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La Commission nationale tchadienne des droits de l’Homme publie un rapport sur la sombre affaire de la mort de 44 détenus en prison à N’Djamena. Son président, dans un entretien exclusif à Sputnik, révèle les tortures, les conditions de détention inhumaines, la responsabilité de l’État et le doute sur l’appartenance de ces personnes à Boko Haram.

Dans la nuit du 14 au 15 avril 2020, 44 détenus, des membres présumés de Boko Haram, ont trouvé la mort dans des circonstances opaques à la Légion №10 de la Gendarmerie du Diguel, au nord de la capitale tchadienne. Ils faisaient partie des 58 prisonniers de guerre incarcérés après l’opération baptisée Colère de Bohoma qui a servi, selon le gouvernement, à éliminer plus de 1.000 terroristes dans la région du lac Tchad entre le 31 mars et le 2 avril.

4 autopsies sur 44 morts

Le 13 avril, les 58 personnes arrêtées ont été transférées à N’Djamena, aux services des renseignements militaires à des fins d’audition prévue le 16 avril, mais deux jours avant, 44 hommes ont été retrouvés morts dans leur cellule et les 14 autres inconscients. Le même jour, 4 corps ont subi une autopsie, 40 autres ont été jugés «dans un état de décomposition avancée» seulement quelques heures après leur mort. D’après Oumar Djidda, Président de la Commission nationale tchadienne des droits de l’Homme, «les 44 sont morts des suites des mauvaises conditions de détention».

«Ils ont été enfermés dans une cellule qui est très petite, qui était réservée au maximum pour 20 personnes, on a entassé le triple, cela veut dire 58 personnes. Et la cellule n’a pas d’aération et les conditions de température étaient de presque 50 degrés».

La Commission nationale tchadienne des droits de l’Homme (CNDH du Tchad) a mené l’enquête depuis le mois d’avril et confirme dans son rapport avoir rencontré quelques difficultés dans son travail, plus précisément le refus de rencontrer les enquêteurs par les ministère de la Défense, la Direction des renseignement militaires, l’Agence Nationale de Sécurité, mais aussi l’impossibilité d’accéder aux services funéraires de la mairie de N’Djamena, ce qui a empêché de découvrir l’endroit exact où ont été inhumées les 44 personnes décédées.

Plusieurs responsables à plusieurs étapes

Selon le rapport et les informations révélées par Oumar Djidda, plusieurs personnes sont responsables de la mort des détenus. Tout d’abord, c’est le chef de la Légion №10 de la Gendarmerie qui «a pris la clé et a disparu avec la clé toute la nuit, il est parti et il a passé la nuit en ville chez lui». Le Président de la CNDH du Tchad affirme que, s’il avait été là, il aurait pu ouvrir la porte pour sauver ces gens.

«Les autres responsables, les gars de la CNRJ qu’on a envoyés pour assurer la sécurité du bâtiment. Ceux-là, ils ont entendu les cris, ils ont entendu les gens frapper à la porte, ils ont entendu les gens dire qu’ils étaient en train de mourir, mais ils n’ont pas daigné porter secours [aux] personnes en danger».

«Ce sont nos enfants. Ce ne sont pas des Boko Haram»

Oumar Djidda, comme plusieurs intervenants dans le rapport de la CNDH doutent de l’appartenance des 58 présumés «terroristes» à Boko Haram.

«Il y a également un responsable de la garde au Lac, celui-là a fait embarquer les prisonniers malgré le fait que certains de leurs parents, leurs familles disaient: « Ce sont nos enfants, ce sont nos enfants, ce sont nos enfants. Ce ne sont pas des Boko Haram». Il les a fait embarquer et il les a fait venir à N’Djamena».

Parmi les 14 rescapés, 2 adolescents

La Сommission nationale des droits de l’Homme a pu s’entretenir avec les 14 survivants, dont 2 sont des adolescents de 16 ans. Les 12 autres sont pères de famille, tous sont agriculteurs et éleveurs, sauf les 2 mineurs qui sont scolarisés. Tous déclarent avoir été arrêtés à des endroits différents près de leurs villages, mais regroupés par la suite à Liwa et Bagasola avant d’être transférés à N’Djamena.

Tous déclarent avoir été arrêtés pour violation du couvre-feu et d’état d’urgence par inadvertance. Leur présumée appartenance à Boko Haram ne leur a été notifiée qu’à leur arrivée à Liwa et Bagasola.

Les survivants avouent qu’en arrivant à N’Djamena le 13 avril, ils ont reçu entre «4 et 6 kilos de dattes jetés depuis la porte». Tous les détenus ont été menottés, certains d’entre eux ont réussi à attraper quelques dattes, les autres,  rien. C’est à ce moment-là «qu’ils ont constaté la montée d’une fumée blanche dans la cellule, au-dessus d’eux, et ils ont commencé à avoir des pertes de conscience et certains sont tombés».

Une substance létale à l’origine de la mort

Le médecin légiste ayant exécuté l’autopsie de 4 des 44 corps a précisé à la CNDH que 8 corps avaient été choisis initialement vu l’état de décomposition des autres et que seulement 4 ont été finalement autopsiés. Il a révélé que c’est «la consommation d’une substance létale et iatrogène qui a produit un trouble du rythme cardiaque et une asphyxie sévère chez les autres».

Il affirme ne pas avoir trouvé de traumatismes physiques mais a estimé que les conditions de détentions pouvaient aussi bien être «l’une des causes des décès». Mais il a effectué des prélèvements pour des examens toxicologiques ultérieurs qui ne peuvent pas être réalisés au Tchad, par manque de moyens, car «les organes des personnes décédées étaient noircis, ce qui fait penser à la consommation d’une substance nocive».

«C’est l’État qui est responsable»

Oumar Djidda est certain que le Tchad est un État de droit, dans lequel les responsables de ces 44 décès doivent être jugés et condamnés, même si c’est l’État qui doit prendre ses responsabilités.

«C’est l’État qui doit appliquer la Convention de Genève sur les droits de guerre et la faire respecter. Et s’il y a une défaillance au sein des agents de l’État, c’est que c’est l’État qui est responsable. Nous envisageons très rapidement [de] demander au gouvernement d’ouvrir une enquête judiciaire afin de situer les responsabilités et les impliqués dans cette grave violation des droits de l’Homme pour qu’ils soient tous jugés et répondent de leurs actes.»

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