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    Gérard Chaliand

    Gérard Chaliand, géopolitologue: l’Occident «fait joujou avec le terrorisme»

    © Sputnik . Antoine Harrewyn
    France
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    Jean-Baptiste Mendès
    14401

    Baroudeur stoïcien, on ne présente plus Gérard Chaliand. Il a tout vécu ou presque, il est allé partout, écrit une cinquantaine d’ouvrages. L’homme semble toujours, à 84 ans, plein de vie, sportif et avide de savoir. Ce qui l’anime, c’est le conflit et son analyse. Portrait de «l’Arpenteur des guerres».

    Tutoiement direct, le verbe alerte, le loup de mer réfugié dans sa tanière parisienne a encore de beaux jours devant lui. Armes et livres pour seule décoration, le personnage entre difficilement dans une case: grand voyageur, spécialiste des conflits irréguliers, poète, tiers-mondiste. Timide devant celui dont j'admirais à l'université les positions et tribunes, me voici enfin face à Gérard, chez lui. Après avoir parcouru le monde entier, suivi les guérilleros algériens et vietnamiens, il pose un regard acéré sur la société occidentale.

    Retrouvez les meilleurs moments de cet entretien en vidéo

    Suite aux tragiques attentats islamistes en 2015, François Hollande le martelait d'un air qu'il voulait martial: «la France est en guerre». Gérard Chaliand ne semble pas de cet avis et il me le fait savoir cash:

    «On n'est pas en guerre, c'est absurde, nous ne faisons que subir les quelques dégâts collatéraux d'un conflit entre l'islamisme et le reste, nos médias sont très largement responsables de la psychose qui règne dans les pays occidentaux. Finalement, nous sommes encore une société du spectacle qui fait joujou avec le terrorisme.»

    Oui, mais c'est quoi, une guerre, déjà? Le spécialiste des conflits irréguliers, comme il aime à se présenter parfois, hausse la voix et balaie les imprécations de l'ancien président du Conseil général de Corrèze:

    «Si l'on est en guerre, il y a une censure de guerre. Donc on dit à ce moment-là, ça suffit la télé, on ne fait plus joujou. Nous ne sommes pas qu'une société du spectacle, vous annoncez ce qu'il s'est passé et vous dites le nombre de morts et vous fermez votre gueule!»

    Il y a peu, nous commémorions les dix ans de l'embuscade d'Uzbeen, Afghanistan, où dix soldats français mourraient sous les balles des talibans, ce qui a été vécu comme une tragédie en France: Nicolas Sarkozy se rendit même sur les lieux. Devenant un problème politique et social, l'attachement à la vie de chaque soldat modifie radicalement la manière de faire la guerre en Occident:

    «L'opinion publique n'encaisse plus ce genre de pertes […] On ne peut plus faire les guerres comme autrefois, d'abord parce qu'on ne veut pas perdre d'hommes […] il y a une sensiblerie très différente.»

    De ses débuts au FLN à ses cours de science politique dispensés actuellement au Kurdistan irakien en passant par le nord-Vietnam, Chaliand n'est pas homme à regretter. Tout jeune, pour assouvir sa passion, il n'a rien trouvé de mieux pour s'aguerrir que les guerres de décolonisation, dès les années 1950. Il s'engage progressivement à la gauche de la gauche anticolonialiste, révolté par la torture commise par l'armée française:

    «Pour nous, enfants de la République, c'est un choc, en principe, c'était un machin nazi. C'est par la suite que j'apprendrai que toutes les armées torturent».

    De fait, il s'est depuis, semble-t-il, beaucoup déniaisé. Pour le mouvement indépendantiste, il appartiendra au réseau des porteurs de valises, dont les précédentes équipes (Curiel et Jeanson) se firent pincer par les forces de l'ordre. Sa tâche consistait à sortir des cadres du FLN de Paris pour les transporter en Suisse, en Belgique ou en Allemagne. Chaliand ne sera jamais inquiété ni même repéré par les renseignements généraux. Préférant sa liberté au confort partisan, celui-ci ne s'encartera pourtant jamais, impossible d'ailleurs en le côtoyant d'imaginer le contraire:

    «Ni membre du parti communiste ni trotskyste ni prochinois, c'est une rareté, encarté nulle part, classé comme tiers-mondiste».

