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Après des mois de protestations contre ce qu’elle considère comme une manœuvre pour rester au pouvoir au-delà de 2020, l’opposition guinéenne aurait-elle finalement eu gain de cause? Dans un entretien exclusif à Sputnik, l’écrivain Tierno Monénembo estime que la présidence guinéenne est «trop juteuse» pour qu’Alpha Condé la lâche aussi facilement.

Vent debout depuis la mi-octobre contre l’éventualité d’un troisième mandat d’Alpha Condé, l’opposition guinéenne, réunie au sein du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), n’a pas l’intention de baisser la garde. Après des mois de protestations contre ce qu’elle considère comme une manœuvre de la part du chef de l’État pour se maintenir au pouvoir au-delà de 2020, le report sine die du double scrutin initialement prévu pour le 1er mars, une fois de plus, recule les échéances mais sans régler le problème de fond: la renonciation pure et simple par le principal intéressé de son projet de modification de la Constitution.

«J’ai pris la décision d’opérer un léger report du double scrutin législatif et référendaire initialement prévu ce dimanche 1er mars. Je communiquerai au peuple de Guinée la nouvelle date du scrutin en temps voulu», avait déclaré le Président Alpha Condé vendredi 28 février à la télévision d’État, lors d’une annonce surprise.

Martelant: «Ceci n’est ni une capitulation ni une reculade!», Alpha Condé, qui avait été élu pour un premier mandat en 2010, puis réélu en 2015, continue de défendre bec et ongles une réforme qu’il qualifie de «moderne». Au-delà du simple nombre de mandats, il s’agit en effet, selon lui, de codifier l’égalité des sexes, d’interdire l’excision des fillettes, encore très pratiquée en Guinée, ou le mariage des mineurs et de veiller à une «plus juste répartition des richesses en faveur des jeunes et des pauvres».

Face à ce qui apparaît d’ores et déjà comme une nouvelle impasse, l’opposition a décidé de rester mobilisée. Car pour elle, il s’agit d’un énième subterfuge de cet ancien «opposant historique», aujourd’hui âgé de 82 ans et qui a toujours fait preuve d’autoritarisme, dans le seul but de se représenter lors de la présidentielle de décembre 2020. Un avis largement partagé par Tierno Monénembo, lauréat du prix Renaudot en 2008 pour Le Roi de Kahel (Éd. du Seuil, 1988), qui affirme avoir épousé les thèses de l’opposition après avoir été obligé d’admettre que l’élection d’Alpha Condé était une erreur dès le départ. Car si le processus démocratique s’est grippé en Guinée, «c’est à cause des ambitions d’un despote vieillissant qui s’accroche au pouvoir», a-t-il affirmé dans un entretien exclusif à Sputnik France.

Interrogé par téléphone depuis Conakry, où il réside malgré les difficultés du quotidien, notamment les coupures d’électricité à répétition, l’écrivain guinéen (de son vrai nom Thierno Saïdou Diallo) réprouve la répression «féroce» dont cette opposition a fait l’objet, ce qui a  provoqué «entre 30 et 40 morts» depuis le début des manifestations. Membre actif du FNDC dès sa création à la mi-octobre 2019, il se bat pour que cessent les «dérives autocratiques» en Guinée, alors que «tout avait pourtant bien commencé en 2010» avec l’élection d’Alpha Condé, a-t-il encore affirmé.

Sputnik France: Comment expliquez-vous qu’Alpha Condé, qui avait pourtant été élu démocratiquement en 2010 au second tour contre l’opposant Cellou Dalein Diallo, veuille aujourd’hui briguer un troisième mandat?

Tierno Monénembo: «On pourrait en effet s’étonner qu’Alpha Condé, à 82 ans, veuille encore rempiler après deux mandats présidentiels. D’autant qu’il est arrivé au pouvoir par les urnes le 21 décembre 2010, contrairement à ses prédécesseurs Lansana Conté, Moussa Dadis Camara ou Sekouba Konaté qui avaient tous pris d’assaut le palais présidentiel dans des fourgons militaires. C’est à se demander si nous n’avons pas une malédiction en Guinée.

Même lui, qui était un pur produit du Quartier latin à Paris, un intellectuel ayant longtemps fréquenté les milieux tiers-mondistes et les partis français de gauche, a fini par virer sa cuti. Aujourd’hui, plus que jamais, il est enfermé dans ses certitudes, conforté par des courtisans et des flibustiers mondialisés du business des matières premières et ne supporte plus la moindre contestation.»

Sputnik France: Pourtant, il s’était opposé aux dictatures de Sekou Touré et de Lansana Conté en Guinée, au prix d’une condamnation à mort et de peines d’emprisonnement. Serait-il en train de rater sa sortie devant l’Histoire?

Tierno Monénembo: «Les despotes, c’est bien connu, n’ont aucun sens de l’Histoire puisqu’ils ne croient qu’en eux-mêmes. Ils ne partent donc jamais de leur plein gré. C’est vrai pour Robert Mugabe au Zimbabwe, comme pour Abdelaziz Bouteflika en Algérie ou pour Sekou Touré, avant, chez nous. Comme l’a très bien décrit le grand écrivain allemand Bertold Brecht, dans L’Opéra de Quatre Sous, le pouvoir rend fou et c’est bien de cette maladie, malheureusement, que souffrent nombre de nos dirigeants africains! Si l’Afrique aujourd’hui est en panne, c’est qu’elle manque d’institutions fortes pouvant contrebalancer des volontés individuelles, fût-ce celles de Présidents en exercice de se maintenir au pouvoir à tout prix.»

Sputnik France: Le Président sortant aurait-il quelque chose à redouter s’il quittait le pouvoir? N’est-il pas d’une certaine façon un peu protégé par la France notamment?

