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Les syndicats ont finalement arraché à la direction de GE Gas Power Belfort un répit dans la diminution des effectifs du site. Le sort de l’usine de la cité du lion en rappelle un autre, celui de son ancien propriétaire, lui aussi entre-temps absorbé par le conglomérat américain: Alstom Energy. Analyse.

L’activité réparation rotor de GE Gas Power Belfort, dont la délocalisation partielle vers les États-Unis et l’Arabie saoudite avait été annoncée début juin par la direction de General Electric (GE), sera finalement maintenue en France. Tel est l’accord auquel sont finalement parvenus les syndicats et la direction française de General Electric en milieu de semaine, qui devait être concrétisé ce vendredi 12 juin.

Le 4 juin, faute d’un «accord unanime» avec l’ensemble des syndicats sur un report des RTT et des congés sur 2021 pour compenser «un retard de plus d’un mois de production», le groupe américain coupait court aux négociations avec les instances représentatives du personnel. Il annonçait son intention de transférer outre-Atlantique et vers le royaume wahhabite– une partie de son activité.

Un transfert de plusieurs dizaines de milliers d’heures de travail, représentant près de 30% de l’activité de réparation de turbines à gaz de GE Gas Power Belfort, menaçant potentiellement des dizaines d’emplois. Elle serait «une réponse ponctuelle répondant à une crise exceptionnelle» n’ayant «aucune conséquence sur les activités futures de Belfort», se défendait le groupe américain auprès de l’AFP.

L’annonce du conglomérat américain, en pleine sortie du confinement, survenait dans un climat particulièrement tendu. Le plan de délocalisation était connu depuis fin avril, alors que des syndicats patronaux étaient aussi vent debout contre GE. En cause, la demande unilatérale de la firme américaine à ses fournisseurs d’abaisser leurs prix de 20%. Face au plan de délocalisation, les syndicats des salariés du groupe dénonçaient déjà à la mi-mai un passage en force. Ces derniers pointaient alors du doigt le recours par la direction à de récentes ordonnances du gouvernement qui limitent les délais et les voies de recours des représentants du personnel lors de négociations autour de l’emploi.

«Si GE gardait la volonté de fermer le site de Belfort, ils ne feraient pas différemment aujourd’hui», réagissait alors Alexis Sesmat délégué syndical SUD à General Electric, au micro de France bleu Belfort Montbéliard.

L’argument du coronavirus passe d’autant plus mal que si le site de Belfort est situé dans une région particulièrement touchée par la pandémie, il n’en a pas moins continué à tourner «à 90%, dont 75% en production, avant même la réouverture des écoles», selon un communiqué de l’intersyndicale CFE-CGC, CGT.

La région est pourtant déjà sinistrée, puisque 460 salariés venaient de quitter les sites de Belfort, dans le cadre du «plan de sauvegarde de l’emploi» (plan social, en jargon technocratique) validé par les services de l’État en décembre 2019. C’est sans compter les 25 autres départs prévus dans le cadre de ce PSE d’ici octobre.

GE Gas Power, plan social après plan social

Un plan social qui, en son temps, avait également soulevé nombre de questions. Pressenti par les salariés, il avait été annoncé par la direction 28 mai, soit 48 h après les élections européennes. Un timing qui avait alors interpellé les élus locaux, qui pointèrent alors la responsabilité de l’État.

«J’espère que le Président de la République et le gouvernement mettront la même énergie à créer de nouvelles activités à Belfort qu’ils en ont mis pour déplacer l’annonce du plan après les élections européennes», accusait sur BFM Damien Meslot, maire Les Républicains de Belfort.

