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En Côte d’Ivoire, la modification attendue et controversée du code électoral se fera par voie d’ordonnance. L’annonce du Président ivoirien, justifiée par la propagation du Covid-19, fait grincer des dents. Dans un pays où le climat politique est très tendu, la pandémie pourrait, encore une fois, rebattre les cartes du processus électoral.

«L'État de Côte d'Ivoire est-il encore une République?», s'est interrogé dans un tweet Mamadou Koulibaly.

Le président du parti d’opposition Lider (Liberté et démocratie pour la République), candidat à la présidentielle d’octobre et ancien président de l’Assemblée nationale (2001-2011), s’est exprimé à la suite de l’annonce, à travers un communiqué, que le Président allait modifier le code électoral par voie d’ordonnance.

Pour Mamadou Koulibaly, «Alassane Ouattara estime que comme il est politiquement majoritaire au Parlement, il a juridiquement raison de violer les lois de la Côte d’Ivoire».

Déjà en février, en marge de la 20e édition du Forum de Bamako, une manifestation annuelle, cadre de réflexion sur l’Afrique à laquelle il avait été invité, le président du Lider avait dénoncé un «abus d’autorité» du chef de l’État ivoirien.

«Lors du dialogue politique gouvernement-opposition, on n’a pas trouvé d’accord sur la [composition de la] commission électorale mais le Président Alassane Ouattara nous a imposé sa volonté, ce qui est bien sûr problématique. On n’a pas non plus eu d’accord sur le code électoral qui permette au chef de l’État d’être le vrai patron de la commission électorale. Toutes les décisions qu’elle peut prendre ne sont applicables que par un décret de celui-ci. C'est un pouvoir qui, entre les mains du Président, ôte à la commission électorale toute son indépendance», avait-il déclaré au micro de Sputnik.

À l’instar de Mamadou Koulibaly, c’est toute l’opposition ivoirienne qui juge «infondée et inacceptable» cette modification du code électoral par voie d’ordonnance. Elle considère en outre que le dialogue politique –qui visait à désamorcer autant que possible les tensions et désaccords, mais surtout à éloigner le spectre de la crise postélectorale de 2010-2011 et ses plus de 3.000 morts– s’est «soldé par un échec».

«[Les élections de 2020] ne m’ont pas l’air de se préparer de façon apaisée. La situation présage d’un passage en force ou d’un clash du pouvoir», affirmait encore Koulibaly, en marge du Forum de Bamako

Au cours des discussions sur le code électoral, certains accords de principe avaient été trouvés. Ils portaient notamment sur l'introduction du parrainage citoyen des candidats et l’augmentation de leur caution de 20 à 50 millions de francs CFA (30.290 à 76.224 euros), ainsi que l’avait souhaité le Président Alassane Ouattara afin de réduire le nombre de candidats.

Interrogé par Sputnik, l’analyste politique Innocent Gnelbin a pris le contre-pied de la position de l’opposition. Pour lui, l’action d’Alassane Ouattara est bien légale et s’inscrit dans un «jeu politico-constitutionnel où la Constitution est savamment utilisée par le Président pour assouvir les ambitions de son camp».

«Il est permis au Président de gouverner par ordonnance dans des situations qu'il jugera exceptionnelles. On pourrait dire que, vu la complexité du code électoral, pour un climat électoral apaisé, le Président aurait pu associer les forces vives de la Nation avant toute réforme mais bon, dans un contexte politique difficile, quand la Constitution vous le permet, donneriez-vous la balle à votre adversaire?», a-t-il expliqué.

Comme il l’a officiellement annoncé le 5 mars, Alassane Ouattara ne briguera pas un troisième mandat. Ses opposants lui reprochent, cependant, de manœuvrer pour conserver le pouvoir au sein de son parti, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Et de le transférer à l’actuel Premier ministre Amadou Gon Coulibaly.

Mieux, le Président sortant est soupçonné par l’opposition de préparer sa reconversion sur la scène politique en tant que vice-Président. En effet, les modifications apportées à la nouvelle Constitution, promulguée le 19 mars, permettront au Président qui sera élu en octobre de nommer lui-même son vice-Président.

La présidentielle menacée?

Le 16 mars, soit six jours après la confirmation d’un premier cas de coronavirus en Côte d’Ivoire, les autorités prenaient une série de mesures pour enrayer la propagation de l’épidémie. Depuis, les cas confirmés se sont multipliés dans le pays, atteignant la vingtaine. Une situation qui pousse le gouvernement à renforcer les dispositions de prévention.

Le Président Alassane Ouattara a ainsi déclaré, le 23 mars dernier, l’état d’urgence sur toute l’étendue du territoire national. Cette décision implique notamment l’instauration d’un couvre-feu nocturne et le confinement progressif des populations par aires géographiques, en fonction de l’évolution de la pandémie.

Les Ivoiriens, qui voient leur quotidien ainsi que leurs interactions sociales et professionnelles se restreindre, expriment de plus en plus sur la toile la crainte qu’à terme, la pandémie en arrive à fortement perturber le processus électoral en cours, comme cela est déjà le cas au Burkina Faso. En effet, la Côte d’Ivoire est loin d’être le seul pays dont les échéances électorales risquent d’être perturbées par le Covid-19.

Au Burkina Faso, avec l’augmentation des cas de contamination et du drame sanitaire qui se profile –quatre morts et 99 cas au 22 mars–, les opérations d'enrôlement biométrique, de même que celles de délivrance des cartes nationales d'identité, sont suspendues.

Toutefois, en Guinée et au Mali, deux autres pays frontaliers, les autorités ont opté pour une approche différente en maintenant les scrutins prévus en mars et en avril.

Mais pour Innocent Gnelbin, un report de la présidentielle en Côte d’Ivoire «serait fortement risqué», au vu des tensions politiques existantes.

«Je reste persuadé qu'avec le soutien de la communauté internationale, le gouvernement va tenir les dates, même si les conditions électorales ne sont pas optimales. Un report nous exposerait à de fortes incertitudes. Je ne pense pas que le pouvoir d'Abidjan se paierait ce luxe. D'ailleurs, il serait indiqué pour les politiques qui y pensent de réorienter leur approche», conclut l’analyste.

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Tags:
Covid-19, coronavirus SARS-CoV-2, Alassane Ouattara, élection présidentielle, Côte d'Ivoire
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