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En Algérie, le Président a nommé les membres du nouveau gouvernement. Dans une analyse à chaud, le politologue Zoheir Bouamama estime que les promesses de changements politiques n’ont pas été tenues. Il revient également sur le retour de Ramtane Lamamra aux Affaires étrangères et sur le départ du ministre de la Justice Belkacem Zeghmati.

L’Algérie a un nouveau gouvernement depuis le mercredi 7 juillet. Nommé par le Président Abdelmadjid Tebboune, cet exécutif est dirigé par le Premier ministre Aymen Benabderrahmane qui assume également la fonction de ministre des Finances. Sur les 34 membres de ce gouvernement, 17 faisaient partie de l’ancienne équipe. Une situation qui fait dire au docteur Zoheir Bouamama, professeur de sciences politiques à l’université d’Alger, que le chef de l’État n’a pas tenu son engagement d’entreprendre «un changement politique».

Contacté par Sputnik quelques heures après l’annonce de ce gouvernement, le politologue a estimé que le choix des ministres répondait toujours «à la logique d’équilibres des forces».

«La démarche d’Abdelmadjid Tebboune est incohérente, il a dissous avant l’heure une assemblée nationale qui lui était acquise pour se lancer dans une élection législative incertaine et finalement revenir au point zéro. Il n’y a rien de nouveau dans cette équipe gouvernementale. Il n’y a pas de gouvernement politique, pas de réelle couleur partisane qui se dégage. En matière de sélection des ministres, la présidence de la République est toujours dans cette logique d’équilibres des forces alors que nous avons besoin en urgence de personnes qui prennent leurs responsabilités pour trouver des solutions à la crise socio-économique», a souligné Zoheir Bouamama.

L’énigme Lamamra

L’universitaire a tenté de décrypter le changement à la tête de la diplomatie algérienne, marqué par le départ de Sabri Boukadoum et le retour de Ramtane Lamamra. «Pourquoi éliminer Boukakoum alors que c’était certainement le seul ministre valable du gouvernement sortant?», s'interroge Zouheir Bouamama. Selon lui, il est important de rappeler que Ramtane Lamamra avait fait le jeu controversé du clan Bouteflika, en 2019, lorsqu’il avait accepté un poste de vice-Premier ministre.

«Ramtane Lamamra est une personne très respectée, c’est un diplomate chevronné qui connaît parfaitement les dossiers régionaux. Cependant, son capital crédibilité auprès de l’opinion publique algérienne est au plus bas puisqu’il a accepté le poste de vice-Premier ministre. Il s’est totalement discrédité en jouant le jeu de Saïd Bouteflika qui tentait de prolonger à tout prix le mandat de son frère Abdelaziz. Lamamra est sorti par la petite porte. Bien sûr, il est question de crédibilité politique, sur le plan professionnel il reste une des pointures de la diplomatie algérienne. Il est l’homme qu’il faut pour gérer les tensions avec le Maroc ainsi que les dossiers libyen et malien», précise le professeur en sciences politiques.

Ancien Commissaire à la paix et à la sécurité de l’Union Africaine, Ramtane Lamamra a occupé le poste de ministre des Affaires étrangères de 2013 à 2017. Après avoir quitté le gouvernement, il intègre le Conseil d'administration de l'ONG International Crisis Group en 2018. Dès le début du mouvement de contestation citoyen Hirak, en février 2019, il est rappelé par Abdelaziz Bouteflika comme vice-Premier ministre aux côtés de Nourredine Bedoui. Les deux hommes avaient donné une piètre prestation en tentant de présenter l’ultime offre politique du Président Bouteflika avant qu’il ne soit forcé de quitter le pouvoir sous la pression du commandement de l’armée.

Tremplin

Lamamra quitte donc une nouvelle fois le gouvernement, par la petite porte cette fois-ci. Le diplomate se fait très discret. En avril 2020, il rejoint le conseil d’administration de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI). C’est à la même période qu’il est pressenti comme probable successeur de Ghassan Salamé à la tête de la Mission d'appui des Nations unies en Libye (MANUL). Mais son nom est finalement effacé des tablettes suite à une intervention de l’administration Trump. Dans son analyse, Zouheir Bouamama intègre une autre éventualité à propos du retour du diplomate: «Il est possible que ce retour au gouvernement soit un tremplin vers la présidence de la République».

«Ramtane Lamamra sera peut être appelé à jouer un autre rôle plus important à l’avenir. Nous ne sommes plus très loin de la présidentielle de 2024 et il est possible que cette échéance électorale intervienne [aussi] à tout moment. Cette nomination peut être considéré comme une forme de normalisation de sa présence sur la scène politique», explique l’universitaire.

L’autre grande surprise de ce nouveau gouvernement est certainement la sortie de Belkacem Zeghmati qui était à la tête du ministère de la Justice depuis août 2019. Durant les 23 mois qu’il a passés à la chancellerie, l’homme s'est attelé à mettre en œuvre une campagne de lutte contre la corruption qui a ciblé essentiellement les personnalités politiques et les hommes d’affaires proches des frères Bouteflika. Un départ qui, de l'avis de Zoheir Bouamama, soulève certaines questions.

«Zeghmati était un des piliers les plus solides de l’exécutif durant ces deux dernières années. Dans des cercles proches de Tebboune, il se disait que Zeghmati faisait partie des ministres intouchables. Il faut reconnaître que l’homme a joué un rôle important dans le processus de lutte contre la corruption qui a conduit à la condamnation des principaux acteurs politiques et économiques de l’ère Bouteflika. Ce changement à la tête de la chancellerie soulève une série de questionnements: le départ de Zeghmati marque-t-il la fin d’une gestion judiciaire des dossiers de corruption? Son remplaçant est-il chargé de maintenir cette feuille de route?», ajoute-t-il.

Zoheir Bouamama constate que depuis quelques temps, des voix se sont élevées afin que les autorités fassent preuve de plus de clémence envers les responsables et les businessmen condamnés. C’est notamment le cas d’Abdelaziz Belaïd, homme politique proche de Tebboune, qui a proposé que ces personnalités rendent les fonds issus de la corruption en contrepartie de leur libération.

Pour le politologue, le Président Tebboune devra «se montrer très prudent car c’est un dossier brûlant». «Il n’est pas dit que l’opinion publique et la classe politique soient pour une telle démarche», insiste-t-il. Abderachid Tabi, le nouveau ministre de la Justice, connaît parfaitement les dossiers de corruption puisqu’il était premier président de la Cour Suprême. Très discret, ce magistrat a occupé des fonctions dans différentes juridictions ainsi qu’au sein de l’administration, notamment à l’Assemblée populaire nationale où il a été secrétaire général. En plus des dossiers de corruption, le nouveau garde des Sceaux devra gérer l’épineuse question des détenus politiques et d’opinion. Actuellement, plus de trois cents personnes sont en détention préventive pour avoir participé aux marches du Hirak ou pour avoir exprimé des avis sur les réseaux sociaux. Un fait est à relever en ce jeudi 8 juillet 2021, les cours d’Alger et de Bouira ont relaxé des citoyens poursuivis pour avoir manifesté contre le pouvoir. Il faudra attendre encore quelques jours pour confirmer si le nouveau ministre de la Justice abandonnera l’option du tout répressif adoptée par son prédécesseur.

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Algérie, Abdelmadjid Tebboune
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