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Expulsé manu militari du Sénégal le 24 février, le procès en appel de l’activiste franco-béninois Kémi Séba, créateur du Front anti-CFA et président de l'ONG Urgences panafricanistes, a été reporté au 27 avril. De passage à Paris, il revient pour Sputnik sur son interpellation et les raisons de son combat pour «conscientiser» la jeunesse africaine.

«Une grande partie du prolétariat français souffre. Le problème n’est donc pas la France mais l’oligarchie française et l’oligarchie africaine qui marchent en concubinage incestueux. Il faut qu’on dise les choses telles qu’elles sont et personne ne pourra me pousser à dire autre chose», a déclaré Kémi Séba lors de son passage à Paris, en transit pour retourner au Bénin, ce lundi 3 mars dans le studio de Sputnik France.  

Toujours aussi combatif, le militant franco-béninois pour la suppression du franc CFA et président de l'ONG Urgences Panafricanistes, qu’il a créée  en décembre 2015, continue de défrayer la chronique avec ses expulsions très médiatisées. La dernière en date, le 24 février dernier, est intervenue alors qu’il se rendait à Dakar pour assister à son procès en appel. Il avait brûlé un billet de 5.000 francs CFA (7,50 euros) sur la place publique en 2017, ce qui lui avait valu sa première expulsion déjà dénoncée, à l’époque, par des organisations des droits de l’Homme telles que la Rencontre africaine pour la défense des droits de l'homme (Radho), la Ligue sénégalaise des droits humains et Amnesty International Sénégal.

Cette fois, à peine le portique de l’aéroport international Blaise Diagne de Dakar franchi, il a été interpellé, gardé à vue «30 heures sans manger» dans la zone de transit, avant d’être réexpédié vers la Belgique. Bien que son avocat, Me Khoureyssi Ba, lui ait obtenu une dérogation de la cour pour assister à son procès, les autorités sénégalaises n’ont rien voulu entendre, révèle-t-il. Un «déni de justice» patent qui n’a fait qu’accentuer sa conviction qu’à travers ses expulsions, c’est sa dénonciation de l’ensemble des tares du système de la Françafrique qu’on lui reproche. Et notamment, «la mal-gouvernance, la corruption et le néocolonialisme» qui sont responsables, selon lui, du délitement des États africains.

«Pendant de nombreuses années, la question de la Françafrique est restée cantonnée à l’élite, mais grâce à la mobilisation de la jeunesse africaine que mon ONG a réussi à faire descendre dans la rue, un tabou a sauté en Afrique. Si on me persécute, si on m’expulse, c’est bien parce que je dérange l’élite qui profite de ce système et que je refuse d’être corrompu, à l’instar de tous les autres», a clamé l’activiste franco-béninois au micro de Sputnik France.

Le holdup de l’ECO

Le jugement en appel de Kémi Séba a été reporté au 27 avril après cet incident. «Evidemment que ça arrange beaucoup de gens que je sois jugé par contumace!», a-t-il commenté. Tout en étant conscient que sa condamnation du franc CFA n’est qu’un prétexte.

«Emmanuel Macron et Alassane Ouattara ont sciemment piraté le projet de monnaie commune en Afrique de l’Ouest qui existait depuis les années 1980», accuse-t-il.

Sur les débats actuels concernant l’avènement de l’ECO, la future monnaie de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), qui devait voir le jour en 2020, mais a finalement été reporté sine die, il estime que «le Nigeria, la principale puissance économique de la zone, est dans son rôle».

«Le Nigeria n’a pas d’agenda caché (vis-à-vis de l’ECO, ndlr). Je m’y rends souvent et suis toujours très bien accueilli. Je peux vous garantir que ses dirigeants, comme beaucoup d’autres en Afrique, en ont marre de l’arrogance de l’oligarchie française et du suivisme de nos Présidents dans la zone franc», martèle-t-il.

L’abolition des frontières

Clamant que son panafricanisme relève de l’urgence qu’il y a à sortir l’Afrique francophone de la tutelle de son ancienne puissance coloniale, il demande une meilleure reconnaissance de l’économiste camerounais Joseph Tchundjang-Pouémi. Celui-ci a fait œuvre de pionnier, selon lui, dans la dénonciation du franc CFA. Il appelle également de ses vœux toutes les bonnes volontés parmi les générations actuelles de penseurs africains pour faire avancer le continent en continuant de «conscientiser» les peuples. 

«Le panafricanisme, c’est comme un hôpital. Nous, nous jouons le rôle d’urgentistes avec notre ONG, mais il faut aussi des généralistes, des psychiatres, des radiologues, etc. Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues à condition qu’elles aillent dans le sens d’une plus grande autonomisation de la jeunesse africaine», explique-t-il.

Un homme brandit une pancarte contre le franc CFA
© AFP 2020 SEYLLOU Un homme brandit une pancarte contre le franc CFA
Ce qui ne l’empêche pas, par l’intermédiaire de son Front anti-CFA, d’attaquer quiconque prône un remplacement du franc CFA «en douceur» à l’encontre de la rupture qu’il préconise. Dans un communiqué publié ce jeudi 5 mars, Kémi Séba s’en prend ainsi à Makhoudia Diouf et son collectif «Sortir du franc CFA», accusé de donner la «sensation erronée qu’il existe une division au sein du camp anti-CFA», précise le communiqué. Et d’ajouter: «Le Front anti-CFA, dans son intégralité par le biais des représentants de chaque antenne, rappelle que malgré des différences de méthodologie, nous avons toujours convié à nos mobilisations les personnalités anti-CFA plus modérées qui le souhaitaient. Ainsi, Mamadou Koulibaly (courageux homme politique ivoirien, pas si modéré que cela du reste), Kako Nubukpo, Nicolas Agbohou, Ndongo Samba Sylla ont tous participé à nos manifestations.»

Interrogé sur son passé, Kémi Séba n’a d'ailleurs voulu renier ni la tribu Ka, ni son amitié avec Dieudonné qui lui avait valu d’être accusé d’extrémisme, voire d’antisémitisme dans sa jeunesse. «Le Kémi Séba de 2020 n’existerait pas s’il n’y avait pas eu le Kémi Séba de 2006!», a-t-il rétorqué au micro de Sputnik France.

«Mon parcours est une très grande fierté. Même si on a voulu nous diaboliser des deux côtés. L’important c’est de faire prendre conscience des méfaits du capitalisme car il y a des oppresseurs noirs, comme il y a des oppresseurs blancs. Mais s’il n’y avait pas eu la tribu Ka, il y aurait beaucoup de gens qui ne me suivraient pas aujourd’hui», a-t-il conclu.

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Tags:
procès, expulsions, Sénégal
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