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    Une photo d’Emmanuel Macron et de deux jeunes hommes provoque la polémique

    Onfray, la satire, les accusations d’homophobie… et la censure?

    © AFP 2018 Eliot BLONDET/POOL
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    Fabien Buzzanca
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    Le philosophe Michel Onfray a défrayé la chronique en publiant début octobre une lettre à l’intention du Président de la République. Pleine d’ironie et d’allusions sexuelles, elle a été accusée d’homophobie. Déprogrammé de plusieurs émissions, Michel Onfray crie à la censure. Sputnik France revient sur cette polémique.

    «Mon cher Manu,
    Mon Roy,
    Mais aussi:
    Mon Chéri,
    Je me permets en effet cette familiarité, mon cher Manu, car des photos t'ont récemment montré partout sur la toile aux Antilles enlaçant un beau black, bodybuildé en prison, luisant de sueur tropicale, ce qui semblait te ravir jusqu'au plus profond —si tu me permets l'expression…»

    Michel Onfray n'a que peu goûté de voir Emmanuel Macron pris en photo le 30 septembre à Saint-Martin entouré de deux jeunes, dont un ex-braqueur. Plus que la simple prise de clichés, c'est le contenu de la pellicule qui a fait polémique. Dans l'une des photos, on voit le Président enlacer un «beau black», comme le qualifie Michel Onfray. Dans une autre, ce même individu fixe l'objectif tout en levant son majeur. Un doigt d'honneur qui a inspiré une lettre au philosophe, qui tout au long de son œuvre file une métaphore sexuelle qui aboutit au «fist-fucking» du peuple français. Ou comme l'explique Michel Onfray «La main, puis tout le bras dans le cul». Dans «Lettre à Manu sur le doigté et son fondement», on peut notamment lire:

    «Quoi qu'il en soit de ce fondement et de son propriétaire, c'est proprement manquer de doigté envers la République que de se laisser mettre de la sorte en arborant ce sourire radieux qui témoigne de ton contentement. Pareil goût relève de ta vie privée qui est celle du second corps du roi, elle ne devrait pas affecter ton premier corps qui est politique et républicain. Ce sourire, c'est le même que tu arborais sur les marches de l'Élysée le jour de la fête de la musique en compagnie d'une brochette d'individus, eux-aussi férus de ce très subtil langage des signes. On ne dira pas que tu caches ton jeu. Il n'y a que les crétins pour feindre que tu dissimules. Tu es du genre à nous le mettre bien profond, pour dire clairement ce qui ne devrait pas te choquer sous forme de mots, puisque la chose te ravit quand elle se trouve exprimée sous forme de geste.»

    Ces envolées au vitriol ont choqué. Certains observateurs, qu'ils soient journalistes, éditorialistes ou simples quidams y ont vu une attaque homophobe. «Michel Onfray: sa lettre ouverte homophobe adressée à Emmanuel Macron» titrait le site Non Stop People. Quant à Maurice Szafran, ancien patron de Marianne, il a accusé le philosophe «d'homophobie latente» sur le plateau de «L'Heure des Pros», animé par Pascal Praud sur Cnews.

    «Mais je rêve ou quoi? Est-ce que depuis tant de temps, j'ai écrit tellement de choses depuis 1989, est-ce qu'il y a un livre, une phrase qui permette de dire que je suis homophobe? (…) Pourquoi les philosophes n'ont-ils pas le droit à la satire?», a répondu le principal intéressé sur le plateau de BFMTV le 7 octobre.

    Au Point, le philosophe caennais s'expliquait plus en détail: «Le problème n'est pas l'étreinte, mais le doigt d'honneur. Si le Président avait enlacé une femme, j'aurais dit exactement la même chose. Mais il se trouve qu'il a enlacé un garçon. Ce n'est pas de ma faute tout de même.»

    Trop tard.

    Dès les premiers soubresauts de la controverse, Michel Onfray était devenu, pour un temps, trop sulfureux. Le 8 octobre, il devait se rendre sur le plateau du «Magazine de la santé», diffusé sur France 5. Mais il n'aura pas la chance de raconter les conséquences de l'accident vasculaire cérébral (AVC) dont il a été victime il y a quelques mois et qui lui a soufflé son dernier opus «Le deuil de la mélancolie». La rédaction du magazine a préféré attendre que l'orage passe. «Ce n'est pas de la censure. Nous ne voulions pas participer au bad buzz autour des propos de sa lettre ouverte. Le jour où tout cela sera calmé, il pourra revenir», expliquait Benoit Thévenet, le producteur de l'émission.

    Accusation de censure

    Sans surprise, Michel Onfray ne l'a pas entendu de cette oreille. Et des soutiens sont sortis du bois. Comme le rapporte Télé-Loisirs, l'ancien producteur historique de l'émission Christian Gerin a appelé la présentatrice du programme Marina Carrère d'Encausse pour lui signifier sa désapprobation:

    «J'ai appelé Marina Carrère d'Encausse pour lui dire: "Tu déconnes à plein tube". Je trouve le texte de Michel Onfray graveleux et de mauvais goût, mais c'est au tribunal de juger s'il est homophobe. C'est lamentable de le décommander pour ces raisons. De quel droit on censure un philosophe?»

