Ecoutez Radio Sputnik
    Tu-22 soviétique

    Pourquoi les analystes de l’Otan considéraient le Tu-22 comme une menace mortelle

    © Photo. Public domain
    Défense
    URL courte
    7712

    Après une courte accélération sur la piste, le pilote d’essai Iouri Alacheev tire légèrement le manche vers lui, et l’appareil de 85 tonnes décolle. Cet avion extraordinaire au fuselage élancé gagne rapidement de l’altitude et se cache derrière les nuages.

    Il y a 60 ans, le 21 juin 1958, l'URSS se dotait d'un argument sérieux dans son bras de fer avec l'Otan: il s'agissait du premier vol de l'appareil 105 qui entrerait en service quatre ans plus tard en tant que Tu-22. Ces bombardiers à longue portée ont été pendant plus de 30 ans le «bras long» des forces aériennes soviétiques et russes. Qui plus est, leurs successeurs — les Tu-22M3 modernisés — sont toujours en service.

    Lourd et rapide

    La conception du bombardier supersonique Tu-22 a débuté en 1955. Ces appareils étaient destinés à remplacer, dans l'arsenal de l'armée, les bombardiers subsoniques Tu-16 qui étaient déjà incapables de percer efficacement la défense antiaérienne de l'ennemi potentiel. Le pays avait besoin d'un avion de frappe à longue portée plus fort, plus manœuvrable et plus polyvalent. C'était une question de survie: au milieu des années 1950, ni l'URSS ni les États-Unis ne disposaient encore d'un arsenal de missiles balistiques intercontinentaux. Ainsi, l'aviation à longue portée était considérée par les deux superpuissances comme le vecteur principal des armes nucléaires. Et bien que l'industrie soviétique ait lancé en 1955 déjà la production des célèbres Tu-95, il n'existait encore aucune option supersonique pour les bombardiers.

    Le Tu-22 était un avion tout-métal classique, avec les ailes en flèche et un train d'atterrissage à trois supports. Les pilotes soviétiques ont immédiatement qualifié l'avion de «perçoir» à cause de son nez poinu. Le cœur de l'avion était formé de deux turboréacteurs RD-7M2 ayant chacun une puissance de 11 000 kilogramme-force en régime nominal ou de 16 500 kilogramme-force en régime surchargé. Ils permettaient à l'avion d'atteindre la vitesse de 1600 km/h, ce qui était, à l'époque, comparable à celle des chasseurs à réaction. Son plafond pratique se chiffrait à 13 000 mètres, alors que la distance de vol maximale atteignait 4 400 km à une vitesse subsonique ou 1 560 kilomètres à une vitesse supersonique. L'équipage de l'avion comprenait trois personnes: le commandant, le navigateur et le tireur/opérateur de radio.

    L'avion pouvait tirer jusqu'à 9 tonnes de munitions contre l'ennemi potentiel. La base de son arsenal était formée de bombes non-guidées pesant de 100 kg à 9 tonnes, notamment des munitions nucléaires de puissance différente. Il serait pourtant injuste de considérer cet avion comme un porteur banal de bombes. Les concepteurs soviétiques ont créé plusieurs modifications destinées à des objectifs différents: le bombardier Tu-22B, l'avion de renseignement Tu-22R/RD, muni des équipements photographiques, le brouilleur efficace Tu-22P/PD et enfin le porteur de missiles Tu-22K/KD, équipé en Kh-22, les meilleurs missiles antinavires supersoniques de l'époque. Qui plus est, ces derniers pouvaient porter non seulement des ogives explosives et à charge creuse, mais aussi nucléaires. Cela permettait au Tu-22 de faire efficacement face même aux plus grands navires de l'Otan.

    Une «maturation» difficile

    Le Tu-22 est non sans fondement considéré comme un «enfant problématique» de l'industrie aérienne soviétique. Ainsi, il n'a pas tout de suite appris à voler correctement. De 1958 à 1991, l'armée de l'air a perdu au total 70 des 311 avions de série (c'est-à-dire plus de 20% du parc) à cause des incidents différents. Même son premier vol a été troublé: le pilote d'essai Iouri Alacheev a été obligé d'atterrir le 105 sur son «ventre» à cause d'une panne du châssis avant. Le premier prototype a été mis hors service et transformé en outil d'entraînement. Le pilote a ainsi été transféré dans la cabine du deuxième appareil d'essai, le 105A, qui a pour la première fois franchi le mur du son le 21 décembre 1959. Les gouvernails d'altitude et le stabilisateur se sont toutefois avérés incapables de résister à cette vitesse. L'avion est entré en chute libre, et l'opérateur radio a été le seul à pouvoir s'éjecter. Le lieutenant-colonel Iori Alacheev, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, a reçu le titre de Héros de l'Union soviétique à titre posthume.