Il faut dire que le président de General Electric France n’est pas n’importe qui. Avant de rejoindre GE France en 2017 et d’en prendre la tête en avril 2019, Hugh Bailey n’était autre que l’ancien conseiller en charge du financement export d’Emmanuel Macron à Bercy, après avoir été le conseiller technique d’Arnaud Montebourg. En plus d’avoir piloté en 2015 le rachat de la branche énergie d’Alstom par son concurrent américain, le haut fonctionnaire est visé depuis juin 2019 par une enquête pour «prise illégale d’intérêt» suite à la saisie du procureur de la République de Paris par Delphine Batho,

Dans son courrier adressé au magistrat parisien, un mois après l’annonce par GE de son plan social, la députée des Deux-Sèvres révèle que le groupe énergétique aurait bénéficié d’un coup de pouce de 70,3 millions d’euros pour l’achat de quatre turbos alternateurs pour une centrale irakienne. Une aide de l’État français sous la forme d’une garantie financière… à l’exportation. Des «allégations» que «conteste fermement», par la voix de son avocat, le principal intéressé. À l’été 2016, il s’était mis en disponibilité de la fonction publique –qu’il pourra réintégrer lorsqu’il le souhaitera– avant de rejoindre GE comme directeur des affaires publiques (lobbyiste, en novlangue managériale).

Effectifs ou dividendes, GE a choisi

Depuis quelques années, le conglomérat américain a entrepris des coupes drastiques dans ses effectifs. L’entreprise de Boston a ainsi supprimé pas moins de 30.000 postes à travers le monde entre fin 2018 et fin 2019. Henry Lawrence, le PDG du groupe, promettait alors à ses actionnaires «de revenir à un niveau de dividendes équivalent» à ce que distribuent ses concurrents. Cette année, la crise du Covid et son impact sur le transport aérien a accentué les coupes: en mars, GE annonçait la suppression de 2.600 emplois, puis 10.000 supplémentaires début mai, soit 25% de ses effectifs dans l’aviation.

Une coupe drastique dans les effectifs qui ne peut être qu’accentuée par la suppression des doublons issus de l’absorption de son ancien concurrent, la branche énergie d’Alstom. Cette réalité interroge sur la bonne foi des responsables politiques français qui donnèrent l’aval au rachat de la branche énergie d’Alstom par GE en échange de «garanties» sur l’emploi. Le groupe américain devait ainsi créer 1.000 emplois sur le sol français d’ici fin 2018. Cinq mois après cette échéance, il présentait un plan de suppression de 1.044 emplois.

Chantage sur les clients

Au-delà du tour de vis exigé auprès de ses salariés comme de ses fournisseurs, les clients ne sont pas non plus épargnés. Dans la foulée du rachat du pôle énergie d’Alstom et de son portefeuille de clients, dont fait partie EDF, General Electric a récupéré le contrat d’entretien des turbines des 58 réacteurs nucléaires français. L’américain ne perdra pas de temps pour exercer un chantage sur l’État français, en arrêtant leur maintenance, afin de renégocier en sa faveur les contrats d’entretien.

Alors qu’auparavant, c’était l’État qui imposait ses conditions à un acteur privé pour le rachat de l’un de ses fleurons, biberonnés des décennies durant aux dépenses publiques, les rôles semblent être inversés. Aujourd’hui, le levier de la préservation de l’emploi semble plutôt être entre les mains de GE. Dans le cadre de son article dédié aux révélations de Delphine Batho, L’Obs relate ainsi un échange intéressant au Palais Bourbon. Une semaine avant sa saisie du procureur de la République à l’encontre de Hugh Bailey, la députée socialiste avait déposé un amendement au projet de loi relatif à l’énergie et au climat. Celui-ci, visant à mettre un terme aux garanties à l’export en faveur d’activités liées aux énergies fossiles, fut retoqué par le gouvernement. C’est alors que le rapporteur LREM du texte avait expliqué que, suite «à certains coups de fil passés par des entreprises», en cas d’adoption d’un tel texte, General Electric «risquait de délocaliser une partie de sa production de la France vers les États-Unis».

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Alstom, General Electric, France
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