    Avec sa compagne, Juliette Minces, sociologue spécialiste de la femme musulmane, il se rapproche des milieux intellectuels parisiens, proche des éditeurs François Maspero et Niels Andersson, il en profitera pour publier son premier essai intitulé L'Algérie est-elle socialiste? Une question à laquelle il répond par la négative, illustrant une première déception face à la l'islamisation de l'Algérie. Les gauchistes n'y avaient vu que du feu: «avec eux, on mangeait le saucisson et on buvait du rouge». Oui, effectivement, ils ont bien changé.

    Les mouvements de libération, ça le connaît, il en a fait sa spécialité. D'ailleurs, il est appelé parmi des Chinois, des Soviétiques, des Yougoslaves, les non-alignés et le Bloc de l'Est par Amilcar Cabral, héros de la décolonisation de la Guinée-Bissau. Il sera un des seuls à répondre à cet appel au maquis. De cette folle expérience, il en écrira Lutte armée en Afrique, ouvrage qui remportera un large succès littéraire et traduit en plusieurs langues, décrivant de l'intérieur l'organisation de la lutte armée, la sociologie d'un maquis, du jamais vu à l'époque. Il sera plus tard recommandé par le Comité Vietnam national, dont Sartre faisait partie, pour réaliser un portrait similaire au Vietnam du Nord. Michel Jan, sinologue réputé et ami de 40 ans de Chaliand, résume sa méthodologie:

    «Mêler l'Histoire, le terrain et son expérience personnelle.»

    Sur les rives du Fleuve rouge, l'expérience majeure de sa vie, il étudia l'extraordinaire capacité de résistance des nord-vietnamiens, reprenant la fameuse phrase d'un Lyndon Johnson frustré: «de petits hommes jaunes vêtus de pyjamas noirs et chaussés de sandales» et se montre admiratif de ce «despotisme éclairé» qui a résisté aux Français, aux Américains et aux Chinois et qui désormais, affiche un taux de 7% de croissance et ne se lamente pas sur son passé colonial. Succès de librairie ce troisième ouvrage, il le présentera devant plusieurs universités américaines. Impensable en France:

    «Vous imaginez un jeune Américain qui pendant la guerre d'Algérie, serait venu dans une université française et expliquer pourquoi l'armée ne pouvait pas gagner la guerre?»

    Grand praticien du terrain, il se réfère néanmoins beaucoup durant cet entretien à la théorie, aux déterminismes géographiques, aux rapports de forces géostratégiques… À la manière d'un Yves Lacoste, père de la géopolitique française, l'une de ses connaissances, parti également à l'extrême gauche, qui s'est fait connaître par une étude traitant de la destruction des digues du Fleuve rouge par les Américains.

    Michel Jan me confie également que Gérard Chaliand a toujours manifesté lors de ses multiples aventures un grand «respect pour les populations sans idéologie particulière». Lui, le tiers-mondiste d'extrême-gauche, passé par les rangs du FLN, ne se définit plus désormais comme tel:

    «Un observateur participant, sérieux et réaliste, toujours attaché au droit des peuples à l'autodétermination.»

    «L'arpenteur des guerres» est l'auteur de plus d'une cinquantaine d'ouvrages, anthologies, poèmes, atlas, comptes rendus de voyages, études historiques, analyses de lutte des guérillas. Il a aussi renouvelé l'approche de textes anciens notamment l'Arthashastra, traité politique et militaire de l'Inde antique, mais aussi Le Nouvel art de la Guerre, inspiré de l'inévitable Sun Tzu.

    Et pour couronner le tout, Gérard Chaliand a fait partie du Tribunal Russel. Moins médiatisé aujourd'hui, ce tribunal informel a été fondé dans les années 1960 par Bertrand Russel et Jean-Paul Sartre pour juger les crimes américains au Vietnam, une cour de justice fortement marquée à gauche, on l'aura compris, mais qui aura le mérite de mettre en lumière les crimes de guerre des vainqueurs: Vietnam, Palestine, Amérique du Sud, Arménie… une initiative qui obtiendra des Prix Nobel de la Paix.

    Mais Chaliand n'appartient pas à ces éternels indignés, cherchant la repentance forcenée de l'Occident. Après avoir sillonné la planète et défendu de nombreuses populations, il s'en est revenu vers la patrie de ses parents, l'Arménie, pour s'intéresser notamment au génocide.

    «Je m'étais battu pour tout le monde, la question arménienne est revenue sur le tapis à cause de l'assassinat d'un certain nombre de diplomates et que les Turcs continuent à dire qu'il ne s'est rien passé et que s'il s'était passé quelque chose, c'est que les Arméniens l'avaient cherché, je me suis dit qu'il fallait que je fasse quelque chose.» 

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    Tags:
    terrorisme, géopolitique, France
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