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Décès d'Idriss Déby au Tchad des suites de «blessures reçues au front» (10)
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Réélu à la tête du Tchad, Idriss Déby Itno est mort le 20 avril, des suites de blessures reçues au champ de bataille. Si son fils, le général Mahamat Déby, a été désigné chef d'État par intérim, de nombreuses incertitudes planent dans un contexte de crises multiformes. Qu’adviendra-t-il de son régime? Et quelles conséquences pour la région?

La nouvelle est tombée comme un coup de tonnerre ce mardi 20 avril. Au lendemain de l’annonce de sa réélection à la présidence pour un sixième mandat, le chef de l’État tchadien, Idriss Déby Itno, est mort. Selon la télévision nationale tchadienne, le chef de l’État aurait succombé à des blessures reçues au combat ces derniers jours dans la région du Kanem face aux rebelles du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT).

En effet depuis le 11 avril, jour de la présidentielle, une colonne du mouvement rebelle FACT, en provenance de Libye, a fait son entrée dans le nord du pays, avec pour objectif de déloger le pouvoir de N’Djamena. Des combats ont été annoncés ces derniers jours dans la région du Kanem. Idriss Déby s'était personnellement rendu sur le front. Malgré les communiqués triomphalistes de l’armée ce début de semaine, faisant état de centaines de rebelles tués, c'est dans ces circonstances que le Président a été blessé.

Qu’adviendra-t-il du régime de Déby?

Dans le massif du Tibesti et à la frontière avec la Libye, des rebelles affrontent régulièrement l'armée tchadienne. En février 2019, venus de Libye pour tenter de renverser le Président Idriss Déby Itno, ils avaient été stoppés par des bombardements français sur demande de N'Djamena. En février 2008, une attaque rebelle avait déjà atteint les portes du palais présidentiel, avant d'être repoussée grâce au soutien français.

Basé en Libye, le FACT est né en avril 2016 d'une scission de l'Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD), une coalition de groupes rebelles. Le chef du FACT, Mahamat Mahdi Ali, avait déjà appelé dimanche 18 avril les Tchadiens à «maintenir la dynamique de la pression sur la dictature» et à «aider les combattants du FACT à libérer» leur «patrie». Alors que les combats ont finalement eu raison du maréchal, qu’adviendra-t-il de son régime? Dans la foulée de l’annonce de son décès, l’armée a aussitôt annoncé la dissolution du gouvernement et de l’Assemblée nationale et la mise en place d’une transition. D'une durée de 18 mois, cette transition est dirigée par un conseil militaire, avec à sa tête Mahamat Idriss Déby, fils du défunt Président. Mahamat Idriss Déby, 37 ans, est général de l’armée tchadienne. Il dirigeait depuis de nombreuses années la Direction générale des services de sécurité des institutions de l’État (DGSSIE), dont fait partie la garde présidentielle.

L'installation de cette transition militaire n'était évidemment pas possible sous la désormais ancienne constitution (qui a été suspendue). Le texte fondamental tchadien dispose, en effet, qu’en cas de vacance de la présidence de la république ou d’empêchement définitif, l’intérim est assuré par le président de l’Assemblée nationale et «de nouvelles élections présidentielles doivent avoir lieu 45 jours au moins et 90 jours au plus après l’ouverture de la vacance». «Il est évident qu’il y a un vide constitutionnel dans le contexte actuel», constate au micro de Sputnik, Lydie Beassemda, la première femme à se présenter, en 2021, à une élection présidentielle de l'histoire du Tchad et arrivée en troisième position, avec 3,16% des voix.

«L'enjeu majeur est de lancer une consultation nationale pour obtenir un consensus, ce que sera la transition, les conditions et les modalités qui vont la présider et définir une feuille de route suivant une approche concertée», poursuit-elle.

Cependant, le régime de Déby pourra-t-il survivre à la disparition de son leader? «La préoccupation actuelle des Tchadiennes et des Tchadiens n’est pas la perpétuation d'un régime mais plutôt comment sortir de la situation de crise actuelle», pense Lydie Beassemda.

«C'est sans doute le début d'une nouvelle ère qui s'ouvre au Tchad avec ses exigences et ses rapports géopolitiques tant les enjeux sont grands au plan sécuritaire pour plusieurs sous-régions d'Afrique. L'implication du maréchal Déby dans les crises sécuritaires au Soudan, au Darfour, en Centrafrique, au Sahel et dans le bassin du lac Tchad a fait de lui une pièce centrale du puzzle du dispositif sécuritaire en Afrique», souligne quant à lui Hippolyte Éric Djounguep, chercheur camerounais et consultant en géopolitique au micro de Sputnik.

