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La France, grande perdante du libre-échange imposé par les traités européens? L’économiste David Cayla rappelle que c’est pourtant elle qui fut l’un des principaux architectes des accords commerciaux qui lui sont aujourd’hui si défavorables. Dans ce contexte, rompre le cycle infernal de la désindustrialisation ne sera pas aisé.

L’Europe, paillasson d’un monde libre-échangiste?

Les Échos relatent le cas de la société du Canal de Provence. Subventionnée, celle-ci s’est tournée pour la deuxième fois en deux ans vers un importateur de canalisations turques aux dépens de Saint-Gobain, à Pont-à-Mousson, qui est en redressement. Le quotidien d’information économique et financière revient également sur les commandes de fibre optique chinoise qui «explosent» à travers tout le territoire, au grand dam de la dernière entreprise nationale de fibre. En somme, «la commande publique ne joue pas le jeu de la relocalisation», assène le quotidien économique, qui rappelle que la Turquie comme la Chine ont fermé leurs marchés publics aux Européens.

En matière d’ouverture des marchés publics, les chiffres sont sans appel: avec 95% d’ouverture pour 352 milliards en 2012, l’Union européenne caracole en tête. La Corée du Sud tient la deuxième place avec 65%, bien loin devant les États-Unis –que l’on dit pourtant chantre du libéralisme– qui donnent accès à 32% de leurs marchés publics aux entreprises étrangères (179 milliards).

Le Canada du très libéral Justin Trudeau fait encore deux fois moins, avec seulement 16%. Quant à la Chine, au Brésil, à la Turquie et à la Russie, s’ils étaient alors pointés du doigt pour l’ouverture quasi inexistante de leurs marchés publics aux entreprises étrangères, l’Australie ne faisait pas mieux. Des chiffres issus d’une proposition de résolution sur la réciprocité du Sénat, déposée en 2012, afin d’endiguer le phénomène. Un texte illégal au regard des traités européens, qui prévalent sur les lois nationales.

L'UE, seule à vraiment jouer le jeu du libéralisme

Ce libéralisme des Européens est-il autant sans contrepartie qu’il y paraît? À rebours des idées reçues, l’UE tirerait bien son épingle du jeu du libre-échange:

«L’Europe dans son ensemble est excédentaire. L’Europe s’est bien moins désindustrialisée que les États-Unis», précise à Sputnik David Cayla, professeur d’économie à l’université d’Angers.

Mais il faut y regarder de plus près, car certains pays tirent mieux leur épingle du jeu que d’autres. C’est tout particulièrement le cas de l’Allemagne, qui demeure depuis plusieurs années le pays avec le plus fort excédent commercial au monde, devant la Chine. Elle est suivie par l’Irlande, les Pays-Bas et l’Italie, celle-là même que nous percevons comme l’un des canards boiteux de l’UE.

© Sputnik .
La France enregistre le pire déficit commercial de l’Union européenne au 1er semestre 2020, selon les statistiques agglomérées par Eurostat.

Face à ces pays qui parviennent à s’imposer comme des acteurs de la mondialisation, d’autres la subissent, comme la France. Au dumping social des pays de l’Europe de l’Est, s’ajoute une attitude des administrations où «on achète forcément aux pays les moins chers».

En effet, favoriser les entreprises nationales (et même européennes) est interdit par les traités. Un contresens historique total, pour David Cayla. De la manufacture Saint-Gobain restructurée par Jean-Baptiste Colbert afin de réaliser la Galerie des Glaces du château de Versailles au mastodonte de l’aéronautique Airbus, l’économiste rappelle que la commande publique a toujours été un important outil de politique industrielle en France. Un outil dont elle est aujourd’hui privée.

L’UE, une construction française qui dessert la France

Reste à savoir comment la France, principal moteur politique de la construction européenne, a pu contribuer à instituer et accepter des règles lui étant autant défavorables? «Je vous rappelle que 1986 [l’Acte unique européen (AUE), instituant la liberté de circulation des hommes, des biens, des services et des capitaux, ndlr], c’est Jacques Delors. La monnaie unique, c’est François Mitterrand qui l’a fait! L’Europe actuelle a été faite par les Français!» martèle David Cayla.

Pour ce dernier, il faut d’abord se replonger dans le contexte de 1986. Une année où, de l’autre côté de l’Atlantique, le prix Nobel d’économie Milton Friedman plaidait «pour inscrire le libre-échange dans la constitution des États-Unis, alors même que les États-Unis étaient confrontés à la concurrence du Japon.»

«On tendait vers ça, on considérait qu’il y avait un consensus scientifique à ce niveau-là –c’est-à-dire pour l’ouverture sans contrepartie du commerce– et notamment pour éviter d’utiliser la dépense publique comme outil de politique industrielle», précise encore le professeur de faculté.

Ainsi, si ceux qui ont négocié les traités européens ne voulaient pas nécessairement le «mal de la France», ces élites auraient en revanche péché par ignorance de la chose économique. D’où l’aberration de priver l’Hexagone de l’un de ses principaux leviers de politique industrielle.

«Il y a dans la pensée économique un oubli total de ces traditions, de ces institutions nationales, c’est-à-dire que les personnes qui ont négocié ces traités étaient imbibées d’une vision de l’économie très abstraite», estime David Cayla.

Une situation qu’a également vécue l’Italie, qui fut privée quant à elle des dévaluations monétaires.«On a considéré que les pays étaient similaires, que tout était interchangeable», regrette l’économiste, qui estime que «la pensée économique n’est pas à la hauteur, en particulier en France.»

«Il y a une concomitance à la fois de la contrainte européenne et d’élites françaises qui n’ont toujours pas compris comment fonctionnait leur propre économie», résume David Cayla.

Une tare qui perdurerait encore aujourd’hui. En guise d’illustration, l’économiste prend l’exemple récent du plan de relance européen de 750 milliards d’euros qu’Emmanuel Macron a promu tant qu’il a pu. «Donner de l’argent à tout le monde, ce n’est pas une politique industrielle», tacle-t-il.

Plan de relance de l’UE: «ce n’est pas une politique industrielle»

Ironie de cette situation: la France continue de peser en Europe, malgré la dégradation de sa situation économique, tout en pesant contre ses propres intérêts. Ainsi, ce plan débloqué grâce à la France –ce qui «n’était pas du tout gagné», rappelle David Cayla– ne devrait pas lui profiter, bien au contraire. Un «paradoxe» absolu aux yeux de l’économiste.

«L’effort de la France n’est pas pertinent par rapport à ses besoins économiques. Concrètement, ce plan ne va pas bénéficier à la France, il va bénéficier à l’Italie, à l’Espagne, aux pays d’Europe centrale et orientale, mais la France va se retrouver contributeur net! Encore une fois, c’est l’idéologie qui domine sur le pragmatisme», conclut David Cayla.

Pour lui, deux solutions s’offrent ainsi aux Français: soit la France adapte sa compétitivité aux traités qu’elle a elle-même négociés, «ce qui devrait prendre encore plusieurs décennies», soit elle les déchire et quitte l’UE pour recouvrer l’usage de ses leviers économiques.

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Tags:
désindustrialisation, Emmanuel Macron, France
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