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Grève générale contre la réforme des retraites en France (170)
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Depuis le 5 décembre dernier, la mobilisation contre la réforme des retraites fait rage. Au niveau économique, de nombreux secteurs sont impactés, mais à quel niveau? Est-il possible de compenser les pertes? Charles Sannat, analyste économique, répond à Sputnik.

La grève contre la réforme des retraites a affecté de nombreux secteurs: transports, tourisme, restauration, commerçants, particulièrement en Île-de-France. Mais sur le plan macroéconomique, l’impact du mouvement est relativement mesuré. Comme l’explique Charles Sannat, analyste économique, au micro de Sputnik:

«Il est encore trop tôt pour connaître les conséquences réelles de la grève. On a seulement un ordre de grandeur par rapport aux événements précédents. Le mouvement des Gilets jaunes a été calculé à 0,1% du PIB vu que la France était perturbée seulement un jour sur sept. Pendant la grève de 1995 contre la réforme des retraites, où les mouvements étaient très rudes et très pénalisants pour l’économie française, le manque à gagner a été estimé à 0,2 point de PIB. Donc au niveau macroéconomique, ça reste mesuré.»

Les transports sont les premiers concernés et s’il est encore trop tôt pour la RATP, la SNCF a dressé un premier bilan. Jean-Pierre Farandou, son nouveau dirigeant, affirme dans Le Monde que le manque à gagner est de 400 millions d’euros en 20 jours, soit 20 millions par jour, bien que la mobilisation ne soit pas encore terminée. Un chiffre calculé sur la base des grèves contre la réforme ferroviaire qui se sont déroulées entre le 22 mars et le 28 juin 2018. Le mouvement avait coûté 790 millions d’euros à la SNCF pour 37 jours de grève. Pour Charles Sannat, l’estimation de la SNCF est loin de la réalité car elle est basée sur le dernier mouvement de grève, mais il assure que le groupe ferroviaire n’arrivera pas à compenser ses pertes pour une raison capacitaire:

«Même si la SNCF affrète plus tard davantage de trains pour permettre un effet rattrapage de déplacement, l’effet sera relativement restreint en l’espèce. Prenons l’exemple des fêtes de Noël: c’est maintenant, donc celui qui ne peut pas aller passer Noël avec sa famille aujourd’hui, il y a peu de chance qu’il rattrape ce voyage dans 15 jours alors qu’il aura repris le travail et qu’il ne sera plus en vacances. Donc il y aura une perte pour la SNCF assez évidente qui se verra dans ses comptes de fin d’année.»

Comme en 2018, ce manque de recette est dû aux activités des voyageurs qui ont renoncé à prendre le train. De fait, les secteurs du commerce, de l’hôtellerie et de la restauration sont eux aussi touchés de plein fouet. Leurs représentants avaient fait état d’une baisse du chiffre d’affaires de 30% à 60% à la mi-décembre, avec des annulations de part et d’autre. Une «catastrophe» pour Marcel Benezet, président du Groupement national des indépendants. 

«Le problème, c'est qu'on ne voit pas d'issue. Autour des grandes gares, du Nord, de Lyon ou de Montparnasse, les taux d'occupation sont en chute de 50% à 60% par rapport à décembre 2018. Le problème devient grave car les hôteliers n'enregistrent plus de réservations, notamment pour Noël, ils ne reçoivent que des annulations», affirme-t-il au Parisien.

Pour l’analyste, cette baisse n’est pas seulement due à la grève. Au niveau du commerce, seuls les magasins de la capitale ont pu être impactés faute de transports, tout comme, par exemple, les petits commerçants qui ont loué un chalet sur le marché de Noël du parvis de la Défense et qui ont vu leur chiffre d’affaire divisé de moitié. Parce qu’en périphérie et en province, là où l’accès aux magasins se fait essentiellement en voiture, la grève n’a eu aucun impact, les magasins étaient bondés. Selon lui, ce qui pénalise principalement les commerces et le secteur du tourisme, c’est le changement d’usage. Les gens passent de plus en plus par l’e-commerce et ne se déplacent que très rarement en magasin. Ce qui a des conséquences pour certains commerçants.

