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    Tireur de précision du 2e Régiment étranger d'infanterie (France) en Afghanistan avec un FR F2

    Uzbin, l’embuscade qui a tout changé pour l’Armée française

    CC BY-SA 3.0 / davric / Tireur de précision du 2e Régiment étranger d'infanterie (France) en Afghanistan en 2005 avec un FR F2
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    18 août 2008 : l’armée française perdait dix hommes en Afghanistan. Le piège d’Uzbin est devenu le symbole du piège afghan. Mais s'il a poussé au retrait français du pays, il a aussi modifié la stratégie de l’Armée de Terre dans les conflits asymétriques. Des officiers français nous dévoilent les évolutions tactiques françaises.

    Pour l’Armée française, il y a eu un avant et un après Uzbin. Le 18 août 2008, deux sections, l’une du 8e Régiment parachutiste d’Infanterie de Marine (RPIMa) et l’autre du Régiment de Marche du Tchad (RMT), sont prises en embuscade dans cette vallée désolée d’Afghanistan, non loin de la frontière pakistanaise. A l'approche d'un col et durant six heures, ils affronteront un ennemi cinq fois plus nombreux et parfaitement maître du terrain. C’est la section parachutiste qui subira le gros du choc –composée de soldats de 20 ans, certes entraînés comme peuvent l’être ceux d’un régiment d’élite, mais déployés pour la première fois dans le pays.

    Dans la vallée, l’orage d’acier

    Arrivés à Kaboul fin juillet, ils occupent dès le 5 août la base avancée de Tora, à 60 km de la capitale afghane –un bastion qui avait été construit dans les années 80 par l’Armée rouge. Des renseignements tombent: une centaine de talibans se seraient infiltrés dans le pays par cette vallée d’Uzbin. L’avant-veille du combat tragique, dans une chaleur écrasante et entourés de villageois hostiles, une section est envoyée en reconnaissance dans le village de Sper Kunday. 48 heures plus tard, l’embuscade sera le baptême du feu pour ces hommes sur le théâtre afghan.

    Le 18 août, les blindés légers de la section Carmin II du 8e RPIMa, et ceux de la section Rouge 4 du RMT, se suivent sur la route étroite, à 2000m d'altitude. Tout d’un coup, c’est le déluge de feu. L’ennemi est cinq fois plus nombreux, invisible ou presque derrière les rochers. La section Carmin II est éparpillée, une patrouille à pied en avant-garde, et le gros de la section dans les blindés légers. Prise au piège sous les rafales et les tirs de roquette, le repli est impossible. Sur les crêtes, l’ennemi prend son temps. Les snipers talibans visent les chefs, les interprètes et les infirmiers.

    Les renforts quittent la base de Tora, et mettront 1 h 20 pour parvenir au col. Pour les soldats cloués au sol, l’attente est interminable. Pour les renforts, la peur s’accentue durant le trajet. Les militaires entendent les blessés et les morts s’accumuler à la radio avant, à leur tour, de débarquer dans l’enfer. Sur le champ de bataille, l’appui des mortiers tarde. Un hélicoptère passe au-dessus des soldats, mais le combat, trop rapproché, l’empêche d’intervenir. Un A-10 américain effectue ensuite un passage, avant que les tirs de mortier en fin d’après-midi ne permettent un premier dégagement. Les survivants tâchent de s’extraire, essayant de se frayer un chemin vers le village sous les tirs. Des «medics» et des commandos de l’air sont déposés en hélicoptère, mais il faudra attendre la nuit pour que l’ennemi se retire et le lendemain pour que le terrain soit reconquis. Les parachutistes français pourront enfin panser leurs 21 blessés et retirer les dix corps sans vie de leurs compagnons d’armes. Parmi eux, le Sergent Damien Buil. Le matin même, sa femme lui avait annoncé qu’elle attendait un garçon. Il est mort le jour de son anniversaire.

    À qui la faute?

    «Je me garderais bien de critiquer, je n’y étais pas», nous répond un officier commando-parachutiste français, avant de concéder avec prudence: «peut-être y a-t-il eu de mauvaises habitudes [au niveau hiérarchique]», pointant la routine qui se serait installée. «Le soutien aérien a peut-être tardé», ajoute-t-il, probablement par manque de prévoyance.

    «Mais les gars se sont bien défendus», affirme l’officier à Sputnik, soulignant l’excellence du régiment. «Oui, il y a eu des pertes, mais une embuscade de ce genre, bien tendue, c’est 30 morts, pas 10».

    Car, en définitive, l’engagement d’Uzbin reste une victoire tactique pour le contingent français, qui est ensuite parvenu à reprendre le terrain. Une quarantaine de talibans sont restés au tapis. Sans drone de reconnaissance, avec peu de munitions, les soldats ont fait au mieux. Mais dans un tel conflit asymétrique, il demeure difficile de distinguer le vaincu du vainqueur.

    Uzbin fut un choc. Dans une société où l’on a évacué la guerre, la violence du combat a marqué la population française –qui plus est en vacances. L’enjeu devint alors politique. Dès le 21 août, lors de l’hommage aux Invalides, le Président Nicolas Sarkozy déclarait «je veux que tous les enseignements soient tirés de ce qui s’est passé». Pour le pouvoir politique, il fallait un coupable. Le haut-commandement a-t-il commis une imprudence? Les parachutistes sont-ils partis «la fleur au fusil»? Les enquêtes internes n’ont rien donné –la réalité d’un combat semble imperméable à une telle approche scrupuleuse–, mais les qualités opérationnelles de l’armée furent publiquement mises en doute. De surcroît, au tribunal médiatique s’ajouta la menace des tribunaux civils et d’une judiciarisation du métier de soldat. La famille du Sergent Damien Buil poursuivra en effet l’armée française pour «mise en danger de la vie d’autrui». Une plainte classée sans suite en 2010.

