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À quel point la crise du Covid-19 sera-t-elle aussi économique? La Cour des comptes dresse un tableau alarmiste des comptes publics à la suite de la crise sanitaire. Mais pour Henri Sterdyniak, chercheur affilié à l’OFCE et membre des Économistes atterrés, ce serait une erreur de suivre les préconisations de ce rapport.

«Tableau particulièrement noir», «prévisions très sombres» voire «apocalyptiques»: les superlatifs pour dépeindre le constat dressé par la Cour des comptes (CdC) ne manquent pas dans la presse. Et pour cause: le déficit public, déjà chronique en France et initialement estimé pour 2020 à 50 milliards d’euros –avant la crise engendrée par le Covid-19–, devrait passer à 250 milliards. Une somme qui ne représente pas moins de 11,4% du PIB et qui ferait alors s’envoler la dette à 120% de ce dernier.

«C’est un phénomène général dans le monde, il n’y a pas à s’inquiéter outre mesure de la situation», réagit au micro de Sputnik Henri Sterdyniak, membre du collectif des Économistes atterrés et chercheur affilié à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Pour lui, il faut ainsi raison garder face à ces difficultés économiques que la France n’est pas la seule à traverser. Un postulat que ne partagent pas les sages de la rue Cambon.

Présidés depuis le 3 juin par l’ancien ministre socialiste et commissaire européen Pierre Moscovici, ils recommandent au gouvernement une action «crédible» de redressement des comptes publics face à cette dérive budgétaire. Doit-on y voir un signe que les Français devront, contrairement à ce qu’on leur annonce depuis le début de la crise, se soumettre à une cure d’austérité, voire à des impôts nouveaux? «Il ne faut pas attacher beaucoup d’importance à ce rapport», balaie Henri Sterdyniak: «heureusement, les personnes de la Cour des comptes ne sont pas au gouvernement», ajoute-t-il.

«Le rapport n’a aucun bouclage macro-économique, c’est-à-dire qu’il ne tient pas compte de l’effet dépressif qu’aurait une forte politique d’austérité budgétaire, et donc le plus sage est de ne pas tenir compte de ce rapport», estime Henri Sterdyniak.

Pour ce dernier, le gouvernement ne doit pas ménager ses efforts pour épauler les acteurs économiques, entreprises et ménages confondus, afin de les préserver au mieux de l’onde de choc provoquée par la crise sanitaire. «C’est ça la priorité, plutôt que de regarder la dette ou le déficit public», martèle l’économiste. En somme, ce n’est pour lui clairement pas le moment de songer à faire des économies et de mettre les Français à la diète, qui plus est dans un contexte européen propice à la concurrence fiscale entre États membres.

«Grosso modo, les administrations ont pris à leur charge 80% de la chute du PIB, c’est quand même un chiffre relativement important», tient à souligner Henri Sterdyniak.

«Quoi qu’il en coûte», assénait très solennellement, dans son discours du 12 mars, Emmanuel Macron, appelant à mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour lutter contre la pandémie. Pourtant, en matière de soutien à l’économie réelle, la France se retrouve dans une situation pour le moins paradoxale. En effet, si celle-ci est mondialement réputée pour son haut niveau de dépenses publiques, elle aurait toutefois été moins généreuse dans ses mesures de soutien à ses acteurs économiques que ses voisins allemands ou britanniques, selon un rapport sénatorial.

Dans ce document remis au Sénat le 21 avril et rédigé par le Sénateur Les Républicains Albéric de Montgolfier, on découvre que l’Allemagne a alors investi 160 milliards dans la sauvegarde de son économie, soit 4,9% de son PIB. Le Royaume-Uni est de son côté à 3,9% du sien. Le pays de Margaret Thatcher aurait même mis sur la table deux fois plus d’argent que la France au titre du seul chômage partiel. Du côté de la France, 52 milliards ont été réinjectés via les principaux outils de prises en charge publique des pertes subies par les entreprises, soit 2,3% du PIB… En somme, trois fois moins, en valeur absolue, que l’Allemagne, plus de deux fois moins en proportion de notre richesse nationale.

«Trop tôt» pour juger, balaie l’économiste, qui souligne que l’étendue des dépenses qui seront en fin de compte effectuées dans le cadre de la lutte contre la pandémie du Covid n’est par définition pas encore connue. Une incertitude qui rend particulièrement difficile toute comparaison. D’ici septembre, le gouvernement doit notamment annoncer une série de mesures de relance de l’économie, qui n’ont pour l’heure pas encore été chiffrées. Difficile également pour lui de comparer, dans la mesure où la nature de l’économie française –le secteur du tourisme y tenant une place importante– l’a rendu plus vulnérable que d’autres aux conséquences de la pandémie.

«On ne va pas avoir un retour rapide à la situation d’avant-crise. Mais en sens inverse, les taux d’intérêt vont rester bas, beaucoup plus bas que ne le dit la Cour des comptes, parce que la dépression frappe tous les pays européens, donc la BCE va maintenir des taux d’intérêt très bas», développe Henri Sterdyniak.

L’économiste atterré ne se montre pour autant pas optimiste sur les perspectives de sortie de crise de l’économie française. Si la CdC planche sur trois scénarios, dont un prend le pari d’un retour rapide de la croissance au niveau d’avant confinement, pour Henri Sterdyniak l’économie française «ne va pas rebondir, l’économie des grands pays ne va pas rebondir rapidement», soulignant que certains secteurs, tels que le tourisme, l’automobile, l’aviation sont bien plus vulnérables aux conséquences de la crise sanitaire. À ce titre, il estime qu’il faut du changement.

«Maintenant, les ménages doivent consommer»

«Il faut planifier une croissance plus sobre et en tenant compte des contraintes écologiques», développe-t-il ainsi, appelant à «penser à l’avenir». Pour lui, si certains secteurs sont «condamnés à réduire la voilure», il faut en favoriser d’autres qui «s’inscrivent dans la transition écologique, la rénovation des logements, la santé, etc.» «Il faut réfléchir à de nouvelles sources de croissance. On n’aura pas de scénario en “v” avec une reprise rapide», résume-t-il.

Autre élément qui pourrait contribuer à sortir l’économie tricolore de la crise, la consommation. Henri Sterdyniak pointe ainsi du doigt –même s’il comprend leurs inquiétudes face à ce que peut réserver l’avenir– les ménages en chômage partiel qui, à ses yeux, «n’ont pas dépensé les revenus que l’État leur a versé».

«Naturellement, on serait mieux si les ménages consommaient, s’ils dépensaient les 90 milliards qu’ils ont accumulés sur leurs comptes bancaires. Tant qu’ils ne le font pas, on est obligé d’avoir un déficit public correspondant à ces 90 milliards.»

Les Français «doivent consommer», voilà l’un des rares points d’accord entre Henri Sterdyniak et le président de la Cour des comptes.

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Henri Sterdyniak, Cour des comptes (France), France
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