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Le néerlandais Damen remporte, à la barbe du fournisseur historique de la marine allemande, le plus gros contrat naval du pays depuis 1945. Bien qu’il pourrait y avoir recours, cette issue pose la question d’un possible échange de bons procédés entre Berlin et Amsterdam, qui pourrait pénaliser le Français Naval Group aux Pays-Bas.

Voilà un choix appelé à faire couler beaucoup d’encre outre-Rhin. Le 14 janvier, le ministère fédéral de la Défense (BMVg) a annoncé que le groupe néerlandais Damen avait remporté l’appel d’offres pour la construction de quatre frégates multimissions MKS 180, bâtiments capables d'assumer des missions de lutte anti-sous-marine, anti-aérienne et anti-surface, dont le premier exemplaire doit être livré en 2027. Une décision qui n’a pas manqué de faire réagir, tant au Bundestag qu’au sein des syndicats.

En effet, non seulement le contrat se monte à la rondelette somme de 5,3 milliards d’euros– soit «le plus important programme d’armement naval que l’Allemagne compte lancer depuis la Seconde Guerre mondiale», comme le soulignaient en novembre dernier nos confrères de Mer et Marine, mais il constitue également une «première en Europe […] pour des bâtiments de combat de premier rang», la ministre allemande de la Défense, Ursula Von der Leyen (devenue en juillet Présidente de la Commission européenne), ayant décidée en juin 2015 d’ouvrir ce marché à la concurrence internationale.

Comme le souligne Opex360, «à l’époque, le lancement d’une telle procédure avait été vu comme un avertissement» adressé à ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS), partenaire traditionnel de la Deutsche Marine, qui accumulait alors retards et défauts de conception, notamment sur les projets de corvette lance-missiles K130 et de frégate F125.

La première de ces frégates lourdes est d’ailleurs entrée en service en juin 2019, après que la marine allemande l’a renvoyé à son constructeur, soit «la première fois qu’un navire est refusé peu après sa livraison pour des problèmes de conception», soulignait Les Échos en mars 2018. Au même moment, le gouvernement allemand disqualifiait l’alliance entre TKMS et Lürssen –autre fournisseur historique de la marine allemande– pour le marché des MKS 180. Le quotidien économique parlait alors ni plus ni moins d’«humiliation» pour ThyssenKrupp Marine Systems.

Ce dernier s’était alors rapproché de German Naval Yards Kiel (GNYK), détenu par l’homme d’affaires franco-libanais Iskandar Safa via la holding Privinvest (ex-Abu Dhabi MAR), en devenant son sous-traitant sur le projet. De son côté, Lürssen a misé sur Damen, déjà allié aux chantiers navals Blohm+Voss, vendus en 2012 par TKMS. Des deux consortiums restants, c’est donc «l’Européen» qui l’a emporté face à la «solution 100% allemande», portée par GNYK.

Un résultat qui a provoqué un tollé, à tel point que nombre d’observateurs du secteur ne doutent pas qu’il y aura un recours du consortium GNYK/TKMS dans les prochains jours. «ThyssenKrupp a repris les chantiers navals en 2004 à la demande du gouvernement fédéral. C’est maintenant aux politiques de nous dire comment ils envisagent leur avenir», lâchait dans un tweet Olivier Burkhard, DRH et membre du conseil d’administration de TKMS, en réaction à l’octroi du contrat au consortium européen emmené par Damen.

Celui-ci avance également qu’une telle décision du ministère allemand de la Défense pourrait entraîner la suppression de 1.000 emplois. Un argument qui fait mouche auprès du puissant syndicat IG Metall, qui n’a pas manqué d’interpeller le gouvernement, en se montrant particulièrement insistant sur la préservation, sur les sites de TKMS d’Hambourg, Kiel et d’Emden, des emplois qui seraient menacés. De son côté, Damen promet que les navires seront construits en Allemagne et que 80% de la valeur ajoutée du contrat reviendra au pays. Notons que le constructeur naval néerlandais conclut son communiqué par le fait que le projet «ouvre également des perspectives de coopération européenne».

Des perspectives sur lesquelles s’interrogeait déjà à l’automne 2018 la Fondation Stratégique en cas de victoire du consortium européen, soulignant la vive opposition suscitée au sein des milieux politiques, économiques et sociaux allemands à l’initiative du BMVg. Pour le think tank tricolore, spécialisé dans les questions de Défense, un tel appel d’offres européen «constitue toujours un modèle isolé dans l’acquisition d’équipements majeurs du ministère de la Défense», tant certaines décisions en matière de mise en concurrence de l’agence allemande d’acquisition de matériel de défense (BAAINBw) étaient aux «antipodes».

Autre point important soulevé par la Fondation Stratégique; la victoire de Damen «pourrait aussi sceller la première étape d’un rapprochement industriel germano-néerlandais». Toutefois, une «telle alliance serait néanmoins dépendante du lancement d’autres projets», juge l’auteur, la seule option étant «de lier le contrat MKS 180 à une acquisition de sous-marins allemands par la marine néerlandaise».

Une piste aujourd’hui évoquée par la presse française, qui parle d’un choix allemand motivé soit par l’Europe, soit par l’attente d’un retour d’ascenseur sur le dossier du renouvellement de la flotte néerlandaise de sous-marins.

En somme, qu’en échange d’avoir octroyé ce contrat à Damen, Amsterdam privilégie le dossier de KPMS dans cet appel d’offres de 2,5 milliards d’euros, d’autant plus que les sous-marins constituent le domaine d’excellence de KPMS (constructeurs des U-boots durant la Seconde Guerre mondiale). Une hypothèse que jugeait à l’époque «compliquée» le think tank français, rappelant que Damen est dans ce dossier associé au groupe suédois Saab. Un appel d’offres pour lequel vient également d’être présélectionné, en compétitions avec KPMS et Damen/Saab, le Français Naval Group. Reste donc à savoir si ces derniers ne constitueront pas le dindon de la farce d’un contrat joué d’avance…

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Tags:
Pays-Bas, Allemagne, Damen, Naval group
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