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Inégalités sociales et scolaires qui explosent, politiques énergétiques contre-productives, désindustrialisation galopante, depuis cinquante ans la France sombre dans le déclassement. Philippe Ansel, de la Fondation Concorde, revient au micro de Sputnik sur les racines d’un mal très français.

«Quand on regarde le temps de travail effectif, nous étions les Coréens de l’Europe. À l’heure actuelle, lorsqu’on regarde la quantité de travail des Français, qu’on la divise par le nombre de personnes en âge de travailler, nous sommes maintenant les derniers en Europe et même au sein de l’OCDE», se désole au micro de Sputnik Philippe Ansel, chef économiste de la Fondation Concorde.

En France, le crépuscule des 30 glorieuses n’a pas été seulement marqué par le choc pétrolier, mais également par un revirement de l’approche des Français à l’égard du travail. Dans son rapport, Les cinq abandons qui font le malheur de la France, le think tank libéral Fondation Concorde revient sur les raisons qui depuis les années 70 ont engagé l’hexagone sur la voie du déclin économique et social, alors même qu’un avenir prometteur lui tendait les bras.

La rupture de 1974 et mutation des valeurs

L’année 1974, avec l’élection de Giscard d’Estaing– puis de François Mitterrand sept ans plus tard–, est une année charnière, qui «marque une rupture», aux yeux de Philippe Ancel. Alors qu’en l’espace de six mois (octobre 1973 –mars 1974) le cours du baril a quadruplé, les deux principaux candidats à l’élection présidentielle anticipée axeront leur campagne sur le social. Droit et temps de vivre dans le camp socialiste, aides aux personnes âges et généralisation de l’assurance maladie– entre autres– dans le camp centriste.

«On voit qu’on ne parle pas du tout de production. Déjà, il y a eu intégration dans la tête de tout ce monde politique qu’il fallait rompre avec la croissance, que tout était fini», développe le chef économiste.

Ce dernier évoque également d’autres éléments de contexte, au-delà du premier choc pétrolier ou de l’impact de mai 68, comme la publication en 1972 par le Club de Rome d’un rapport commandé à des chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology). Des travaux «qui annoncent que le monde court à sa perte», soulignantles dangers que font encourir à la planète la croissance économique et démographique de l’humanité.

«Le choc pétrolier est perçu par nos politiques comme une confirmation que le club de Rome disait vrai, donc il faut stopper la croissance», ajoute Philippe Ansel, estimant que «quelque part, le monde politique achète ces idées.»

Halte à la croissance: tel était le titre de ce rapport dans sa version française. Un état d’esprit, un défaitisme, qui parfois transpire encore dans l’attitude de nos décideurs politiques. Exit donc, «l’héroïsme d’après-guerre» des Français en matière de travail. Pour Philippe Ansel, on veut alors «tourner cette page» de la reconstruction du pays. Pire encore, pour notre intervenant, «on ne s’est pas relevé de cette rupture, dans les mentalités, de 1974.»

L’industrie, victime des clichés et du marketing politique

Une image qui n’est pas seulement dans la tête des hommes politiques d’aujourd’hui. Au moment des élections, l’industrie n’était «pas forcément vue d’un bon œil» par une gauche portée sur le vote communiste, comme le relate Philippe Ansel. Quant aux ouvriers votant à droite, ceux-ci allaient vers les gaullistes du RPR et non les centristes de VGE. «Les politiques, souvent, suivent leurs électeurs», regrette ainsi notre invité.

«Aussi bien pour le grand public que pour le monde politique, l’industrie est synonyme de pollution, c’est quelque chose de sale, c’est synonyme de chômage, de pneus qui brûlent...Quand vous regardez dans le nord-est de la France, l’emploi industriel en vingt ans a été réduit de plus de 30%. C’est une destruction du tissu industriel terrible et, quelque part, c’est quelque chose que les hommes politiques ont en tête», développe Philippe Ansel.

Une réalité allant à l’encontre des idées reçues, enseignées dans les écoles, qui n’en ont que pour les services: un employé de l’industrie est aujourd’hui en moyenne mieux rémunéré qu’un employé du tertiaire.

Récent exemple d’une certaine méconnaissance en matière d’industrie ainsi que de la pénétration de certaines idées auprès des Français: un sondage BVA pour Orano (ex-Areva) nous apprend que 69% des personnes interrogées pensent que le nucléaire contribue au réchauffement climatique, alors même que ses émissions de Co² sont inférieures, sur l’ensemble du cycle de production, à celles de l’éolien. «Cela illustre le règne du marketing politique dans ce domaine», réagit Philippe, qui fustige l’attitude de politiciens particulièrement inquiets par la conservation de leurs sièges.

