militaires du Bataillon d'intervention rapide (BIR), unité d'élite de l'armée camerounaise, et au moins 30 Peuls armés», souligne le rapport de l’ONG.

Dans une précédente déclaration, l’armée camerounaise conteste ce bilan et parle de cinq victimes, parmi lesquelles quatre enfants, «conséquence collatérale» d’un accident au cours d’une opération de sécurisation. Le Secrétaire général des Nations unies, par la voix de son porte-parole, «a appelé le gouvernement camerounais à ouvrir une enquête et à prendre les dispositions nécessaires pour que les coupables répondent de leurs actes». À la lumière de cette situation dramatique, il n’est peut-être pas superflu de s’interroger sur la légitimité d’élections locales dans une zone où les électeurs, pris entre deux feux, ont du mal à exercer leur droit de vote.

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