Afrique
URL courte
Par
0 410
S'abonner

En Côte d’Ivoire, une série d’incidents violents révélerait un malaise social entre le gouvernement et les populations, d’après certains observateurs qui mettent en garde contre une crise sociale d’envergure. Le pouvoir fustige, de son côté, «les prêcheurs d’une apocalypse qui n’arrivera pas».

Le coronavirus sera-t-il le casus belli d’une crise sociale d’envergure en Côte d’Ivoire? Pour Innocent Gnelbin, la question ne se pose pas car «la crise sociale est déjà là! La question est donc plutôt de savoir l’ampleur qu’elle prendra», déclare cet analyste politique au micro de Sputnik.

Des incidents liés à l’épidémie de Covid-19

Les 5, 6 et 7 avril derniers, une vague d’incidents violents a été enregistrée en Côte d’Ivoire, les premiers du genre depuis l’annonce officielle du premier cas confirmé de coronavirus le 10 mars.

Il y a d’abord eu l’opposition musclée de riverains à l’installation de centres de dépistage volontaire à Yopougon, Koumassi, deux communes d’Abidjan. Puis, à Bangolo, les citoyens sont sortis massivement pour barrer la route à un camion de la Pharmacie de la santé publique, soupçonné de convoyer dans cette ville de l’ouest du pays un vaccin expérimental contre le coronavirus qui serait potentiellement mortel.

Toutes ces manifestations ont nécessité une intervention vigoureuse des forces de l’ordre, combinée à la diplomatie des autorités locales, pour un retour au calme.

Interrogé par Sputnik, l’analyste Sylvain N’Guessan, de l’Institut stratégique d’Abidjan, estime que ces soulèvements résultent d’un manque de communication. Une réalité que l’on admet volontiers du côté des autorités ivoiriennes.

«La stratégie de communication du gouvernement pose manifestement problème, vu ce qui s’est passé à Yopougon, Koumassi et Bangolo. Rien n’empêchait, par exemple, le maire de Yopougon ou ses conseillers de rencontrer avant tout les riverains pour leur expliquer l’action qui devait être menée», déclare Sylvain N’Guessan.

Sur ce défaut de communication, voire d’implication, Innocent Gnelbin partage l’avis de Sylvain N’Guessan. Ce dernier a, en effet, déclaré que vu la «nature complexe» de cette crise sanitaire inédite et les nécessaires mesures contre le Covid-19, «il aurait certainement fallu que le gouvernement rencontre les acteurs politiques pour établir une sorte de consensus national dans le combat engagé».

«Cela aurait eu pour avantage de donner une plus grande légitimité au gouvernement pour la prise de mesures fortes comme l’état d’urgence ou même un éventuel confinement total. Il est dommage qu’il en ait été autrement», déplore Innocent Gnelbin.

Et s’il en a été autrement, ce ne serait pas sans lien avec les relations exécrables entre pouvoir et opposition qui prévalent au sein de la classe politique. La crise actuelle est-elle autre chose, d’ailleurs, qu’une des nombreuses facettes de ce malaise ivoirien, dont les racines profondes remontent bien plus loin?

«Le problème, en effet, est bien plus profond qu’une crise de confiance. La crise de confiance suppose une adhésion au départ puis une distanciation par la suite. Ce qui n’est pas le cas ici. On ne le dira jamais assez, mais le processus de réconciliation entamé après la crise postélectorale (2010-2011) est un échec. Une partie de la population ne reconnaît pas le pouvoir en place. Et cette frange suspecte, à tort ou à raison, tous les actes que pose le gouvernement», explique-t-il.

Mais la potentielle crise sociale repose, également, sur des considérations plus objectives qui brident l’élan ivoirien pouvant compromettre, dès lors, l’efficience des mesures de riposte de Yamoussoukro.

Une crise sociale inévitable?

Au 16 avril, la Côte d’Ivoire enregistrait 688 cas confirmés, 193 guéris et six décès. 

