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Justin Trudeau, Premier ministre canadien, a annoncé que 1.500 modèles d’armes d’assaut et de guerre étaient désormais interdits dans son pays. Une décision saluée par des organismes anti-armes, mais aussi considérée comme inutile par certains experts. Manœuvre politique ou mesure bénéfique? Sputnik ouvre le débat.

Au pays de l’érable, le débat sur les armes à feu aura réussi à éclipser durant quelques jours celui entourant le confinement et son éventuelle levée en cette crise du Covid-19.

Le 1er mai dernier, Justin Trudeau, Premier ministre canadien, a annoncé en grande pompe l’interdiction de 1.500 types d’armes d’assaut. Il ne sera plus possible d’acheter, de transporter, d’importer et d’utiliser de fusil d’assaut, pistolet-mitrailleur, lance-grenade ou fusil de précision. L’annonce a été faite dans la foulée de la pire tuerie de l’histoire canadienne.

Le 18 et 19 avril derniers, un tireur du nom de Gabriel Wortman, partiellement déguisé en policier et muni de plusieurs armes de poing et de deux armes automatiques, a fait 22 victimes en Nouvelle-Écosse, province de l’Est canadien.

«À cause de la violence armée, des gens sont tués, des familles vivent des deuils et des communautés souffrent. Ça doit cesser. Les armes à feu de style arme d’assaut conçues à des fins militaires n’ont pas leur place au Canada», a déclaré Justin Trudeau. 

La décision a été saluée par de nombreux acteurs de la société civile, des associations de victimes d’actes criminels et des membres de partis d’opposition à Ottawa. Frappé par un attentat dans ses locaux qui a coûté la vie à six personnes en janvier 2017, le Centre islamique de Québec a parlé d’un «grand geste historique».

Une décision saluée par de nombreux acteurs

Pour Maria Mourani, criminologue réputée, l’interdiction représente une bonne nouvelle considérant toutes les fusillades commises ces dernières décennies par des individus sans passé criminel, dont la plus récente en Nouvelle-Écosse. L’ancienne députée au Parlement fédéral (2006-2015) donne aussi l’exemple des tristement célèbres fusillades survenues à Montréal à l’École Polytechnique en 1989, au Collège Dawson en 2006 et à la salle de concert Métropolis en 2012.

«Ce n’est pas trop tôt! Cela fait des années que l’on demande le retrait de ces armes militaires des mains des citoyens. Cela n’a aucun sens que ces civils possèdent ce genre d’armes. Mais en ce qui concerne le milieu criminel, cela n’aura aucun impact pour deux raisons essentielles. Premièrement, les armes de poing sont plutôt privilégiées aux armes d’assaut dans ce milieu. Deuxièmement, leurs armes de poing ou d’assaut proviennent du marché noir», explique Mme Mourani au micro de Sputnik.

Maria Mourani n’est pas la seule à se montrer pour le moins sceptique quant à l’efficacité de la mesure au sein des réseaux criminels. Le Premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a désapprouvé la décision d’Ottawa dès le lendemain de son annonce:

«Nous devons cibler les contrebandiers et [...] les bandits qui terrorisent nos rues. Vous pensez que la violence armée va diminuer à Toronto?», a ironisé le 2 avril le Premier ministre de la province la plus peuplée du Canada.

Même son de cloche à l’association «Tous contre un registre québécois des armes à feu», l’une des principales associations de défense des propriétaires d’armes à feu dans la Belle Province. Selon son président, Guy Morin, le décret fédéral ne contribuera aucunement à enrayer la violence par arme à feu:

«C’est une mesure inutile qui s’attaque aux propriétaires légaux et non aux criminels. Trudeau s’attaque aux propriétaires qui ont déjà tous les permis demandés. Les armes AR-15 qui sont visées par Ottawa faisaient déjà partie de la catégorie la mieux réglementée. On s’attaque surtout aux tireurs sportifs. Justin Trudeau a voulu faire de la partisannerie en créant un grand symbole», déplore M. Morin en entrevue.

Un point de vue qui rejoint aussi celui du sénateur conservateur Pierre-Hugues Boisvenu, pourtant reconnu pour ses prises de position en faveur d’un meilleur contrôle de la criminalité:

«Il s’agit beaucoup plus d’un geste politique que d’un outil de protection. Rien ne va empêcher la libre circulation des armes illégales. Toutes ces armes que la loi va abolir doivent obligatoirement être enregistrées. Donc ça ne changera rien en matière de sécurité, sauf de donner un faux sentiment de sécurité», regrette-t-il à notre micro.

Selon les chiffres du gouvernement canadien, plus de 100.000 armes à feu devront être retirées des mains de leurs propriétaires avant la date butoir fixée au 30 avril 2022. Pour faciliter le retrait des armes illégales, Ottawa songe à mettre en place un programme qui lui permettra de les racheter. «On arrête de vendre ce type d’armes, mais on ne les retire pas vraiment des mains de ceux qui les ont déjà», précise Maria Mourani, qui y voit une «incohérence». Le gouvernement canadien se penchera en fait dans les prochains mois sur la meilleure manière de saisir les armes.

100.000 armes d’assaut à retirer du territoire

Ottawa prévoit toutefois déjà des «exceptions pour les Autochtones exerçant leurs droits issus de traités ou leurs droits ancestraux pour chasser». Cette mesure dérogatoire est considérée par des observateurs –favorables ou non au décret– comme une injustice pour les Canadiens non autochtones.

«Au Canada, le dossier des armes à feu est presque rendu tabou. Je trouve que Trudeau fait de la politique sur le dos des victimes de la Nouvelle-Écosse, alors que les armes du meurtrier n’étaient même pas enregistrées. Autre hypocrisie: les réserves autochtones par lesquelles transitent beaucoup de ces armes ne seront pas assujetties à la loi», poursuit le sénateur Pierre-Hugues Boisvenu.

Selon le président de «Tous contre un registre québécois des armes à feu», les exceptions pour les propriétaires amérindiens d’armes sont «discriminatoires envers ceux qui sont considérés comme “blancs”».

«D’un côté, Ottawa nous dit que ces armes-là ne sont pas faites pour chasser, mais de l’autre, Ottawa nous dit que les Autochtones pourront les utiliser pour chasser», constate Guy Morin, dont l’association n’exclut pas d’intenter une poursuite contre Ottawa en raison de ce traitement jugé inégalitaire.

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insécurité, sécurité, arme à feu, armes, Canada
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