Tierno Monénembo: «Ce Président a peur de son ombre, comme d’ailleurs tous les malfaiteurs avant lui. Il a bradé nos mines à une mafia internationale, que ce soit pour la bauxite ou pour le fer [la Guinée est cinquième producteur mondial de bauxite avec les plus grandes réserves au monde et le deuxième producteur mondial de fer, ndlr]. Mais les Guinéens ont changé. Ils ne vont plus laisser faire, pas plus qu’ils ne laisseront passer le troisième mandat pour lequel Alpha Condé est prêt à faire tuer son peuple!

Quant à la France, elle est plutôt discrète sur sa condamnation vis-à-vis des agissements de l’un de ses principaux alliés en Afrique francophone. Même les récentes critiques du ministre français des Affaires étrangères, Jean Yves Le Drian, lui ont valu une volée de bois vert par médias interposés. La position de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) est également ambiguë: après avoir annoncé qu’elle se retirait du processus électoral, voilà que son représentant en Guinée oppose un démenti. C’est à ne rien y comprendre! Pourtant, cette organisation, qui a une grande expertise en matière électorale, avait donné l’impression qu’elle voulait tirer les conséquences du refus du gouvernement guinéen de retirer les 2,49 millions d’électeurs figurant indûment dans les fichiers électoraux. Que s’est-il passé entre-temps? Mystère…»

Sputnik France: Depuis octobre 2019, une trentaine de victimes des violences policières ont été recensées. On prête par ailleurs à l’actuel Président ces propos glaçants: «Quiconque viendra pour détruire les urnes, frappez-le!» Comment expliquez-vous cette recrudescence de la répression contre les civils dans le cadre du processus électoral en cours?  

Tierno Monénembo: «Je peux vous dire que le nombre de victimes des violences policières s’élève à au moins 150 morts depuis l’élection d’Alpha Condé en 2010. De surcroît, le Président a mobilisé l’armée pour tirer sur les manifestants le jour du vote au cas où ils essaieraient d’empêcher le déroulement du référendum et des législatives, comme il n’a pas hésité à le faire lors des attaques de ces derniers jours contre des bureaux ou du matériel de vote. La répression contre les manifestants est féroce.

Car il faut savoir que dans ce pays, les Présidents se refilent des miliciens pour leur propre protection. Alpha Condé n’a pas dérogé à la règle puisqu’il a récupéré toute la clique de Sékou Touré. C’est pour cela que l’armée est un gang irréformable en Guinée. Il n’y a pas de soldat chez nous, mais des miliciens dans des casernes ainsi qu’une milice qui sert de police. Même le général Lamine Cissé, qui a pourtant fait un travail remarquable sous l’égide de la Cedeao pour essayer de réformer les systèmes de sécurité en Guinée, a fini par jeter l’éponge!»

Sputnik France: L’opposition a-t-elle raison de vouloir boycotter les élections? Car n’est-ce pas le meilleur moyen de favoriser un passage en force du Président Alpha Condé alors que vous essayez justement de le stopper?

Tierno Monénembo: «L’opposition ne peut pas cautionner une telle mascarade. Dans l’état actuel, le fichier électoral est une fraude grossière, avec 3 millions d’électeurs qui n’existent pas. Un seul exemple: 60% des Guinéens ont moins de 18 ans et ne sont donc pas en âge de voter. Le calcul est vite fait. Dans certaines villes, on a même vu des enfants de 10 ans être inscrits. Résultat: une ville comme KanKan a plus d’inscrits que la capitale Conakry!

Toutes ces fraudes sont encore possibles de nos jours en Afrique, parce que les populations sont analphabètes. Ce qui encourage bien sûr, à la tête de nos États, des Présidents à vie comme Sassou Nguesso en République du Congo, par exemple. Le jour où la société civile guinéenne sera mieux organisée, à l’instar du Sénégal, alors le processus électoral pourra véritablement se dérouler de façon démocratique et transparente.»

Sputnik France: Pensez-vous que ce qui s’est passé au Burkina Faso, avec la chute de Blaise Compaoré, «dégagé» par le peuple pour avoir voulu, envers et contre tous, modifier la Constitution, peut également se passer en Guinée?

Tierno Monénembo: «Les Guinéens sont épuisés. Depuis 1958, c’est le peuple qui a été le plus réprimé en Afrique. Alpha Condé est bien placé pour le savoir car c’est toujours le même système de la Françafrique qui prévaut et qui a permis de l’imposer alors qu’en réalité, tout le monde sait qu'il n'a obtenu que 18 pour cent des suffrages, en 2010, contre 44 pour cent à son adversaire, Cellou Dalein Diallo. Il a fallu ensuite cinq mois pour organiser un deuxième tour: du jamais-vu! On a pensé qu’il ferait mieux que les autres. En fait, il a fait pire!

Il sait, toutefois, que les Guinéens ne vont pas accepter facilement un troisième mandat. Il a d’ailleurs acheté de quoi faire face aux combats de rue, des gaz lacrymogènes et même des mitraillettes pour parer à toute éventualité. Ce qui veut dire qu’il va essayer de passer en force par tous les moyens et qu’il faut donc s’attendre au pire d’ici à la prochaine présidentielle! Depuis 1964, les Présidents guinéens sont autorisés à disposer à leur guise d’une partie des retombées des ressources minières du pays. C’est aussi pour cela qu’ils s’accrochent au pouvoir. Il y a trop de richesses en jeu quand on est à la tête de l’État guinéen pour partir volontairement. Mais au vu de la répression sévère qu’Alpha Condé est en train d’instaurer dans le pays et qui ne va pas s’arrêter, il doit se méfier. Il pourrait, très vite, être acculé et avoir à rendre des comptes.»

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élection présidentielle, Alpha Condé, Guinée-Conakry
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