Dans le but de freiner la propagation de la maladie, le gouvernement a pris des mesures strictes comme l’instauration d’un couvre-feu nocturne sur tout le territoire, le confinement de la capitale économique Abidjan, ainsi que la fermeture des établissements scolaires et de loisirs, des lieux de culte et des commerces non essentiels.

Pour un pays en voie de développement, le poids économique de ces dispositions se fait sentir à mesure que les jours s’égrènent.

«Plusieurs emplois sont déjà détruits dans le secteur de la restauration, du spectacle, des boîtes de nuit, de l’enseignement privé, de l’informel... Il est à craindre, si la crise sanitaire perdure, que les mesures financières et sociales prises par le gouvernement se révèlent insignifiantes», redoute Innocent Gnelbin.

En effet, pour atténuer l’impact de cette crise sur les populations et les acteurs économiques des secteurs formels et informels et permettre également de préparer une reprise rapide des activités dès la fin de la pandémie, le gouvernement ivoirien a adopté, début avril, un important plan de soutien économique, social et humanitaire.

Ce programme ambitieux, évalué à 1.700 milliards de francs CFA (2,6 milliards d'euros), soit environ 5% du PIB du pays, risque pourtant de ne pas suffire. Et certains observateurs craignent que les plaintes et frustrations de la population, qui se manifestent de plus en plus, notamment sur les réseaux sociaux, ne muent, à force, en défiances ouvertes. 

«Il faut que les autorités ivoiriennes soient extrêmement proactives afin de juguler cette crise sociale qui pourrait rapidement prendre l’allure d’un chaos social. Il le faut afin d’éviter au pays des émeutes dont il aurait du mal à s’en remettre», poursuit Innocent Gnelbin.

Lui emboîtant le pas, Sylvain N’Guessan juge «certain» que si la situation occasionnée par l’épidémie perdure, «il va en résulter des troubles». Pour ce qui est de la nature ou de la gravité éventuelle de ces troubles, «tout dépendra de la réaction du gouvernement», affirme-t-il.

«Souvenons-nous de la révolution tunisienne de 2011. Tout est parti de l’immolation d’un jeune vendeur. Le pouvoir a tellement mal géré cette situation qu’elle a fini par embraser presque toute l’Afrique du Nord. Tout dépendra donc de la réaction du gouvernement. Dès qu’il y a mort d’homme, les choses peuvent dégénérer très facilement. Et dans l’histoire de la Côte d’Ivoire, il y a des références comme la mort de l’étudiant Apkélé Apkélé qui a presque coûté au pays une année blanche en 1990», rappelle Sylvain N’Guessan.

Du côté des autorités ivoiriennes toutefois, on juge «alarmiste et sans fondement réel» la menace de turbulences sociales d’envergure. Joint par Sputnik, Joël N’Guessan, cadre du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), se veut rassurant.

«C’est curieux, sous d’autres cieux –où le Covid-19 a occasionné des dizaines de milliers de morts et des chômeurs par millions–, la situation est stable, mais en Côte d’Ivoire –où le tableau est nettement moins dramatique–, certains se plaisent à prédire l’apocalypse. Les heurts survenus lors de l’installation de centres de dépistage n’ont résulté que d’un problème de communication et ne présagent rien d’autre», s’agace cet ancien ministre des Droits de l’Homme.

Et de rappeler qu’en débloquant 1.700 milliards de francs CFA dans le cadre du plan de soutien économique, social et humanitaire précité, «la Côte d’Ivoire démontre ainsi sa capacité à supporter le coût financier de cette crise sanitaire». De quoi faire taire, à son avis, les «prêcheurs d’une apocalypse qui n’arrivera pas».

Lire aussi:

Didier Raoult rejette une étude «foireuse» sur l'inefficacité de l'hydroxychloroquine
Rachida Dati se confie sur son mariage «forcé» avec «un Algérien»
Loi Avia: «il est urgent de mettre un coup d’arrêt à ce projet orwellien»
Tags:
crise, coronavirus SARS-CoV-2, Covid-19, Côte d'Ivoire
Règles de conduiteDiscussion
Commenter via SputnikCommenter via Facebook