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Pour des raisons économiques, Yaoundé a décidé, à travers de nouvelles mesures, d’assouplir les restrictions dans la lutte contre la pandémie. Parmi elles, l’autorisation pour les lieux de loisirs de rester ouverts au-delà de 18h sonne pour beaucoup comme la fin du Covid-19. Face au relâchement, certains craignent une escalade de la maladie.

C’est une ruée vers les bars qui n’a rien à envier aux invasions des magasins en période de soldes. Au Cameroun, des photos et vidéos, abondamment relayées sur les réseaux sociaux ces derniers jours, montrent des débits de boissons noirs de monde dans les principales villes du pays, comme Yaoundé ou Douala. 

De nombreux Camerounais, qui ont pris d'assaut ces lieux de loisirs, exultent, célébrant une réouverture tant attendue après plus d'un mois de restrictions en raison de la pandémie de Covid-19.

Sur certaines images, des consommateurs sans masques sont agglutinés les uns sur les autres, au mépris des mesures barrières recommandées pour limiter les contaminations.

«La maladie des blancs», slogan aux relents racistes scandé dans cette boîte de nuit camerounaise, fait écho à la prévalence, relativement faible, de l'épidémie au Cameroun et en Afrique. Des statistiques contribuant particulièrement à l'état de relâchement observée.

En effet, le 30 avril dernier, Paul Biya a décidé, par la voix de son Premier ministre Joseph Dion Ngute, d’assouplir pour des raisons économiques les mesures de restriction prises dans la cadre de la lutte contre l’épidémie de Covid-19 au Cameroun.

Ainsi, 19 nouvelles dispositions ont été prises. Parmi elles, celle à l’origine de tous les dérapages actuels et objet de débats dans le pays: les débits de boissons, restaurants et lieux de loisirs sont de nouveau autorisés à rester ouverts au-delà de 18 heures, «avec obligation pour les clients et usagers de respecter les mesures barrières, notamment le port du masque de protection et la distanciation sociale».

Le pays a aussi levé la mesure réduisant le nombre réglementaire de passagers dans tous les transports en commun par bus et taxis. Des décisions qui suscitent des interrogations chez des observateurs comme Achille Assako, journaliste et analyste politique contacté par Sputnik.

«Comment demander à des gens de rester à distance dans des espaces confinés comme les bus de transport en commun et les taxis? Comment respecter la distanciation sociale d'un mètre dans un bar ou en boîte de nuit, quand on a déjà bu quatre bières et un whisky? Comment parler à une serveuse au bar en gardant son masque?», s’interroge-t-il.

Comme un air de relâchement

Dès l'entrée en vigueur de ces mesures au soir du jeudi 30 avril, de nombreux Camerounais se sont rués dans les bars et boîtes de nuits comme pour célébrer la fin de la maladie. D’ailleurs, pour certains citoyens, «le coronavirus est fini au Cameroun». Une baisse de la vigilance qui fait l’objet de toutes les inquiétudes dans le pays. Dans une tribune libre publiée dimanche 3 mai sur Facebook, Cabral Libii, député du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN-opposition), ne cache pas ses craintes.

«Les images et échos des premiers jours de la levée des mesures de restriction des mouvements des citoyens sont assez inquiétants. Ne vous transformez pas en victimes expiatoires de l'incompétence des dirigeants actuels», avertit celui qui est arrivé troisième à la présidentielle de 2018.

Si de nombreux Camerounais ont pris d’assaut les débits de boisson, foulant au pied les mesures barrières, Achille Assako voit dans cette attitude la conséquence d’une «mauvaise interprétation et un déficit dans la communication».

«La lecture de ces mesures met en première ligne la levée d'interdiction d'ouverture des bars à 18h. L'inconscient collectif a intégré que c'était là la plus importante de toutes. Et face aux instructions divergentes (vous pouvez désormais boire jusqu'au matin mais en gardant vos masques), la population en a déduit que c'était la fin de l'épidémie», commente l’analyste.

Une catastrophe à l’horizon?

Selon le chef du gouvernement, cet assouplissement est motivé à la fois par les «résultats encourageants observés dans la mise en œuvre de la stratégie de riposte contre le Covid-19 et les conclusions issues de l’étude d’impact socioéconomique de cette pandémie sur notre économie», peut-on lire dans son communiqué.

Cependant, au lendemain de la publication de ces décisions et alors que le pays compte à ce jour plus de 2.000 cas testés positifs au Covid-19, Manaouda Malachie, ministre de la Santé publique, s’est désolidarisé de ces comportements irresponsables qui commencent à se généraliser et a tiré de nouveau la sonnette d’alarme dans un message sur Twitter.

«À la suite des mesures publiées hier par le chef du gouvernement, j'appelle les populations à faire preuve de plus de responsabilité et à une observance stricte des mesures barrières. Toute attitude contraire pourrait contribuer à une flambée de l'épidémie. Restons chez nous !!!», peut-on lire.

Contradictoire, cacophonique, la communication gouvernementale laisse perplexe sur la maîtrise de la situation. Face à l’incapacité de Yaoundé d’accompagner les entreprises durement frappées par cette crise sanitaire, les récentes mesures semblent être un appel à la responsabilité individuelle des citoyens laissés à leur propre sort et aux dépens desquels les activités économiques doivent se redéployer. Et pourtant, pense Cabral Libii dans sa tribune libre:

«La levée inconséquente des restrictions des mouvements des citoyens dans un pays avec une faible culture de la responsabilité individuelle et collective va certainement augmenter le nombre de contaminations, de la mortalité et la surcharge de notre système de soins déjà mal équipé et mal préparé à la gestion de cette crise», a écrit le député PCRN.

Tout en alertant sur la nécessité du gouvernement de revoir sa communication sur la pandémie et en insistant «sur le fait que la levée de ces mesures ne marque pas la fin de l'épidémie», Achille Assako redoute aussi, pour la suite, une deuxième vague de contamination.

«Les conséquences à court terme de cette épidémie risquent d'être celles observées dans tous les pays qui ont trop vite levé le pied face aux mesures à prendre contre le Covid-19, c’est-à-dire une explosion du nombre de contaminés. On le saura dès la fin du mois de mai et courant juin», projette l’analyste.

Si de nombreux observateurs attirent l’attention sur les dangers de ce relâchement, Joseph Dion Nguté explique que les mesures prises pour lutter contre le coronavirus «ont entraîné des distorsions économiques et sociales, dont les effets se font ressentir dans plusieurs secteurs d’activité».

Les plus touchés d’entre eux étant le transport, l’hôtellerie-restauration et le commerce d’une manière générale. Par ces mesures d’assouplissement, Yaoundé entend «soulager les secteurs durement impactés par cette crise sanitaire». Il est aussi prévu un «soutien à la trésorerie des entreprises à travers l’allocation d’une enveloppe spéciale de 25 milliards de francs CFA (38 millions d’euros) pour l’apurement des stocks de crédits de TVA en attente de remboursement».

Autrement dit, si une deuxième vague du virus demeure théoriquement possible, le Cameroun, en décidant d’assouplir les restrictions, n’a fait, à l’instar d’autres pays du continent, que trancher entre deux périls. L’un étant, vraisemblablement, plus imminent que l’autre.

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déconfinement, coronavirus SARS-CoV-2, Covid-19, Cameroun
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