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Dans une interview exclusive à Sputnik, Édouard Bizimana, ambassadeur du Burundi à Moscou, se confie sur les résultats des élections 2020, l’insécurité alimentaire, l'expulsion de représentants de l’OMS du pays et les relations bilatérales avec la Russie.

Sputnik - Le 25 mai 2020, le Burundi a élu un nouveau Président, le général Evariste Ndayishimiye, candidat du CNDD-FDD, avec 68,72% des voix, selon la commission électorale, loin devant les six autres candidats. D’après vous, quelle a été la clé de cette victoire?

Édouard Bizimana - Les résultats des élections du 20 mai 2020 au Burundi sont l’aboutissement d’un long processus qui a débuté en 2015. Après les élections de 2015, le parti CNDD-FDD a mis au travail ses membres et la population en général pour bâtir le pays. C’est ainsi que beaucoup d’infrastructures ont été construites par la population. Et le fait que les leaders du parti soient restés près de la population pour l’encourager dans les travaux de développement reste un élément déterminant. Le CNDD-FDD a compris que des élections se préparent dès la fin des précédentes. En plus de cette politique de proximité, la qualité du programme du parti pour la société a joué un rôle important dans la mobilisation de l’électorat, ce qui explique son score aux élections présidentielle, législative et communale du 20 mai. En effet, le candidat du CNDD-FDD a aligné ses priorités sur celles de la population burundaise. Une convergence qui a permis de fédérer beaucoup de votants autour de son projet de société. En focalisant son discours de campagne sur les priorités et besoins de la population, contrairement aux autres candidats qui, dans leur grande majorité se sont limités aux critiques des réalisations du pouvoir en place et quelques fois même recourant aux attaques personnalisées, le candidat du CNDD-FDD a su faire la différence. Le candidat s’est fait le chantre du développement économique, "commandant du développement" pour utiliser ses propres termes, un rassembleur et cela n’a pas échappé aux votants pour qui le développement économique et l’unité nationale constituent la première priorité.

Les élections 2020

Sputnik - Une semaine avant les élections, la Commission d’enquête de l’Onu sur le Burundi s’inquiétait «du déroulement du processus électoral, marqué par des affrontements violents entre des membres des partis politiques en lice et de nombreuses arrestations d’opposants politiques». D’après vous, est-ce que ces inquiétudes étaient fondées? Est-ce que le déroulement des élections a été satisfaisant?

É.B. - Les prises de position de la Commission d’enquête de l’Onu sur le Burundi n’ont jamais été neutres. Ses membres manquent cruellement d’objectivité et chaque occasion est bonne pour tirer à boulets rouges sur le pays. La commission n’a jusqu’ici pas accepté le divorce avec le Burundi et continue de s’accrocher pour continuer de mériter les grosses sommes que ses membres encaissent. Il faut d’ailleurs dire qu’il est exagéré de parler "d’affrontements entre membres des partis politiques en lice et arrestations d’opposants politiques". Les quelques incidents qui ont eu lieu entre des membres du parti CNL et ceux du CNDD-FDD ont vite été maîtrisés et leurs leaders ont rapidement lancé des messages d’apaisement, ce qui a contribué à calmer les esprits. C’est d’ailleurs pour cela que les élections se sont déroulées dans un climat très apaisé, sans aucun cas de violence rapporté. Pour ce qui est des arrestations qui ont eu lieu pendant le processus électoral, elles ne visaient pas les partis politiques. Elles ont concerné toute personne accusée d’enfreindre la loi et sans considérer son appartenance politique. L’appartenance politique ne devrait pas constituer un alibi pour justifier des infractions. La loi ne se met pas en veille pendant la période électorale et toute personne qui la viole doit répondre de ses actes individuellement, car il a été prouvé que certains pèchent par excès de zèle alors que leur parti politique n’est pas au courant de leurs actes. Engager la responsabilité d’un parti, ou lui attribuer l’infraction commise par l’un de ses membres qui a agi sans son aval est injuste. Les gens doivent pouvoir faire la part des choses. Enfin, je dirais que le déroulement des élections a été satisfaisant et cet avis est partagé par plusieurs pays et organisations (les USA, la Belgique, la Chine, le corps diplomatique accrédité au Burundi, la Communauté Est-Africaine, la République Démocratique du Congo, la Somalie, l’Arabie Saoudite, le Conseil de Sécurité des Nations Unies, l’Union Africaine, African Bar Association, etc.) qui ont déjà salué un processus électoral pacifique et qui ouvre de nouvelles perspectives pour le peuple burundais. Plusieurs pays et organisations ont déjà exprimé leur appréciation du processus.»

