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La Grande-Bretagne sera-t-elle la troisième nation à intégrer le programme de char du futur? Berlin serait en discussion avec Londres. Un cas de figure qui n’est pas sans rappeler l’arrivée de l’Espagne et bientôt de l’Italie dans le programme d’avion de chasse du futur, rebattant les cartes en faveur des intérêts allemands.

Voilà qui ne devrait pas calmer les inquiétudes des industriels tricolores de la Défense.

 Maquette du chasseur de nouvelle génération (NGF)
© AFP 2021 AFP PHOTO / MINISTERE DES ARMEES / VERONIQUE BESNARD
Berlin discuterait collaboration avec Londres sur le char du futur, selon le site Opex360, qui a déniché le compte rendu d’un échange entre Benedikt Zimmer, secrétaire d’État allemand à l’Équipement et Jeremy Quin, ministre britannique des Marchés publics de la Défense. Embarqués dans la coopération franco-allemande autour des projets du FCAS (Futur Combat Air System) et du MGCS (pour Main Ground Combat System), les patrons français sont aux abois.

De fait, ces systèmes de combat du futur (aérien et terrestre) sont politiquement imbriqués. Il était initialement question d’un partage à 50/50 entre les industriels français et allemands. Bien sûr, elles étaient alors les deux seules nations impliquées dans ces projets. Ainsi, la France et Dassault Aviation avaient respectivement obtenu la direction et la maîtrise d’œuvre sur le chantier du FCAS. En contrepartie, l’Allemagne l’emportait sur le programme MGCS, avec une maîtrise d’œuvre remise à KNDS (Krauss-Maffei Nexter Defense Systems). Cette co-entreprise franco-allemande réunissait aussi l’ancien fabricant national Nexter, connu pour son char Leclerc et son canon Caesar, privatisé sous François Hollande au gré d’un rapprochement –afin de créer un «Airbus des blindés»– avec l’entreprise familiale Krauss-Maffei Wegmann, quant à elle connue pour son char Léopard 2.

Char du futur: Berlin veut marginaliser Paris

Ce partage n’a pas plu pas à tout le monde, à commencer par les premiers intéressés, les industriels appelés par Paris et Berlin à collaborer. De tels projets attisent les convoitises et certains acteurs y ont vu l’occasion de «progresser dans la chaîne de valeur» en obtenant une expertise qu’ils ne maîtrisaient pas jusqu’ici. C’est notamment le cas de l’allemand Rheinmetall, qui mène depuis le lancement du programme MGCS la vie dure à ses partenaires. Considéré comme un équipementier minoritaire (25%) dans la répartition des tâches du projet, celui-ci en exige pourtant le leadership, ainsi que le contrôle pur et simple (jusqu’à 75%) de KNDS. Le tout à grand renfort de presse et «en agitant en Allemagne le patriotisme rhénan», relatait encore La Tribune.

Interrogée en mai 2019 à l’Assemblée sur ces velléités de prise de contrôle d’un ex-fleuron national, Florence Parly avait fait part de sa ferme opposition à un tel cas de figure. Mais rien ne garantit qu’un futur ministre des Armées, issu d’un autre gouvernement, d’une autre majorité, tiendra le même discours… À l’inverse d’un Armin Papperger, PDG de Rheinmetall depuis plus de huit ans et qui devrait survivre aux gouvernements français successifs. D’ailleurs, depuis ces discours, la direction bicéphale franco-française de KNDS a été abandonnée au profit d’un seul patron opérationnel allemand.

Faute d’avoir pu obtenir ce qu’il voulait, l’industriel de Düsseldorf a entravé l’avancée du projet. Une telle «fragilisation» d’un «projet à haute valeur politique», n’a pas manqué d’exaspérer côté français.

«Pour le MGCS, la France a savonné sa propre planche en laissant l’Allemagne lier le MGCS au FCAS, en dépit du bon sens industriel ou même politique», fustigeait le groupe de réflexion Mars dans une tribune paru fin mars dans La Tribune. «Le coupable n’est pas l’Allemagne, qui défend ses intérêts, mais la France qui n’a d’yeux au bout du compte que pour le FCAS. Finalement, l’échec du FCAS pourrait signifier également l’échec du MGCS», enfonçaient la trentaine de signataires.

Pour ces «personnalités françaises issues d’horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire», comme ils se définissent eux-mêmes, le «manque d’intérêt» de l’État français à l’égard de la filière d’armement terrestre «commence sérieusement à se voir et à avoir des conséquences graves.» En témoigneraient les deux mois qui furent nécessaires à l’exécutif pour trouver un remplaçant au PDG de Nexter. Début avril, l’hôtel de Brienne optera finalement pour Nicolas Chamussy, un «Européen convaincu», qui connaîtrait «par cœur la grammaire franco-allemande», à en croire la presse spécialisée. Reste à savoir si une telle compétence demeurera utile dans le cadre du char du futur.