La Chambre de commerce et d’industrie de Paris déplorait une baisse d’activité de 30% à 50% dans les magasins parisiens lors de la première semaine de grève. À la mi-décembre, Anne Hidalgo demandait des indemnisations pour les commerçants de Paris. En réponse, le gouvernement a réactivé les mesures d’aide utilisées lors du mouvement des Gilets jaunes, à savoir le report du paiement de leurs prélèvements fiscaux. Selon le député Laurent Maillard, porte-parole LREM à l’Assemblée, «avec ce différé de paiement de charges, les entreprises concernées pourront retrouver de la trésorerie dans ce moment un peu compliqué». Des mesures appropriées pour pallier les pertes potentielles selon Charles Sannat. 

«C’est la même chose pour le secteur du tourisme ou les VTC, on est sur un changement d’usage majeur. Entre un hôtel très moche, vu sur le périphérique à 80 euros la nuit, et un Airbnb en plein centre pour le même prix, le choix est vite fait. Ils peuvent se plaindre les hôteliers, mais pour quelle raison se plaignent-ils? Parce que c’est les grèves, parce que ce n’est pas bien ou parce qu’ils font face eux aussi à un changement d’usage majeur et l’adaptation est difficile, voire, pour beaucoup, impossible.»

De manière générale, la grève a eu un impact direct sur le budget des Français. Faute de transports, ils ont privilégié la voiture, le coût de l’essence et du parking ont généré des charges supplémentaires. Certains établissements scolaires se sont vus fermés, des parents ont dû poser un jour de congé ou ont plébiscité une baby-sitter. Alors est ce que les Français soutiennent toujours la grève? Un dernier sondage Ifop pour le JDD constate un soutien à la grève de 51%, légèrement en baisse par rapport au dernier, fait à la mi-décembre. Les manques à gagner financiers qui touchent plusieurs secteurs vont-ils impacter l’opinion publique? Selon l’analyste français, c’est surtout le traitement médiatique de tel ou tel chiffre qui va peser dans la balance.

«Vous pouvez expliquer aux gens que c’est une catastrophe économique tout comme vous pouvez zoomer sur une petite poubelle en feu en disant que les violences sont absolument terribles et que les Gilets jaunes sont des hordes de zombies assoiffés de sang qui pillent et qui mettent Paris à feu et à sang en filmant la seule poubelle qui brûle. Ça se fait depuis un an c’est extrêmement lassant. Est-ce que ça va affecter l’opinion, quelque part elle s’en contrefiche, tout va dépendre du traitement médiatique de cette information.»

Et quand il y a des perdants, il y a aussi des gagnants. Pour la garde d’enfants par exemple, la plateforme Yoopies observait «une hausse de 87% de la demande lors du 5 décembre, de 103% en Île-de-France». Les VTC ont pu faire exploser les tarifs, contrairement aux prix des taxis fixés par un arrêté préfectoral. Et à défaut de se rendre dans les magasins, les Français se sont tournés vers la vente en ligne comme Amazon ou Cdiscount pour avoir leur cadeau à temps pour Noël, et se sont vus accusés de profiter des grèves. La Fédération de l’e-commerce et de la vente à distance (Fevad) s’est défendue d’un effet positif de la grève. «Non, on ne voit pas de hausse de l’activité due aux grèves», assure Amazon dans les colonnes du Monde.

«Mais ces gagnants sont en réalité toujours gagnants à cause du changement d’usage majeur. Ce qui est très important en termes macroéconomiques, ce ne sont pas les petites évolutions ou les microchocs, je ne vous dis pas que la grève est agréable sur le plan économique pour tous les acteurs évidemment. Il y a des gens qui sont extrêmement pénalisés, mais en termes macroéconomiques, ce n’est pas ça qui est révélateur: ce sont les changements d’usage majeurs et les VTC en font partie. Les VTC sont peut-être gagnants aujourd’hui, mais avec l’arrivée des voitures autonomes, ils ne le seront plus du tout.»

Charles Sannat avoue le caractère pénible d’un mouvement social mais c’est là aussi tout son but. D’après lui, dans un rapport de force social, il n’y a aucune chance d’être entendu si ce rapport n’implique pas des pertes importantes et significatives pour le camp adverse. Bien qu'il serait préférable que les contestations se fassent pacifiquement.

Dossier:
Grève générale contre la réforme des retraites en France (170)

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SNCF, Charles Sannat, grève, économie, France
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