    Tupolev Tu-22 (Blinder), Musée central des forces aériennes de la Fédération de Russie de Monino
    CC BY 2.5 / Bernhard Gröhl / Tupolev Tu-22
    Tupolev Tu-22 (Blinder), Musée central des forces aériennes de la Fédération de Russie de Monino

    Plusieurs autres avions se sont également écrasés avant 1962, quand le Tu-22 est officiellement entré en service. Son exploitation pratique par l'armée a elle-aussi révélé de nombreux défauts sérieux. Ainsi, le placement des moteurs au-dessus de l'empennage de queue rendait l'appareil difficilement contrôlable à une vitesse supersonique, le tremblement du châssis compliquait la vie de l'équipage lors du décollage et de l'atterrissage, alors que les préparatifs du vol d'un Tu-22 pouvaient prendre une bonne partie de la journée à cause de la construction compliquée de l'appareil. Tous les pilotes n'étaient pas en mesure de maîtriser cet avion lourd, rapide et très capricieux. Seuls les pilotes militaires les plus expérimentés pouvaient assumer le rôle de commandant de l'équipage. C'est entre leurs mains que le potentiel du Tu-22 était totalement exploité.

    Ce bombardier a été considérablement perfectionné avec le temps. Son objectif était de frapper les forces de l'Otan en Europe en cas de troisième guerre mondiale. Dans les années 1970-1980, les Tu-22 prenaient part à tous les exercices importants à l'ouest de l'URSS. Compte tenu de la saturation du théâtre des opérations présumé en forces antiaériennes, les pilotes des bombardiers s'entraînaient activement à s'introduire sur le territoire de l'ennemi en groupes aériens à des altitudes basses et très basses. Ces entraînements ont inclus plus tard des vols en régiment à basse altitude. On a également mis en place la couverture des groupes de frappe par les avions de guerre électronique.

    Un avion furtif

    Le baptême de feu du Tu-22 a eu lieu au Moyen-Orient le 22 septembre 1980. Quatre bombardiers irakiens chargés de bombes aériennes explosives FAB-500 ont littéralement rasé l'aérodrome de Mehrabad, près de Téhéran, détruisant sa piste d'atterrissage et plusieurs avions. Par la suite, Bagdad a activement utilisé les Tu-22 pour lancer de puissantes frappes de bombes et de missiles contre des cibles en Iran, ne perdant que 4 de ses 12 appareils en 8 ans.
    Cette capacité remarquable à survivre du bombardier s'expliquait notamment par ses moyens avancés de lutte électronique. Les appareils des dernières séries étaient munis des brouilleurs SPS-100 Rezeda-A ou SPS-5 Fassol, voire SPS-151, SPS-152 ou SPS-153 Siren. Même si les chasseurs iraniens arrivaient à rattraper les Tu-22, ils étaient incapables d'assurer le ciblage des missiles. Quant aux tirs de canon, les bombardiers irakiens ne permettaient pas aux avions de l'ennemi d'atteindre la distance nécessaire.

    Le Tu-22 était pratiquement invincible face aux avions et aux systèmes antiaériens de l'ennemi, ce qui contrebalançait d'une certaine manière ses défaillances techniques fréquentes. Ainsi, le 23 mars 1983, un bombardier soviétique a perdu son chemin lors des exercices et a violé par erreur l'espace aérien de l'Iran. Selon les conditions des manœuvres, le pilote utilisait tous les systèmes de lutte électronique. L'Iran a lancé des intercepteurs F-14 de production américaine, qui n'ont pas été en mesure de cibler l'avion et ont failli se frapper l'un l'autre. Au retour, le Tu-22 est également passé par le ciel afghan, où un MiG-23 et un Su-22 ont tenté de l'intercepter… en vain. L'avion soviétique est revenu sans problème à l'aérodrome de Mary en République socialiste soviétique du Turkménistan.

    Un avenir prometteur

    En Russie, le dernier Tu-22 a été mis hors service en 1994. Ces bombardiers supersoniques ont tué beaucoup de pilotes en près de 30 ans d'exploitation. Toutefois, la version perfectionnée de cet appareil est devenue une arme redoutable de l'aviation soviétique et était considérée par les analystes de l'Otan comme l'un des avions de frappe les plus menaçants de l'arsenal soviétique. Il est à noter que l'expérience d'exploitation des Tu-22, payée par le sang, n'a pas été vaine. Elle a permis de construire sur sa base le nouveau bombardier supersonique polyvalent Tu-22M.

    ТU-22М3 en Syrie
    © Sputnik . ministère russe de la Défense
    ТU-22М3 en Syrie

    Sa dernière modification — le Tu-22M3 — a lancé plusieurs fois des frappes contre les sites des terroristes en Syrie. Qui plus est, sa future version T-22M3M, qui devrait encore être mise au point, pourrait porter les nouveaux missiles air-surface Kh-32 entrés en service en 2016. Autrement dit, le Tu-22, avion au passé compliqué et marqué par un grand nombre de «maladies infantiles», a laissé derrière lui un digne successeur.

    Lire aussi:

    Comment la Russie transforme ses avions militaires en avions civils supersoniques
    Plus rapides que le son… Top-13 des aéronefs les plus véloces
    Le bombardier supersonique Tu-22M3 fête ses 40 ans
    Tags:
    avion, bombardier, Tu-22, Tupolev Tu-22M (bombardier), Tu-95, OTAN, URSS, Russie
    Règles de conduiteDiscussion
    Commenter via FacebookCommenter via Sputnik