«Les Français se disent qu’ils doit bien y avoir une bonne raison, que cela doit être polluant, ils ne sont pas plus bêtes que les gens qui prennent les décisions de fermer des centrales nucléaires– qui n’émettent pas de Co², qui sont très compétitives– pour les remplacer par des moyens plus chers et qui émettent même plus de Co²quand on regarde le photovoltaïque.»

Au-delà de l’impact sur l’industrie que pourraient avoir de tels choix, pour Philippe Ansel il faut remette à plat l’ensemble de nos politiques énergétiques, car «c’est un constat d’échec, elles ont contribué à augmenter nos émissions de Co² à la surface de la planète.»

Notre intervenant revient également sur certaines incohérences, telles que la délocalisation de notre impact environnemental, de nombreux biens que nous consommons étant produits dans des pays éloignés. Un point récemment soulevé par une partie de la classe politique après la signature du traité de libre-échange avec le Canada (CETA).

«Toutes les politiques énergétiques et environnementales que nous avons menées ont, en fait, abouti à une augmentation globale de nos émissions de Co² sur la planète si on intègre nos importations de produits.» 

L’éducation, victime de l’idéologie

La France, pays se réclamant des Lumières, est la seule nation du monde dont l’éducation est le premier budget (ministériel) de l’État. Pourtant, malgré ces moyens financiers pléthoriques, les performances des élèves de l’Éducation nationale font partie des pires de l’OCDE. Des enquêtes internationales qui «pointent l’échec complet de notre système éducatif au cours des dernières décennies» et qui n’ont pas provoqué de réaction particulière des responsables français.

Si outre-Rhin la baisse des premiers résultats de l’étude Pisa (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) en 2000 provoqua un «choc», en France on se contenta de critiquer ces études. Résultat, l’Allemagne a depuis réformé son système éducatif et progresse étude après étude, alors qu’en France le niveau des élèves– tant en lecture, en compréhension écrite, qu’en sciences– baisse de manière continue.

«En termes de reproduction des inégalités sociales, au sein de l’OCDE nous avons le plus mauvais score, nous ne sommes dépassés que par la Nouvelle-Zélande à cause de la population maorie où il y a là un grave problème éducatif. Donc en fait, après plus de 20 ans de lutte contre la reproduction des inégalités sociales, au contraire, on les a accrues.»

En guise d’illustration du déclassement des jeunes Français, la dernière enquête TIMSS (Trends in International Mathematics and Science Study) à laquelle la France a participé met en évidence un effondrement du niveau des Terminale S en mathématiques et en sciences. 11% des élèves sont parvenus à atteindre le niveau «élevé» du test TIMSS Advanced en 2015, contre 64% en 1995. Quant aux CM1, ils terminent bons derniers à l’échelle des 28 États membres européens. Une situation, contre laquelle Philippe Ansel met en garde, pointant du doigt le déclassement des diplômes et les «cruelles désillusions» à la clef.

«Quand vous regardez les diplômes en dehors des disciplines scientifiques, vous apercevez qu’il y a une tendance au déclassement des diplômes. Il va y avoir une désillusion, car les gens pensent que parce qu’ils ont le diplôme, ils ont droit à un métier en rapport avec ce diplôme. Malheureusement, dans le monde de la réalité économique, cela ne se passe pas comme ça. Cela va générer beaucoup de frustration et d’amertume.»

Inculture économique et avènement des énarques

Une inculture des Français qui a des répercussions tant sur notre vie que sur notre sécurité économique. En effet, il est frappant de constater qu’après l’annonce du rachat (Alcatel, Alstom) ou autres «mariage entre égaux» (Technip, Lafarge) de fleurons industriels tricolores par des concurrents étrangers, qu’à l’image de la classe dirigeante, l’opinion publique n’a pas réagi.

Pourtant, par les emplois (et pas seulement dans les usines), par le savoir-faire que ces groupes maintiennent, par les salaires et impôts qu’ils paient, ces grands groupes constituent un maillage indispensable du tissu économique français. Un mutisme sur lequel nous avons interpellé Philippe Ansel.

«Ils devraient se dire qu’une usine qui ferme c’est justement leur retraite et leur niveau de vie qui risquent de baisser, mais il n’y a pas du tout cette perception-là. Cela renvoie à l’inculture économique de la société française dans son ensemble. Il y a eu des études qui ont évalué le niveau de savoir économique en Europe et les Français sont les derniers. On est dans une situation où l’inculture économique joue vraiment contre le pays et constitue un véritable handicap.»

