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Un an après sa tenue, le grand dialogue national n’a pas réussi à mettre un terme à la crise au Cameroun. L’accélération de la décentralisation, option choisie par Yaoundé au détriment du fédéralisme souhaité par certains leaders anglophones modérés, n’a pas pu stopper les violences dans les régions anglophones du pays.

Annoncé à grand renfort médiatique comme un début de solution au conflit meurtrier qui oppose depuis 2016 les forces armées et séparatistes dans les régions anglophones du Cameroun, le «grand dialogue national» (GDN), qui s’était déroulé du 30 septembre au 4 octobre 2019, peine à tenir ses promesses un an plus tard.

Alors que le comité de suivi des résolutions de ces pourparlers de Yaoundé a organisé, le 3 septembre dernier, sa première réunion d’évaluation, les violences sont montées encore d’un cran à Bamenda, la capitale régionale du Nord-Ouest anglophone, où des scènes de guérilla urbaine ont été enregistrées. Depuis le mardi 1er septembre, de nouvelles violences ont éclaté entre les forces de l’ordre et les séparatistes à Bamenda, après l’assassinat d’un inspecteur de police.

Durant ces deux premières semaines du mois de septembre, de nombreux coups de feu ont été signalés et les populations de la ville de Bamenda ont perdu le sommeil. Un niveau de violence sans précédent dans cette zone depuis fin 2019.

Un grand dialogue pour rien?

Au cours de l’été 2019, et sous la pression de la communauté internationale, le Président Paul Biya a accepté d’organiser un dialogue national dont il a confié la direction des travaux à son Premier ministre Joseph Dion Ngute. Des pourparlers déjà très critiqués à l’époque par des spécialistes de la gestion des conflits comme Wannah Immanuel Bumakor, du fait de l’absence des principaux groupes armés.

«Le GDN a défié toute logique du mécanisme de résolution des conflits et s’est plutôt révélé être une provocation aux forces séparatistes. Il est important de noter que le dialogue ou la médiation se fait avec les principaux belligérants et pas seulement avec des modérés. Si toutes les parties ne sont pas sur la table pour mettre fin au conflit, alors la violence continuera», souligne l’expert au micro de Sputnik.

Au chapitre des principales recommandations, le grand dialogue national avait opté pour l’accélération de la décentralisation, déjà prévue dans la Constitution de 1996. Un choix qui écartait de fait le fédéralisme demandé par plusieurs personnalités anglophones présentes aux assises de Yaoundé.

Et comme cachet particulier à cette option, le GDN a également abouti à l’octroi d’un statut spécial pour les deux régions séparatistes du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Un statut qui leur garantit «le respect du système éducatif anglophone et la prise en compte des spécificités du système judiciaire anglo-saxon».

Si dans le pays, l’heure est à la mise en œuvre progressive de la décentralisation, avec entre autres l’entrée en vigueur du code général des collectivités territoriales décentralisées et la tenue annoncée des élections régionales pour le 6 décembre prochain, l’option choisie par Yaoundé ne trouve pas un écho favorable dans les zones en conflit.

Beaucoup y voient du positif pourtant. C’est le cas d’Yvan Issekin, politologue, pour qui «le bilan du grand dialogue national est plutôt appréciable».

«Il faut laisser du temps à la mise en œuvre progressive des recommandations, compte tenu des contraintes et des opportunités de l’environnement sociopolitique. L’adoption du code général des collectivités décentralisée [qui consacre un transfert de plus de compétences aux collectivités territoriales, une tutelle moins présente et le statut particulier aux régions anglophones, NDLR] permet une accélération du processus de décentralisation», argue le politologue au micro de Sputnik.

Même si l’allocation du statut spécial va conduire vers une relative autonomie, objet des revendications des promoteurs de la crise anglophone, ce statut est jugé par beaucoup d’analystes comme «une demi-mesure qui trahit la volonté de l’ordre dirigeant de manœuvrer par tous les moyens pour le maintien des réflexes de l’État centralisé».

La nécessité d’un véritable dialogue?

Si certains avaient donc vu dans ce grand dialogue national un début de solution à la crise qui règne en zone anglophone, son efficacité dans la résolution du conflit fait débat dans le pays. Au vu des tensions encore présentes sur le terrain, plusieurs observateurs pensent que le gouvernement camerounais devrait s’engager dans le processus de facilitation d’un autre dialogue, cette fois plus inclusif.

D’ailleurs, précise Wannah Immanuel Bumakor, «pour que toute concertation ou médiation soit efficace, il doit y avoir une prénégociation entre les parties belligérantes pour appeler à un cessez-le-feu et les deux doivent élaborer un plan pour mettre fin à la guerre ensemble».

«Des concessions doivent être faites des deux côtés pour montrer qu’on désire vraiment dialoguer. Jusqu’à présent, le pouvoir de Yaoundé détient toujours des prisonniers anglophones et les violations des droits de l’Homme sont encore nombreuses sur le terrain. Cette attitude n’encourage pas les forces séparatistes à baisser les armes car elles sont convaincues que ce n’est qu’en recourant à la violence que leurs doléances seront entendues», se désole le spécialiste de la gestion des conflits.

Pourtant, et alors qu’ils n’avaient pas pris part au GDN, les leaders séparatistes emprisonnés à Yaoundé ont annoncé début juillet dernier avoir rencontré des émissaires du gouvernement en vue de discuter d’un cessez-le-feu dans le Cameroun anglophone, selon une recommandation des Nations unies. Une information qualifiée de «pas conforme à la réalité», par le ministre de la Communication, mais qui avait néanmoins suscité de l’espoir dans l’opinion. En effet, Yaoundé était jusqu’ici hostile à toute négociation avec l’aile dure des séparatistes favorables à la sécession.

Si d’aucuns appellent à l’organisation d’un autre dialogue, pour Yvan Issekin, lancer une nouvelle concertation avant l’implémentation complète des propositions de la dernière «reviendrait aussi à souscrire à des agendas partisans visant à nuire au processus d’accélération de la décentralisation mis en branle notamment avec les élections régionales prochaines».

«En outre, convoquer actuellement un nouveau dialogue revient à opérer en réalité une forme de dictature souveraine contre les élus de 2018 et de 2020. Il est capital de laisser implémenter les mesures issues des propositions du GDN pour en faire un bilan», conclut l’analyste politique.

Pour rappel, lors de l’indépendance du pays en 1960, une partie du Cameroun sous tutelle britannique (le nord, majoritairement musulman) s’était prononcée pour son rattachement au Nigeria. L’autre partie, Southern Cameroons, qui représente les deux régions anglophones en crise aujourd’hui, avait réclamé l’indépendance et son annexion à l’ex-Cameroun francophone. Les deux entités ont formé une République fédérale à partir du 1er octobre 1961. En 1972, un référendum a mis fin au fédéralisme. Les deux États fédérés ont alors disparu pour faire place à un seul État. Aujourd’hui, les séparatistes revendiquent la création d’un territoire indépendant remettant en cause les clauses du rattachement de 1961.

En 2017, ils ont pris les armes contre le gouvernement de Yaoundé. Dans ces deux régions, où vivent la majorité des anglophones du pays, l’armée et les groupes séparatistes s’affrontent quasi quotidiennement, prenant en tenaille les civils, victimes collatérales d’exactions des deux camps. Depuis, les combats ont fait plus de 3.000 morts, selon des ONG, et au moins 700.000 déplacés. Human Rights Watch estime que depuis janvier 2020, au moins 285 civils ont été tués lors de 190 incidents environ dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

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Tags:
décentralisation, dialogue, séparatistes anglophones, crise sécessionniste, Cameroun
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