    L’armée française s’est adaptée

    L’embuscade a lourdement pesé dans le retrait français, concrétisé six ans plus tard en 2014. La France aura perdu 90 soldats, auxquels s’ajoutent près de 700 blessés. L’opinion publique a-t-elle oublié? L'armée française, elle, en a gardé le douloureux souvenir. En silence, comme à son habitude, elle s’est adaptée. Un officier d’infanterie, déployé à la tête d’une section dans la vallée d’Uzbin quelques mois après l’embuscade, nous résume ces efforts en ces termes:

    «Nous avons eu le sentiment d’avancer d’un quart de siècle». Car «l’armée française n’aurait pas fait tous ces progrès sans l’Afghanistan; nous avons affûté les armes de la France.»

    Le matériel a suivi. Les troupes, qui se plaignaient de gilets qui les harnachaient «comme des chevaliers à Azincourt», en reçurent de nouveaux –enfin! Les unités obtiennent aussi des VAB armés de mitrailleuses opérées de l’intérieur, «capables de tirer à 2 km en rafale sur une feuille de papier». En définitive, des trousses de santé aux phares infrarouges qui commencent à équiper les véhicules, en passant par les obus aussi infrarouges, les compagnies semblent rééquipées de pied en cap. «Nous étions vraiment écoutés, et ça, c’est l’effet du durcissement de l’Afghanistan», résume l’ancien chef de section d’infanterie, qui ajoute avec amusement que la hiérarchie fermait par ailleurs les yeux sur les modifications non réglementaires des véhicules. Aussi les militaires de la mission Pamir ont-ils vu «débarquer nos premiers canons CAESAR de 155 mm, et dans le ciel des hélicoptères d’attaque Tigre». Des évolutions planifiées avant la tragédie d’Uzbin, mais qui sont tombées à point nommé, alors que le manque d’appui s’était fait cruellement sentir lors de l’embuscade.

    Mais surtout, c’est l’effet psychologique qui fut considérable: les rumeurs allaient bon train parmi les soldats, notamment sur les tortures qu’auraient subies les parachutistes capturés puis abattus lors de l’embuscade.

    «Nous avions tous une grenade sur nous pour nous faire sauter en cas de dernier recours. La reddition était inconcevable. Nous vivions davantage avec la mort en face», se souvient l’officier d’infanterie interrogé par Sputnik.

    La résignation se fit ainsi plus forte dans cette contrée sauvage, et les préparations plus rudes encore: «avant notre départ, nous tirions plus de 6.000 cartouches par jour. La rusticité a été accentuée, avec des paquetages alourdis au sable, pour atteindre 40 kg». La doctrine tactique a aussi évolué, notamment par l’étude des «cas non conformes», c’est-à-dire la préparation systématique des innombrables scénarios possibles lors d’une mission: que faire en cas d’IED –engin explosif improvisé–, d’embuscade, de panne radio ou d’un véhicule, etc. afin d’accélérer la prise de décision sur le terrain. Toutes les OPEX ultérieures suivront cette dynamique: «même en Afrique, où nous allions d’habitude, pour ainsi dire, les mains dans les poches, car nous connaissons bien le terrain, le changement s’est fait sentir», fait de son côté remarquer l’officier parachutiste.

    C’est aussi fin en 2009 que l’Armée de Terre mit en place pour la première fois à Chypre un «sas de décompression» pour les soldats revenant du théâtre afghan et des fiches de suivi psychologique –le stress post-traumatique pouvant prendre six mois à redescendre. Les efforts de prise en charge des blessés furent remarqués sur le terrain. L’officier d’infanterie nous rapporte par exemple qu’«un soldat blessé a été secouru 11 minutes après l’explosion d’un IED». L’effet rassurant sur les troupes fut indéniable.

    Mais peut-être le durcissement du conflit s’est-il accompagné d’effets moins heureux. «On a adopté des mesures de l’armée américaine», observe quant à lui l’officier para», avec un soupçon de regret. Contraints par la poussée insurrectionnelle, la guerre psychologique devint plus difficile à mener: l’armée française voyait ses capacités à gagner les cœurs de la population réduites. Un militaire sur ses gardes se fait naturellement plus menaçant: c’est dorénavant lourdement casqués, les canons des convois pointés, que les soldats se permirent de sortir de leurs bases. Il devint impossible de se rendre, coiffés d’un béret, aux échoppes tenues par des Afghans à proximité des bases. Les commerçants étaient en effet menacés par les insurgés.

    Une guerre inutile?

    Les succès sur le terrain étaient incertains, et ne parvinrent pas à effacer la frustration d’une intervention et de pertes souvent jugées inutiles. «On a eu l’impression de faire quelque chose, de rouvrir des bureaux de vote, des écoles, etc.», nous dit l’officier fantassin, avant d’ajouter, lapidaire: «je n’ai jamais cru que [l’intervention occidentale] servait à quelque chose pour l’Afghanistan.» Il est vrai, dix-sept ans après l’intervention occidentale et quarante ans après celle de la Russie soviétique, «l’Afgha'», comme disent les vétérans, est toujours en guerre. Le 18 août 2019, onze ans jour pour jour après l’embuscade d’Uzbin, un attentat suicide revendiqué par l’État islamique a fait 63 morts et 190 blessés civils à Kaboul. Et désormais, les États-Unis négocient avec les talibans pour contrer l’implantation de Daech.

     

    Tags:
    armée, Forces armées françaises, Afghanistan
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