Toujours dans la lignée de la «rupture» de 1974, notre intervenant tient à souligner le changement –plus que symbolique– qui s’opéra alors: l’ascendant que la haute administration a pris sur les corps scientifiques français.

«Jusqu’en 1974, les gens qui sont aux manettes de la politique industrielle française ne sont pas forcément de l’ENA, c’est aussi les grands corps scientifiques: les Mines, les Ponts… à partir de 1974, l’ENA prend le pas sur eux, si bien qu’encore actuellement, j’ai toujours la surprise de voir des polytechniciens, qui après des études à Polytechnique, passent l’ENA pour éventuellement intégrer l’inspection générale des Finances. C’est quand même assez surprenant», relate Philippe Ansel.

Ambitions politiques et dépenses publiques

«Nos acquis sociaux sont financés, pour partie, par la dette» rappelle Philippe Ansel, pour qui il est urgent de réduire le niveau de dépense publique. À force d’abus et vu la tendance économique, si rien n’est fait, le système social français court mécaniquement à sa perte.

«Lorsque vous allez chez le médecin, vous avez un remboursement par la sécurité sociale, c’est pour partie un épargnant japonais qui finance vos soins. Donc on se rend bien compte que ça ne va pas durer extrêmement longtemps. Un pays qui ne produit pas assez ne peut pas avoir ce niveau de dépenses sociales.»

«Selon les derniers chiffres, la France c’est 13% de la dépense sociale mondiale pour moins de 1% de la population», ajoute-t-il pour illustrer le poids de ce système, aujourd’hui déficitaire, basé sur la redistribution et qui pèse fiscalement sur les entreprises et donc leur compétitivité. Des entreprises qui disparaissent face à une concurrence étrangère moins entravée, aggravant ainsi encore la situation sociale en France. En somme, le serpent se mord la queue.

De manière plus générale, l’exécutif en France a depuis des années recours à un alourdissement des charges sur les entreprises afin de soutenir une dépense publique qui continue de croître.

«C’est 150 milliards de charges que les entreprises françaises paient en plus en France. C’est-à-dire que pour des tas de choses, il est bien moins cher de produire en Allemagne qu’en France, à cause de ce surcroît de charges.»

«Pour moins de 30 milliards d’euros, on peut relancer le pays», estime pourtant notre intervenant. Philippe Ansel pense notamment à un amortissement fiscal des investissements pour les matériels des entreprises et à un plafonnement des cotisations sociales à hauteurs de 4 SMIC pour retenir les talents.

«Plus le travailleur est qualifié, plus l’écart de charges est important entre la France et l’étranger», souligne-t-il. Un écart mortel à ses yeux à l’heure d’une «rupture technologique très importante». Dernière mesure d’allègement des charges que propose l’économiste: la suppression de la CFE (cotisation foncière des entreprises) et de la C3S (Contribution sociale de solidarité des sociétés) qui impactent directement les entreprises productives.

Il estime en outre nécessaire de ramener progressivement l’âge de la retraite à 65 ans. Au-delà des allègements de charges, notre intervenant souligne le supplément de production qui sera engendré par le travail, ainsi que les recettes fiscales et sociales allant de pair. «L’enjeu de la retraite à 65 ans c’est 70 milliards d’euros pour les comptes de l’État», résume-t-il.

Dans cette droite ligne, Philippe Ansel regrette l’usage que la France fit de l’euro lors de sa mise en œuvre. Si la monnaie unique est vivement critiquée depuis la crise de 2008 pour l’écart compétitif qu’elle contribue à creuser entre les pays de la zone euro, notre intervenant estime qu’un rendez-vous fut raté au moment de sa mise en œuvre.

De la rigueur que jusque-là imposaient les marchés financiers aux États, le recours à une monnaie mutualisée –garantissant des taux bas– a «anesthésié» les décideurs politiques dans certains pays. En somme, au lieu de se contraindre à l’autodiscipline et à prendre en compte les nouvelles formes de concurrence (notamment fiscale) au sein de la zone économique, la classe politique française aurait été, au contraire, «encouragée dans un biais négatif» à savoir, toujours le même… financer par la dette les dépenses de l’État.

«Au lieu d’investir dans le domaine productif, on a emprunté pour financer la dépense publique, donc quelque part l’euro nous asphyxie, car elle nous a privés des stimuli par les marchés financiers.»

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