L’opposition

Sputnik - Agathon Rwasa, candidat du parti d'opposition, le CNL (Conseil national pour la liberté), a recueilli 24,19% des voix. Après l’annonce des résultats de la CENI, il a insisté sur le fait qu’ils «sont aux antipodes du vote de la population» et qu’il allait déposer un recours auprès de la Cour constitutionnelle. D’après vous, à quelle suite faut-il s’attendre?

É.B. - Je ne peux pas prédire la suite de sa démarche, mais je pense que c’est une démarche normale et les instances habilitées feront leur travail. Il faut cependant préciser que depuis 2010, Honorable Rwasa n’a jamais accepté l’issue des urnes. On peut donc dire qu’il reste dans sa logique d’opposant et joue à merveille son rôle. En effet, Rwasa s’oppose à toute initiative du gouvernement (contre la Constitution, contre les contributions volontaires pour l’organisation des élections, contre les résultats des élections, etc.), allant jusqu’à réclamer des sanctions contre le Burundi comme en 2018 alors qu’il est membre de l’Assemblée nationale et qu’il a des ministres dans le gouvernement en place. Il a toujours basé sa campagne électorale sur une sorte de pessimisme et en se posant comme victime du système en place. Et cette politique de victimisation, qui au fond peut cacher un sentiment de vengeance, n’a pas été bien accueillie par l’électorat soucieux de sortir le Burundi du cercle vicieux dans lequel certains politiciens veulent maintenir la population burundaise.

Avant d’épouser ses affirmations, il faudra réviser l’Histoire et voir comment le score de Rwasa évolue depuis 2010 pour constater que celui-ci a évolué de façon plus ou moins normale vu le contexte dans lequel il a participé aux élections. En 2010, son parti a obtenu 14,15% aux communales avant de jeter l’éponge (ce qui suppose le même score au niveau national). En 2015, la coalition qu’il dirigeait a reçu 11,16% des suffrages. Et en 2020, 24,19%. Il faut noter que le score du CNDD-FDD reste presque stable, oscillant entre 65-70%, et les voix gagnées par le CNL proviennent plutôt d’autres partis politiques, notamment de l’Uprona (qui a enregistré son pire score depuis l’indépendance du Burundi) et le MSD (qui depuis 2015 siphonne l’Uprona de sa nouvelle génération de votants). En effet, c’est dans les provinces qui habituellement votaient pour le parti de Rwagasore que le CNL a réalisé des scores intéressants: opportunisme ou pragmatisme politique? En définitive, les allégations de fraudes qu’avance le président du CNL sont contredites par l’évolution logique de son score, car même si tous les upronistes avaient voté pour le CNL — ce qui n’est pas le cas, vu le score de l’Uprona — Rwasa n’atteindrait pas 30%. S’attribuer les voix des membres du CNDD-FDD "non contents de la politique de ce parti" (selon les affirmations de l’Honorable Rwasa) pour justifier "sa victoire" n’est étayé par aucune statistique objective. Le vote-sanction auquel semble faire allusion le leader du CNL pour revendiquer sa victoire est difficilement justifiable pour tout observateur avisé de la scène politique burundaise.

