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Dimanche 20 décembre, un jeune homme a été tué  par un groupe terroriste dans le centre-ouest de la Tunisie. La région a déjà connu plusieurs drames similaires. En 2015 et 2017, deux bergers avaient été suppliciés de la même manière.

Le chef du gouvernement tunisien n’a pas tardé à réagir face à l’acte barbare qui vient de frapper son pays. Dans un communiqué publié le 20 décembre, quelques heures après le drame, Hichem Mechichi déplore la mort d’Oqba Al-Dhibi, dénonce une attaque «terroriste ignoble» et rappelle que la «guerre» contre les groupes toujours actifs en Tunisie doit se poursuivre «sans relâche et avec la même détermination». Il charge le ministre de l’Intérieur de se rendre dans la famille du «martyr» afin de lui présenter ses condoléances. Selon le récit de son père, le jeune Oqba Al-Dhibi se trouvait avec ses cousins et ses deux frères, lorsqu’ils ont été surpris, au mont Selloum, dans le centre-ouest du pays, par plusieurs individus.

Interrogé par l’agence de presse tunisienne, l’oncle de la victime évoque des terroristes qui s’en seraient pris à son neveu, l’accusant d’être un informateur à la solde des autorités. Le pôle judiciaire antiterrorisme s’est saisi de l’enquête.

L’émotion soulevée en Tunisie est immense. Il y a de la colère aussi chez les Tunisiens, alors que, à quelques centaines de kilomètres de la capitale et des cités balnéaires très touristiques de la côte, l’horreur vient de frapper une famille, une région.

Cet internaute fait allusion à un accident de la route qui a coûté la vie à trois membres de la garde nationale escortant le convoi du ministre de l’Intérieur qui se rendait, le 21 décembre, au chevet de la famille du berger assassiné.

​Si depuis les attentats du Bardo et de Sousse en 2015, aucune attaque majeure n’a été enregistrée dans le pays, la sécurité n’est pas rétablie sur l’ensemble du territoire. Des régions frontalières de l’Algérie, montagneuses et difficiles d’accès, continuent d’abriter quelques poignées de terroristes. C’est le cas sur les reliefs qui dominent la ville de Kasserine. Hedi Ltifi, activiste de la société civile et militant des droits de l’homme, habite près de l’endroit où s’est déroulée la décapitation. «Les habitants sont menacés de mort, terrorisés, ils ne peuvent même plus faire paître leurs animaux», dénonce-t-il lors d’une interview accordée à Sputnik. Il décrit un quotidien bouleversé par le risque sécuritaire.

«Imaginez la vie des gens qui habitent aux pieds de ces montagnes… Comment ils passent leurs nuits? Comment ils peuvent dormir? Alors qu’ils risquent d’être attaqués d’un moment à l’autre.»

Sur les hauteurs des villes et des villages, quand ils ne sont pas ravitaillés par des complices, les terroristes quittent leur maquis et «descendent chez les habitants pour les racketter». En 2015 et 2017, deux frères ont été tués par les terroristes qui n’ont pas hésité à s’en prendre à la même famille, à deux années d’intervalle. L’affaire a choqué la Tunisie et traumatisé la population locale.

Le problème sécuritaire s’étend au long de la frontière algérienne, de Kasserine à Ghardimaou, sur plusieurs centaines de kilomètres. D’ailleurs, depuis 2013, la zone frontalière a vu s’installer des zones militaires tampons. Ici se sont développées les branches locales de deux grandes franchises terroristes. Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi)* porte en Tunisie le nom de la Katiba (phalange) Okba Ibn Nafaa et a notamment revendiqué la mort de plusieurs soldats. Selon les autorités tunisiennes, ce groupe compterait entre 100 et 150 combattants actifs. En outre, Daech* s’est également implanté. Les premiers terroristes se sont réfugiés dans les montagnes alors que la Tunisie postrévolutionnaire était en pleine ébullition et connaissait une montée, sans précédent, du fondamentalisme.

«C’était très facile pour des mouvements terroristes de s’implanter et de prospérer dans ce terreau à la fois politique, parce qu’il y avait une contestation, mais également social, puisque la jeunesse de Kasserine n’a aucune perspective. Je crois que c’est là qu’il faut chercher et trouver les raisons, les motivations de ces groupuscules», analyse pour Sputnik Kader Abderrahim, directeur de recherche à l’Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE).

Une réponse inadaptée 

Dix ans après le début de cette implantation terroriste, les opérations de ratissage se succèdent, mais le problème n’est toujours pas résolu. L’auteur de Géopolitique de l’Algérie (aux éditions Bibliomonde, 2020) affirme que la réponse sécuritaire ne peut suffire. «La question est d’abord économique et sociale, il faut penser un nouveau modèle de développement.» Kasserine subit depuis des décennies une marginalisation qui en a fait l’une des régions les plus pauvres de Tunisie. 

«Les dirigeants politiques sont à ce point démunis qu’ils n’ont ni méthode ni moyens pour faire face à cette situation. Du coup, on préfère le déni à l’action. Ce qui est une tragédie pour la Tunisie. On a beau se voiler la face ou se mettre un bandeau sur les yeux, la situation va se dégrader au fil des années.»

L’efficacité même de la réponse sécuritaire fait débat. Hedi Khelifi estime qu’elle intervient souvent trop tard, quand le mal est déjà fait. «Les forces militaires mènent des opérations de ratissage et arrivent à éliminer des éléments terroristes. Mais tout cela arrive après leurs attaques, après les décapitations. Pourquoi ne prennent-ils pas les devants?» D’après Kader Abderrahim, «la   limite est très rapidement atteinte en matière de sécurité». «D’autres exemples le montrent, comme la France qui s’embourbe au Sahel dans son combat contre Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI)* ou Daech*, et songe aujourd’hui à se désengager.»

En attendant, c’est la double peine pour les habitants de Kasserine, pris en étau entre «le marteau des terroristes et l’enclume des autorités», selon les mots de Hedi Khelifi, une population qui subit en plus la stigmatisation. «Les habitants de ces montagnes sont des boucs émissaires», se désole le militant.

*Organisation terroriste interdite en Russie.

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Tags:
Tunisie, terrorisme
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