Quand l’Allemagne joue la coopération européenne contre la France

D’autant plus que le MGCS n’est pas le seul projet européen à pâtir de blocages. Le Système de combat aérien du futur a également été victime de l’arrivée inopinée d’un troisième acteur étatique: l’Espagne. Une entrée en scène qui a politiquement, puis industriellement, rebattu les cartes… en faveur de l’Allemagne.

En effet, les sites d’Airbus en Espagne et en Allemagne prenant part au projet appartiennent tous à la même division Airbus Defence and Space (ADS), ce qui dans un nouveau partage en trois donne de facto un avantage aux 2/3 à Berlin. Renforcés par l’arrivée de Madrid dans le projet, les industriels allemands n’ont ainsi eu de cesse d’exiger des concessions de leurs homologues français, comme l’expliquait à la mi-mars le patron de Dassault devant la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées. Ce dernier appelait à briser cet «encerclement» des industriels français savamment orchestré par Berlin.

Pour autant, l’Élysée a maintenu le cap de cette coopération franco-allemande plutôt que de développer un programme français, comme ce fut notamment le cas du temps du programme Eurofighter, que Paris quitta au début des années 80 pour développer le Rafale. Souhaitant, à l’approche des élections, rendre le projet irrévocable, Français et Allemands comptent parvenir à un accord. Début avril, La Tribune révélait que Dassault et Airbus seraient parvenus à un accord de principe. Cet accord, pour le moment tenu secret, doit être validé par les trois États, qui se sont donnés jusqu’à la fin du mois pour s’entendre.

Pour autant, Paris n’est probablement pas au bout de ses surprises. Le petit jeu allemand pourrait bien perdurer. En effet, comme si le déstabilisant ajout de l’Espagne pour la France n’avait pas suffi, Berlin a convié l’italien Leonardo dans le projet FCAS, selon Air&Cosmos. Le média d’informations aéronautiques et spatiales revient ainsi sur la façon dont l’italien, qui avait travaillé sur l’Eurofighter, est subitement devenu, avec le soutien financier de la Deutsche Bank, l’un des principaux actionnaires de Hensoldt AG… l’un des industriels clefs du FCAS.

Les besoins de Paris divergent avec Berlin, convergent avec Londres

C’est donc dans ce contexte déjà tendu entre Paris et Berlin que ce dernier a invité Londres à mettre son grain de sel dans le programme de char franco-allemand, semblant réitérer aux dépens de la France sa stratégie du chien dans un jeu de quilles, déjà appliquée avec succès au programme d’avion du futur. L’ironie politique de l’histoire, c’est que dans la foulée du Brexit, Emmanuel Macron avait écarté la coopération franco-britannique pour se jeter dans le bras de l’Allemagne.

Les accords de Lancaster House, signés en 2010, prévoyaient en effet toute une gamme de coopérations, des missiles aux mines, des communications satellites à l’interopérabilité accrue de forces terrestres britanniques et françaises, qui s’est traduite par la Force expéditionnaire commune interarmées (CJEF, selon son acronyme anglais).

Ce fut finalement le principal accomplissement de ce traité, les Britanniques ayant aussi traîné des pieds, faute de budget. C’est pourtant avec eux que Paris avait lancé un premier projet de FCAS, qui portait sur un avion de combat inhabité. Programme qui a donné côté Dassault le très prometteur drone nEUROn, maintenant développé avec l’Italie, la Suède, l’Espagne, la Grèce et la Suisse.

Il faut dire que les intérêts de Paris et Londres convergeaient sur le plan opérationnel. En effet, l’Allemagne, dont l’armée n’a jamais été projetée sur des théâtres extérieurs, qui ne possède ni l’arme nucléaire ni porte-avions, n’a absolument pas les mêmes besoins que des pays tels que la France ou la Grande-Bretagne. Ce furent d’ailleurs ces désaccords qui menèrent à la rupture sur le projet Eurofighter.

Aujourd’hui, le cas du drone MALE illustre la continuité de ce désaccord. La France, sur la base du retour d’expérience de l’opération Barkhane, souhaite que ses futurs drones soient armés. Une manière d’arrêter de dépendre des États-Unis pour l’achat de drones Predator, mais également afin d’exporter librement les futurs appareils appelés à être produits sur le sol européen. Les drones en question pourraient en effet échapper aux normes ITAR (International traffic in arms regulation), une réglementation extraterritoriale américaine qui octroie à Washington un droit de regard sur les ventes d’armement comportant des composants made in USA.

De l’autre côté du Rhin, Berlin s’en tient rigoureusement à sa propre doctrine d’usage (les drones ne devant servir qu’à l’observation) et songe même à acheter des moteurs américains, pour soulever un appareil dont le poids et le coût ont explosé à cause des «spécifications» que l’Allemagne a imposées à la France.

Bref, l’histoire bégaie, et tout ceci n’augure rien de bon pour les intérêts français.

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Allemagne, France, Système de combat aérien futur (SCAF)
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