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    Une salve US contre Moscou pourrait-elle «étouffer le système énergétique de l’UE»?

    © Sputnik . Maxim Blinov
    Economie
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    Olga Lechtchenko
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    Les sanctions US contre la Russie pourraient avoir des répercussions sur l’Europe au niveau de son système énergétique vu les nombreux partenariats établis entre les deux puissances, a prévenu le patron de BP. Réalisant à quel point les acteurs de l’énergie sont entrelacés et les risques engagés, les USA iront-ils vraiment jusqu’à porter ce coup?

    Le nouveau train de sanctions américaines à l'encontre de la Russie, attendu en novembre, serait en mesure d'avoir des effets collatéraux au-delà des frontières de cette dernière, a mis en garde mercredi dernier Bob Dudley, le patron du groupe pétrolier britannique British Petroleum (BP). Prenant la parole lors de la conférence Oil and Money à Londres, il a notamment estimé que si les mesures américaines, à l'instar de celles prises en avril contre la société russe d'aluminium Rusal, touchaient les géants pérogaziers russes Gazprom et Rosneft, cela pourrait «étouffer le système énergétique européen», rapporte Reuters.

    Dans cette optique, l'homme d'affaires a estimé que Washington n'irait pas jusqu'à sanctionner les acteurs cruciaux du marché international de l'énergie. Or, avec pour slogan «America first», l'administration Trump a déjà fait comprendre que la prévisibilité et le respect des intérêts européens ne faisaient pas tout à fait partie de ses priorités.

    BP, l'une des premières victimes en cas de sanctions US

    En effet, la façon dont les géants de l'énergétique globale sont entrelacés illustre bien l'idée que l'économie, privilégiant les lois du marché aux ambitions, n'apprécie pas du tout quand elle devient un instrument entre les mains des politiciens.

    Premier détenteur étranger des parts de Rosneft (19,75%), avant le fond qatari Qatar Investment Authority, QIA (18,93%), BP est lui-même indissolublement lié à la Russie et reste son fidèle partenaire même lorsque Washington brandit des sanctions de part et d'autre.

    «C'est une société qui travaille de près avec la Russie, qui génère ici ses bénéfices et ne veut pas du tout rompre ses relations, ce qui adviendrait en cas de sanctions et ce qui lui porterait préjudice», explique à Sputnik Stanislav Mitrakhovitch, expert à la Fondation nationale russe pour la sécurité énergétique et enseignant à l'Université des Finances auprès du gouvernent russe.

    «Bob Dudley réalise très bien que si des sanctions sont imposées à l'encontre de Rosneft, elles le sont également contre BP en tant qu'actionnaire important de la société», poursuit-il, ajoutant que la posture adoptée par l'homme d'affaires repose avant tout sur le «rationalisme dans les relations entre l'Europe et la Russie».

    British Petroleum est d'ailleurs loin d'être la seule société en Europe à privilégier une approche pragmatique à la ferveur politique. Pour s'en convaincre, il suffit de se tourner vers les énergéticiens européens. Le pétrolier français Total est actionnaire à 19% du russe Novatek et est engagé à ses côtés dans les projets de liquéfaction de gaz naturel dans le nord de la Russie. La compagnie pétrolière italienne ENI est quant à elle le premier acheteur de gaz de Gazprom et exploite des gisements pétroliers au fond de la mer Noire ainsi qu'en mer de Barents en coopération avec Rosneft. Vient ensuite l'allemand Wintershall, qui participe non seulement à plusieurs projets communs d'exploitation de pétrole et de gaz en Sibérie orientale et dans le sud de la Russie, mais est également engagé dans la construction du pipeline Nord Stream 2 censé acheminer du gaz russe en Europe. À ses côtés, outre Gazprom, on trouve les allemands Uniper et Wintershall (BASF), l'autrichien OMV, l'anglo-néerlandais Shell et le français Engie.

    L'histoire de Rusal pourrait-elle se reproduire avec l'énergie?