Au vu des acteurs qui ont mené la campagne électorale du CNL (sur terrain et sur les réseaux sociaux), on peut se demander si le vote en faveur du CNL ne s’inscrit pas dans le mouvement de 2015. Autrement dit, ce vote n’est-il pas une tentative de démocratisation du mouvement insurrectionnel de 2015 au Burundi? Les animateurs du mouvement se sont-ils résolus au jeu démocratique ou se servent-ils du CNL et de son leader comme tremplin? Est-ce que leur présence (ou ceux qui se revendiquent du mouvement) en nombre assez significatif au sein du Parlement va changer le visage de l’Assemblée nationale quant à un rapport de force. La base du CNL se sentira-t-elle pas lésée, car la plupart de ceux qui occuperont les sièges du CNL auront été des opportunistes? Ce sont là quelques questions toujours sans réponse et que seul le temps pourra élucider.»

La situation économique et humanitaire au Burundi

Sputnik - Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) estime que 20 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire dans neuf pays d’Afrique de l’Est, dont le Burundi, aux côtés de l'Éthiopie, du Soudan du Sud, du Kenya, de la Somalie, de l'Ouganda, du Rwanda, de Djibouti et de l'Érythrée. Selon les projections actuelles du PAM, ce nombre dans la région devrait passer à 34 millions, voire même 43 millions au cours des trois prochains mois. Comment évaluez-vous ces pronostics pour les trois prochains mois?

É.B. - Sans confirmer les chiffres du PAM, il faut noter que beaucoup d’aléas climatiques ont affecté l’Afrique de l’Est et la Corne de l’Afrique: sècheresse, inondations, criquets pèlerins. À ces aléas vient s’ajouter le Covid-19 qui aura un impact certain sur les économies de ces pays. Au vu de tout cela, il y a lieu de penser que la situation économique et humanitaire dans la région ne pourrait pas ne pas être affectée.

Sputik - D’après le plan stratégique provisoire pour le Burundi 2018-2020 du PAM (pièce jointe), en mars 2017, 46% de la population étaient en situation d’insécurité́ alimentaire, soit 5,3 millions de personnes, dont un million en situation d’insécurité́ alimentaire grave. Comment la situation a-t-elle évolué depuis 2017 au Burundi?

É.B. - Il faut prendre les chiffres avancés par le Programme alimentaire mondial (PAM) avec des pincettes, car souvent ils ne correspondent pas à la réalité sur le terrain. Par ailleurs, il faut faire remarquer que le degré de sécurité alimentaire varie selon qu’il s’agit de la période des récoltes, de soudure ou des intempéries, des aléas climatiques. Il est heureux de constater que depuis ces dernières années, la production agricole a été très bonne au Burundi malgré les intempéries: inondations, insectes ravageurs. Il faut aussi signaler les efforts du gouvernement burundais et de ses partenaires visant à remédier à la situation en investissant dans la production agricole afin d’accélérer la résilience de la population.

Parmi ces efforts, on peut signaler:

·         L’élaboration du plan stratégique multisectoriel de sécurité alimentaire et nutritionnelle, deuxième génération (PSMSAN II);

·         L’introduction et la distribution de semences sélectionnées résistantes aux aléas climatiques;

·         La constitution des réserves alimentaires;

·         La lutte contre l’érosion avec notamment le projet «Ewe Burundi urambaye» qui vise à planter des arbres un peu partout dans le pays;

·         L’augmentation du pouvoir d’achat de la population;

·         Rendre disponibles et accessibles les intrants agricoles en vue d’augmenter la production et ainsi favoriser la résilience de la population, etc.

L’autre aspect important qu’il est nécessaire de mentionner est le retour de la sécurité dans tout le pays, ce qui signifie que les populations vaquent quotidiennement à leurs activités champêtres et produisent les biens dont ils ont besoin pour nourrir les familles. N’eut été le fait des aléas climatiques, l’insécurité alimentaire est facilement maîtrisable étant donné que le Burundi n’importe que 5% des denrées alimentaires consommées dans le pays dans les conditions normales.»

La pandémie de Covid-19

Sputnik - Le représentant de l’OMS au Burundi et trois autres experts sont désormais persona non grata dans le pays dont ils ont été expulsés. Qu’en est-il deux semaines plus tard?

