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    Commémoration de Mai 68 par Macron : «parodie et dénaturation»?

    © Sputnik . Alexei Vitvitsky
    France
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    Louis Doutrebente
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    L’Élysée envisage de célébrer les 50 ans de Mai 68. Emmanuel Macron souhaite-t-il simplement inscrire dans la mémoire collective un mouvement qui a profondément transformé la France ou récupère-t-il un symbole fort à des fins politiques? Analyse de connaisseurs du mouvement de 68, le syndicaliste Gérard Filoche et le sociologue Michel Wiewiorka.

    «Il y a deux mai 68, un mai 68 mondain et un mai 68 ouvrier —grèves générales et salariées-. Dans le mai 68 mondain, Emmanuel Macron comme Cohn-Bendit ont tout à fait leur place. C'est le genre de personnages autocentrés, qui sont capables de tout à fait communier avec les aspects superficiels de cette grande grève générale.»

    Pour Gérard Filoche, homme politique, syndicaliste et figure de la gauche désabusée, l'affaire est claire: Qu'Emmanuel Macron envisage de célébrer les 50 ans de Mai 68 relève de l'imposture. Le leader syndical y voit en effet un mouvement avant tout ouvrier, qui a abouti à un certain nombre d'avancées sociales. Et à ce titre, le «Président des riches», comme est parfois qualifié Emmanuel Macron, n'aurait aucune légitimité à se draper dans l'étendard de Mai 68.

    Pourtant, comme le souligne Michel Wiewiorka, éminent sociologue et fin connaisseur des ressorts de la politique, «il s'agit de commémorer le dernier grand événement historique qu'a connu la France. Le choix d'Emmanuel Macron de dire "je fête cet événement, un moment historique", est tout à fait légitime.»

    «Une augmentation du salaire de 33% du SMIC et de 55% du salaire minimum agricole: […] S'il y a une commémoration de mai 68, c'est comme ça qu'il faut la faire, sinon, ça fera une parodie et une dénaturation», estime pour sa part Gérard Filoche.

    En tout état de cause, Michel Wiewiorka souligne aussi qu'Emmanuel Macron «a été proche de Paul Ricœur», icône intellectuelle du mouvement et défenseur de «l'idée d'une politique de la juste mémoire» (la Mémoire, l'Histoire, l'oubli, 2000). Enfin, le sociologue voit dans cette idée d'Emmanuel Macron un petit calcul politique, un renvoi d'ascenseur:

    «Son élection doit quelque chose à Dany Cohn-Bendit. Et je dirais même, de manière beaucoup moins visible, à l'autre grand leader de Mai 68, Alain Geismar, qui lui aussi a voté Emmanuel Macron.»

    Le calcul politique serait donc bien présent dans ce projet de célébration des événements de 1968, d'autant que l'opposition au Président vient actuellement essentiellement de sa gauche. Entre la baisse des APL de 5 € et l'application par ordonnance de la nouvelle loi travail, le chef de l'État ne chercherait-il pas à redorer quelque peu son image politique? Un calcul risqué, selon Michel Wiewiorka:

    «Par contre, la légitimité commence à être mise en cause quand on regarde la situation de la France aujourd'hui et qu'on la compare avec les acteurs du mouvement. Vous aviez en mai 68 d'abord les étudiants et ensuite les syndicats en gros. […] Socialement, qu'il s'agisse du monde étudiant ou […] du monde du travail, il ne donne pas l'image d'un Président ayant été à l'écoute de ces deux univers.»

    Gérard Filoche va encore plus loin. Pour lui, qu'Emmanuel Macron donne des gages à sa gauche n'a pas de sens politique:

    «Il n'a pas de flanc gauche! Il est à droite, il n'y a pas d'ambiguïté sur Macron, il est même à droite de la droite! C'est Thatcher, Macron! Il y a encore des gens qui baladent cette idée, mais elle fumeuse.»

    Pour autant, ne néglige-t-il pas certaines facettes importantes de cet événement éminemment complexe? En effet, Michel Wiewiorka rappelle que Mai 68 charrie «l'image de modernité culturelle», sur laquelle s'appuie Emmanuel Macron. Les mots-clefs du langage de cet homme politique classé dans cette gauche libérale-libertaire sont «progrès» et «modernité».

    Les intellectuels qui ont soutenu Macron durant la campagne présidentielle, à l'instar de Bernard Henri Levy, Alain Geismar ou Erik Orsenna illustrent parfaitement cette volonté de nouvelle mutation de la société: celle d'une révolution sans barricades. Michel Wieviorka évoque cette transformation voulue en Mai 68 et reprise par le Président:

    «Mai 68, ça était une brèche culturelle, comme l'avait dit Edgar Morin à l'époque. Et de ce point de vue là, le Président se présente comme ouvert culturellement. Il est libéral économiquement et ouvert culturellement, ou moderne culturellement.»

    À trop se concentrer sur la lutte des classes mise en avant par cette gauche perdue depuis l'avènement d'Emmanuel Macron, à estimer comme Gérard Filoche qu'«ils pensent sans doute que c'est un mouvement jeune et impétueux et ignorent surtout que c'est la plus grande grève générale de l'histoire de l'Humanité», on perd de vue qu'il existe une sorte de transcendance dans Mai 68. Celle de redéfinir la liberté et l'égalité.

    Le mouvement reste la matrice de l'idéologie des droits individuels, du jouir sans entraves, qui irrigue encore notre société libérale et libertaire. Emmanuel Macron semble vouloir dépasser la bataille des idées perdues par la gauche sur le plan économique depuis quelques années en recentrant le discours autour de Mai 68 sur la révolution culturelle. Michel Wieviorka estime que le Président s'approprie ainsi la puissance symbolique de cette période dans l'inconscient collectif et assume son opposition avec la droite conservatrice:

    «Mai 68, c'est surtout un épouvantail qui a été brandi par les acteurs politiques tout au long des années 70, 80, 90 et jusqu'à Nicolas Sarkozy, qui a dit qu'il fallait en finir vraiment avec 68.»

    Nicolas Sarkozy s'était ainsi exprimé durant la campagne présidentielle de 2007 qui l'opposait à Ségolène Royale. Il s'était ouvertement positionné sur une ligne dure, la droitisation, et avait stratégiquement promis une rupture avec la politique exercée lors des quarante dernières années en se plaçant en désaccord idéologique total avec cette philosophie contestataire. Une stratégie payante, qui avait permis à de nombreux commentateurs d'estimer que la «droite avait gagné la bataille des idées».

    Pourtant si les thèses d'Éric Zemmour ou de François-Xavier Bellamy ont reçu un écho non négligeable dans la population française, c'est bien un homme imprégné des thèses de la révolution culturelle de Mai 68 qui siège à l'Élysée.

    Pour autant, Michel Wieviorka nous engage à relativiser la portée du geste d'Emmanuel Macron:

    «Je ne pense pas qu'il faille apporter trop d'importance symbolique, parce que ce n'est pas parce qu'il commémorera 68 qu'il sera à l'écoute de ce qui bouge dans la société.»

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    Tags:
    commémoration, histoire, Emmanuel Macron, France
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