«La France perd un allié»

Au pouvoir depuis 1990, Idriss Déby, 68 ans, avait su se rendre indispensable aux yeux des Occidentaux, et en particulier de la France. Son pays accueille plusieurs bases militaires françaises et est un allié clef de Paris dans la lutte contre les djihadistes au Sahel. Cependant, tempère Emmanuel Dupuy, président du think tank Institut Prospective et sécurité en Europe (IPSE), «la France a certes perdu un allié mais elle a perdu le Président d'un pays qui dispose d'une force armée équipée et nécessaire à la lutte contre le terrorisme».

«Que ce soit le fils du Président actuellement à la tête de la transition ou la rébellion qui avance en direction de N'Djamena, aucune partie ne remettra en doute la participation du Tchad dans la lutte contre le terrorisme», souligne l’analyste au micro de Sputnik.

Alors que l’on épilogue déjà sur la suite à donner à la coopération entre la France et le Tchad, avec l’arrivée de Mahamat Déby à la tête de la transition, Emmanuel Dupuy pense qu’il est encore trop tôt pour pronostiquer la suite des événements: «Faudrait-il encore que Mahamat Déby reste au pouvoir dans les 48 ou 72 prochaines heures. Ce pouvoir est déjà contesté par certains militaires eux-mêmes dans le cadre de ce comité de transition militaire».

«On a quand même senti qu'il y avait déjà des dissensions dans ce comité de transition. Il n'y a pas d'adhésion totale autour de cette succession dynastique. Le fils de Déby a certes connu une ascension fulgurante dans les rangs de l'armée mais il n'a aucune expérience forte ou légitimité face aux généraux qui ont mené plusieurs combats. En plus, si les rebelles arrivent dans 72 heures, cette transition sera sans doute balayée», poursuit-il.

Des répercussions dans la région?

Malgré le danger à ses frontières et au nord de son territoire, le Tchad n'a pas hésité à envoyer ses soldats dans les pays voisins, comme au Mali et au Nigeria, pour combattre les groupes djihadistes. Il participe activement à la lutte contre Boko Haram dans la région du lac Tchad à travers la Force multinationale mixte (FMM) où son armée s’est souvent illustrée par son engagement sur le terrain des opérations. Pour Hippolyte Éric Djounguep, «la disparition du Président Déby plonge non seulement son pays mais aussi les pays du Sahel et de la région du bassin du lac Tchad dans une incertitude au plan sécuritaire».

«Il avait fait de la lutte contre Boko Haram et de la lutte contre le djihadisme au Sahel une affaire personnelle en mobilisant son armée, y compris lui-même, au cœur des combats contre toutes ces bandes armées. C'est donc une incertitude qui règne et un grand vide créé dans la stratégie de riposte aux groupes terroristes dans les différentes sous-régions», poursuit l’analyste.

L’armée du maréchal tchadien est aussi réputée pour être l'une des plus aguerries de la sous-région. «C'est sans doute un nouveau départ que devront prendre les alliés stratégiques de Déby dans la lutte contre l'insécurité au Sahel, à l'instar de la France et de la Libye».

«C’est un allié de poids qui est tombé. C'est un grand vide créé au sein des alliances et quasiment un nouveau front d'insécurité qui voit le jour. Entre groupes rebelles et groupes djihadistes, le Tchad sans son chef guerrier est un oasis pour toutes ces bandes armées du Sahel et du bassin du lac Tchad», craint Hippolyte Éric Djounguep.

Si le décès de Déby a des conséquences qui pourraient être utilisées comme facteur de déstabilisation de la région, pour Emmanuel Dupuy, «ce serait trop fort de réduire un pays à la seule présence d'un homme qui a passé certes 30 ans au pouvoir».

«Le pays dispose des institutions même si elles ont toutes été dissoutes, il y a des leaders politiques, de la société civile qui ont toujours tenté de s'exprimer, même si c'était dans des conditions rocambolesques. D'ailleurs son décès appelle aussi à un retour à la normalité […]. Il se trouve juste qu'il était l'incarnation de ce pouvoir et avait instauré des conditions qui ne permettaient pas d'autres alternatives», conclut l’analyste.

L'histoire du Tchad indépendant est ponctuée d'épisodes de rébellions armées venues de la Libye ou du Soudan voisins. Idriss Déby Itno est lui aussi arrivé à la tête du pays en conduisant un mouvement rebelle pour renverser son ancien mentor Hissène Habré. Parti contre toutes attentes à l’aube d’un sixième mandat, mandat de toutes les incertitudes, le maréchal tchadien sera inhumé le 23 avril.

Dossier:
Décès d'Idriss Déby au Tchad des suites de «blessures reçues au front» (10)

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