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Activiste politique, André Blaise Essama a entrepris de démolir les monuments historiques des héros de la colonisation pour les remplacer par ceux des nationalistes camerounais. Une initiative qui a valu plusieurs arrestations à ce militant de la «décolonisation des mentalités». Des interpellations qui ne le font pourtant pas reculer.

Certains le trouvent excessif, d’autres héroïque, mais André Blaise Essama est égal à lui-même. À 44 ans, l’activiste camerounais au service de la cause nationaliste reste fidèle à ses combats: décoloniser les rues du Cameroun en remplaçant les monuments issus de la colonisation par ceux des héros nationaux morts du fait même de cette colonisation. Sa réelle motivation, confie-t-il à Sputnik, «c’est de voir les glorieuses figures de notre histoire célébrées».

«Je veux en appeler à la conscience nationale de chacun: à chaque peuple son histoire, ses héros, et à chaque nation sa fierté», expose-t-il au micro de Sputnik.

À la tête du mouvement «Essama Hoo Haa» –constitué d’activistes qui partagent sa vision–, sa cible privilégiée depuis plusieurs années est la statue du général Philipe Leclerc, héros français de la Seconde Guerre mondiale. Installé au centre-ville de Douala à Bonanjo, le monument, érigé en 1948 par les colons français, a subi à maintes reprises la fougue du nationaliste.

Statue du général Leclerc renversée et décapitée à Douala par André Blaise Essama.
© Photo. André Blaise Essama
Statue du général Leclerc renversée et décapitée à Douala par André Blaise Essama.

Des actes de vandalisme qui ont valu à son auteur des peines d’emprisonnement, dont la dernière remonte à avril 2019. Ces arrestations n’ont pas freiné son élan pour autant.

«Il [le général Philipe Leclerc, Ndlr] a sans doute réalisé des hauts faits pour l’intérêt de son pays. Mais dites-moi en quoi ces hauts faits nous intéressent. Bien au contraire, c’est un bourreau qui a enrôlé nos ancêtres dans ses rangs et fait tuer Ruben Um Nyobe [leader anticolonialiste, Ndlr]. Je suis mécontent que ce soient eux qu’on érige en héros. Il y a un travail de débaptisation de nos rues et de nos écoles à faire», milite André Blaise Essama.

Il se défend toutefois d’être habité par «un sentiment antifrançais». «Car il y a des Français qui nous ont beaucoup apporté. Pour moi, il faut célébrer ceux qui le méritent», nuance-t-il.

D’ailleurs, dans son combat, André Blaise Essama a également pris pour cible la statue de Gustave Nachtigal, le colon allemand qui est arrivé au Cameroun en 1884 pour asseoir l’empire germanique.

Un combat mi-figue mi-raisin

Pour Dalvarice Ngoudjou, internationaliste camerounais, «le travail de Blaise Essama est à féliciter».

«Dans la plupart de nos villes, ce sont nos bourreaux d’hier qui sont mis en relief. On devrait ériger au cœur de nos cités les statues de nos vrais héros. C’est dommage que ce ne soit pas l’État qui en prenne l’initiative», argue-t-il au micro de Sputnik.

Mais si la cause d’André Blaise peut lui sembler légitime, le professeur Emmanuel Tchumtchoua, enseignant d’histoire à l’université de Douala, relativise. Pour l’universitaire, qui a publié Douala et le Cameroun dans la Grande Guerre, Histoire, mémoire et héritage (éd. Clé), les réalités historiques sont juxtaposées. En détruisant ces monuments, «c’est aussi une parcelle de notre conscience collective qui vole en éclats».

​«Le monument, c’est un repère de la mémoire collective. Les monuments dont on parle ont été construits par les Allemands et les Français pour marquer des moments où leur trajectoire historique a rencontré la nôtre», explique-t-il.

Il est toutefois important, estime Emmanuel Tchumtchoua, de restaurer la mémoire collective des Camerounais en priorité. Car «nous sommes frappés par une amnésie collective de notre propre histoire».

Répondant à Sputnik sur la nécessité de préserver cet héritage –bien qu’issu d’un passé colonial douloureux–, Yvan Issekin, politologue et contributeur à l’ouvrage collectif, Indépendances inachevées. Nous n’avons jamais été indépendants (éd. L’Harmatan), suggère que «détruire ces monuments participe [paradoxalement] à cultiver l’amnésie vis-à-vis de la mémoire coloniale».

«Le Cameroun traverse depuis 1990 une crise mémorielle caractérisée par le retour des revendications liées à la réhabilitation de la mémoire nationaliste face au monopole que l’État a pris sur la définition de la mémoire. Pour effectuer un travail de mémoire face à la période coloniale, il est moins question de détruire que de construire ou de proposer», estime-t-il.

Cependant, il n’est pas question de célébrer tout le monde. Pour Blaise André Essama, la dignité ne se négocie pas. À trop vouloir laisser certaines figures coloniales occuper l’espace public, on réveille des ressentiments refoulés.

«Pourquoi certaines figures camerounaises ne sont-elles pas célébrées en France? Notre dignité nous commande de célébrer nos ancêtres méritants. Ruben Um Nyobe, Félix Moumié et bien d’autres. Nous allons ouvrir des procès à titre posthume contre leurs bourreaux afin que la France puisse réparer ses torts et fasse baisser le sentiment antifrançais au Cameroun», insiste-t-il.

La bibliothèque de mon père

Né à Nkongsamba dans la région du Littoral il y a 44 ans, André Blaise Essama n’a pas attendu la fièvre de la débaptisation des monuments coloniaux qui a touché certaines villes africaines, comme Abidjan, dans le sillage de la mort de George Floyd.

Sa fibre patriotique, c’est dans la bibliothèque de son père qu’elle s’est révélée quand, enfant, il est entré en contact avec les œuvres d’auteurs ou de théoriciens comme Markus Garvey, Frantz Fanon, Sekou Touré et Mongo Beti. Des lectures qui «ont donné un sens à ce patriotisme».

«Un jour, mon grand-père, qui était chef, nous a emmenés dans un musée où se trouvaient les statues de tous ces héros africains et j’ai été vraiment marqué. Je pense que ce sont des événements qui ont structuré ma vision de l’Afrique et réveillé ma fibre nationaliste», relate l’activiste.

Titulaire d’un diplôme en informatique, André Blaise Essama a tout abandonné pour suivre ses combats. Celui qui se demande toujours pourquoi le nom Cameroun (du portugais Rio dos camaroes, rivière des crevettes) «que porte mon pays actuellement, alors qu’il nous assimile aux crevettes, n’est pas encore changé» suit d’ailleurs des formations en gouvernance mémorielle pour mieux affûter ses armes.

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Tags:
statue, colonisation, Cameroun
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