É.B. - Je ne suis pas sûr de comprendre le sens de la question, mais je dirais que l’expulsion de ces personnes du Burundi n’a rien changé par rapport au Covid-19. Le gouvernement du pays continue ses efforts pour contenir la propagation du virus et jusqu’ici, ils semblent payer, car la progression ne s’est pas accélérée, comme on le constate dans d’autres pays. La population continue de travailler tout en observant les gestes barrières et suivant les recommandations des autorités sanitaires burundaises. Tous les efforts consentis se font de manière à éviter la peur-panique au sein de la population. Les conséquences de cette peur-panique et de la paralysie de l’activité économique seraient plus difficiles à gérer que le Covid-19 lui-même. À ce jour, et selon les informations fournies par les autorités sanitaires, le Burundi n’a enregistré que 63 cas, dont 33 guérisons et un seul décès. Pour terminer, il faut signaler que le Burundi est toujours disposé à collaborer avec tous les partenaires animés de bonne foi et qui travaillent dans le respect de la loi et des institutions burundaises.

Les relations Burundi-Russie

Sputnik - Le 18 février à Bujumbura et le 27 mars à Moscou, les ministres des Affaires étrangères de la Fédération de Russie et du Burundi ont signé la déclaration de «Non-déploiement d’armes dans l’espace en premier». Quelles technologies existent-ils à ce jour au Burundi qui soient concernées par cet accord?

É.B. - Il faut préciser que le Burundi et la Fédération de Russie coopèrent depuis longtemps sur des questions d’intérêt international. La signature de la déclaration sur le «Non-déploiement d’armes dans l’espace» s’inscrit dans cette tradition. Ici, il n’est pas question de technologies qui existent, ou pas, au Burundi. Il s’agit de préserver la paix et la sécurité mondiales. Les effets négatifs du déploiement d’armes dans l’espace peuvent affecter tout le monde, ceux qui ont déployé ces armes comme ceux qui n’ont rien à avoir avec. Le réchauffement climatique dont les conséquences affectent tous les pays du monde, pollueurs comme non-pollueurs, en est une illustration parfaite. À l’heure de la mondialisation, un problème qui surgit quelque part dans le monde peut facilement impacter toute la planète. La pandémie de Covid-19 est là pour rappeler cette évidence.

Évariste Ndayishimiye pendant la présidentielle burundaise du 20 mai 2020
© REUTERS / Evrard Ngendakumana

Sputnik - Plusieurs entreprises russo-burundaises travaillent sur des projets ambitieux, notamment photovoltaïques. Depuis 2019, comment a évolué la collaboration entre les deux pays? Y’a-t-il de nouveaux grands projets?

É.B. - La coopération économique entre le Burundi et la Fédération de Russie connaît depuis 2016 (première participation du Burundi au Forum économique de Saint-Pétersbourg) un nouvel envol. Beaucoup de projets sont en cours de réalisation et d’autres verront certainement le jour dans les prochaines années. La collaboration entre les deux pays évolue donc positivement et les efforts sont fournis de tous les côtés pour maintenir cet élan. En plus des projets déjà existants, il y a lieu de penser que l’un des nouveaux grands projets sera la construction d’un centre de gestion des catastrophes naturelles au Burundi. L’idée de ce projet a été discutée entre les autorités burundaises en charge de la sécurité publique et de la gestion des catastrophes et les autorités. Espérons seulement que la crise engendrée par le Covid-19 n’affectera pas ou ne retardera pas le projet.

Sputnik - À quels changements faut-il s’attendre dans les relations entre le Burundi et la Russie avec l’élection d’Evariste Ndayishimiye en tant que Président du pays?

É.B. - Il ne faut pas s’attendre à des changements dans les relations entre le Burundi et la Russie après l’élection d’Evariste Ndayishimiye à la tête du Burundi. Mais il faut plutôt s’attendre au raffermissement de ces relations. Il y aura donc une continuité et pas de retour en arrière, moins encore une rupture. Continuité, diversification et raffermissement seront les caractéristiques majeures des relations entre le Burundi et la Russie dans les années à venir.

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