    Le philosophe assure avoir été également évincé d'un programme de la chaîne cryptée: «Canal+ a été plus malin en m'expliquant qu'ils avaient changé de thème et donc d'invité…». Au-delà des pontes du paysage audiovisuel français, Michel Onfray pense que l'Élysée pourrait lui en vouloir personnellement.

    Le 28 septembre, il annonçait mettre un terme à l'enseignement qu'il prodiguait à ses élèves de l'Université populaire de Caen. Si l'intellectuel normand a décidé de quitter l'estrade d'une institution qu'il a lui-même créée en 2002 et qui visait à fournir une éducation populaire, gratuite et ouverte à tous, c'est qu'une mauvaise nouvelle venait de lui parvenir à l'oreille. Il venait d'apprendre que c'est précisément dans les oreilles des auditeurs de France Culture que ne résonnera plus sa voix. La radio du service public avait décidé d'arrêter de retransmettre ses cours comme elle en avait pris l'habitude chaque été. Michel Onfray émet l'hypothèse d'une décision politique, même s'il prend ses précautions. Sur le plateau de «Zemmour et Naulleau» le 10 octobre, il a livré son sentiment:

    «Je dis rien. Je dis juste qu'on ne me donne pas d'explication. Et que précédemment, dans le Journal du Dimanche ou dans Le Parisien, Sylvain Fort —qui est la plume du Président- avait fait savoir qu'un certain Éric Zemmour, qu'un certain Alain Finkielkraut et qu'un certain Michel Onfray défendaient des idées nauséabondes et que ça déplaisait en haut lieu à l'Élysée.»

    Du côté de France Culture, on se défend de toute obéissance au pouvoir, comme l'a souligné Sandrine Treiner, directrice de la radio: «Il n'y a aucune pression politique, c'est ridicule. Nous l'avons énormément soutenu, mais il n'y a pas de passe-droit à France Culture et, en termes de pluralisme, la question se posait de diffuser chaque été un seul et même essayiste. Notre antenne est libre de tout pouvoir, du pouvoir politique, mais aussi du pouvoir de Michel Onfray.» Des explications qui n'ont pas convaincu le philosophe. Il écrivait récemment sur son site:

    «Après France Culture, c'est donc France 5 qui me prive de micro. Cela confirme la censure dont je fais l'objet de la part du service public audiovisuel et dont je parlais dans ma satire.»

    La censure, encore ce mot. Il est revenu le 8 octobre lors de son passage dans l'émission animée par le journaliste André Bercoff sur les ondes de Sud Radio: «On a une incapacité aujourd'hui à penser librement. Parce que si vous pensez librement, vous aurez droit à ça: homophobe, raciste, antisémite, compagnon de route de Marine Le Pen, etc. On ne peut plus débattre, on ne peut plus dialoguer», s'est désolé Michel Onfray. Avant de se livrer à une comparaison avec la dystopie de George Orwell:

    «Il y a une criminalisation de la pensée d'opposition, qu'elle soit de droite ou de gauche. On n'a pas le droit d'être nationaliste si on aime la France, si on aime le drapeau bleu-blanc-rouge, si on aime la liberté, l'égalité et la fraternité, et j'ajoute la laïcité et le féminisme. C'est totalement orwellien. On est en plein dedans, cette façon d'écrire l'histoire, d'interdire la pensée libre.»

    Emmanuel Macron et Alexandre Benalla
    © AP Photo / Christophe Ena
    Michel Onfray semble ne pas en avoir fini avec Macron. Début septembre, il publiait sur son site une première initiative épistolaire sobrement intitulée «Lettre ouverte au Président Manu». Dans le texte, il tançait le locataire de l'Élysée après la nomination de l'un de ses proches au poste de Consul à Los Angeles. Depuis, il y a donc eu «Lettre à Manu sur le doigté et son fondement» dans laquelle tout y passait: «évaporation» des bénéfices réalisés du temps où Emmanuel Macron officiait en tant que banquer d'affaires, levée de fonds à Las Vegas, Benalla, reine des paparazzis au rôle obscur ou encore distributions de «hochets» à ses proches. Les attaques contre le locataire de l'Élysée sont légion. Et elles devraient bientôt être rejointes par de nouvelles piques:

    «Je t'annonce une bonne nouvelle: comme je dispose de plus de temps pour moi depuis que mes cours à l'Université populaire sont passés dans la moulinette de ton rectum citoyen, je me réjouis de pouvoir t'annoncer que je t'écrirai plus souvent que je ne l'avais prévu lors de ma première lettre. Cette perspective nouvelle me donne le même sourire que toi, mais pour d'autres raisons: je suis ravi!»

    Car pour Michel Onfray «mettre ou ne pas mettre, là est la question…»/Il entend donner la réponse.

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    Tags:
    homophobie, accusations, censure, Michel Onfray, Emmanuel Macron, Saint-Martin, France
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