    «Les intérêts de la communauté des affaires, surtout celle de l'Europe, sont trop grands, et les sanctions ne leur sont nullement bénéfiques, ce qui laisse croire que les mesures ne devraient pas être lourdes», rassure Stanislav Mitrakhovitch.

    L'expert estime que les États-Unis n'iront pas jusqu'à inscrire les colosses énergétiques russes sur la liste noire SDN (Specially Designated Nationals), qui procure une exterritorialité aux sanctions américaines sur les sociétés européennes, les pénalisant pour des contrats avec des entreprises russes.

    Cette fameuse liste noire donne pourtant l'occasion de se rappeler l'histoire de Rusal, l'un des premiers producteurs mondiaux d'aluminium, dont il représente environ 7%. Oleg Deripaska, actionnaire de la société, a été sanctionné de la sorte au risque de perturbations dans les approvisionnements de ce secteur à l'échelle planétaire.

    L'effet ne s'est pas fait attendre. En déstabilisant un producteur majeur pour l'offre mondiale, les sanctions américaines avaient fait bondir les cours de l'aluminium à leur plus haut niveau en sept ans en avril. Ils ont depuis diminué à nouveau.

    La tentative américaine d'enlever du système international l'un de ses acteurs cruciaux a fait souffler un vent de panique sur l'Europe, et non sans fondement. Les constructeurs automobiles, l'aéronautique, l'emballage ainsi que d'innombrables autres industries européennes éprouvent un besoin vital d'aluminium russe. Qui plus est, Rusal fournit de la bauxite, le minerai brut, à des raffineurs européens et de l'alumine, le produit raffiné, à des producteurs d'aluminium présents en Europe, dont la France.

    M. Deripaska été obligé en mai de démissionner du conseil d'administration de son groupe pour le protéger des sanctions le visant. Par la suite, Washington a à plusieurs reprises repoussé l'entrée en vigueur des mesures.

    «Si même avec l'aluminium, les Européens ont demandé aux Américains de faire des concessions, il est évident qu'avec le pétrole, il faudrait lancer des négociations», estime Stanislav Mitrakhovitch.

    Et si les États-Unis tiraient quand même leur salve?

    Tout comme Bob Dudley, l'expert à la Fondation nationale russe juge peu probable l'inscription de Rosneft ou Gazprom sur la liste noire américaine, ce qui serait le scénario le plus lourd. Stanislav Mitrakhovitch évoque à cette occasion les possibles conséquences économiques et politiques d'une telle démarche.

    «Si la Russie se retire du marché pétrolier, par quoi remplacer ses volumes? Il faudrait alors payer trois fois le prix en passant des commandes auprès des autres pays, ce qui pourrait finalement porter un coup dur à l'économie et susciter le mécontentement de la population», explique-t-il. Avant de poursuivre: «D'autres personnes viendront au pouvoir, qui annuleront ces sanctions».

    Le spécialiste affirme que l'Europe, «même si elle se trouve sur l'orbite politique américaine», n'avait pas dans son ensemble annoncé sa volonté de renoncer aux hydrocarbures russes, l'Allemagne partageant l'appel de Moscou à dépolitiser le projet de Nord Stream 2 qui traversera la mer Baltique, reliant les fournisseurs russes aux consommateurs européens sur plus de 1.200 km.

    Farouche opposant à Nord Stream 2, Donald Trump cherche en revanche depuis plusieurs mois à mettre des bâtons dans les roues à cette initiative, en allant jusqu'à évoquer la possibilité de sanctionner ses partenaires européens pour leur implication. Une initiative à laquelle Washington a pourtant fini par renoncer.

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    Tags:
    hydrocarbures, gaz, pétrole, Nord Stream 2, Fondation nationale russe pour la sécurité énergétique, Rusal, British Petroleum (BP), Gazprom, Rosneft, Bob Dudley, Donald Trump, Washington, Europe, États-Unis, Russie
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