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    La police française conduit un contrôle à proximité de la frontière franco-italienne lors de la conférence sur le climat COP21 en 2015

    «La police avec nous!», un rêve des Gilets jaunes pas (encore) tout à fait devenu réalité

    © REUTERS / Eric Gaillard
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    Fabien Buzzanca
    Mouvement des Gilets jaunes en France et en Belgique (225)
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    Une partie des forces de l’ordre soutient la fronde sociale qui frappe la France. Plusieurs initiatives sont lancées. La dernière en date? Des policiers se prennent en photo, gilet jaune sur le dos. Sputnik France a contacté plusieurs syndicats de police afin de connaître leurs sentiments par rapport au tsunami jaune qui déferle sur le pays.

    «La police avec nous!, la police avec nous!»

    De la Provence à la Bretagne, des confins du Sud-Ouest à la capitale, ce slogan a été entonné des centaines de fois depuis que les Gilets jaunes ont décidé d'investir les routes de France. Les manifestants appellent les forces de l'ordre à rejoindre leur combat. Mais la situation est complexe. Selon les syndicats contactés par Sputnik France, une majeure partie des fonctionnaires de la police nationale est derrière le mouvement à titre individuel. Mais entre devoir de neutralité et respect de la hiérarchie, montrer son soutien n'est pas chose aisée.

    ​Reste que des initiatives sont lancées. Le «Collectif autonome des policiers d'Île-de-France», une organisation issue du mouvement des «Policiers en colère», a appelé le 25 novembre sur Facebook les policiers à se prendre en photo avec leur plus beau «gilet jaune fourni par l'administration». Partagé plus de 13.000 fois, l'appel a déjà permis de récolter plusieurs clichés.



    «Si vous aussi vous êtes en détresse dans la police», écrivent les organisateurs dans leur message. Un mal-être qui explique le soutien d'une grande partie des policiers pour le mouvement des Gilets jaunes, à en croire Michel Thooris, secrétaire général du syndicat France police-Policiers en colère:

    «Ce que l'on vit aujourd'hui avec les Gilets jaunes à l'échelle nationale, nous, policiers, l'avons vécu en 2016 à l'échelle d'une profession avec le mouvement des Policiers en colère. Nous ne sommes pas propriétaires de la souffrance collective ou individuelle, mais notre profession et nos effectifs sont parmi les catégories socioprofessionnelles les plus en souffrance. Je pense que personne ne peut le nier si l'on se fie au nombre de suicides dans nos rangs. Certains collègues n'ont pas pu se faire entendre par la grogne des Policiers en colère initiée en 2016 et qui est finalement retombée au fil des mois, car, par des manœuvres habiles, les gouvernements ont réussi à étouffer la contestation. Pour beaucoup de collègues, les Gilets jaunes sont le moyen de se faire entendre à l'échelle nationale.»

    Il fait ici référence à l'élan inédit qui avait vu en 2016 et durant plusieurs mois des milliers de gardiens de la paix en colère, équipés de leurs brassards «police» et pour certains le visage dissimulé, défiler la nuit à Paris ou en province. Un mouvement propulsé par l'association Mobilisation des policiers en colère (MPC), fondée par Maggy Biskupski, une policière de 36 ans qui s'est suicidée et a été retrouvée à son domicile le 12 novembre. Le mouvement MPC a été lancé à la suite de l'attaque de deux véhicules de police au cocktail Molotov à Viry-Châtillon, dans l'Essonne, et qui avaient grièvement blessé deux gardiens de la paix.

    «Le sentiment général est très clair, selon notre organisation. Une grande majorité des fonctionnaires de la police nationale espèrent voir le mouvement des Gilets jaunes pouvoir faire infléchir la politique injuste du gouvernement. Il ne faut pas oublier que les policiers en sont les premières victimes. Encore une fois, il suffit de regarder le taux de suicide et le taux de dépression qui frappent notre institution. Le malaise que vivent les policiers depuis des années ne fait que s'accentuer depuis l'élection d'Emmanuel Macron», explique Michel Thooris.

    Sans compter que les forces de l'ordre, comme le rappelle Alexandre Langlois, secrétaire général du syndicat de police VIGI, subissent également la hausse des taxes et la perte de pouvoir d'achat qui ont mis les Gilets jaunes dans la rue:

    «Nous sommes touchés par l'augmentation du prix de l'essence peut-être encore plus que d'autres. Le niveau de taxation, celui des salaires qui ne bougent pas et le mépris de ceux qui nous dirigent nous frappent. Nous faisons partie du peuple et il est normal que nous soyons à ses côtés et que nous soutenions cette démarche.»

    Mais être «à côté» du peuple n'est pas chose aisée dans un tel contexte quand on est fonctionnaire de police. «Quand nos collègues sont en opération de maintien de l'ordre ou plus globalement en service, la règle qui s'applique est celle de la neutralité du service public. Dans ce cadre, les collègues ne sont pas amenés à prendre position sur le mouvement des Gilets jaunes. Que l'on aime ou pas Emmanuel Macron, il a été élu de manière démocratique et légitime lors de la dernière élection présidentielle. Il représente nos institutions et la police nationale est garante de ces institutions. En revanche, une fois l'uniforme tombé, ils peuvent parfaitement participer aux manifestations et soutenir individuellement les Gilets jaunes», rappelle Michel Thooris.

    «Qu'ils viennent me chercher»
    Le syndicat Unité SGP Police-FO avait appelé ses adhérents à effectuer une journée «zéro PV» pour la première mobilisation des Gilets jaunes le 17 novembre. «On adhère, parce que cette grogne est la même pour les salariés du privé, du public et pour les flics que je représente», expliquait le 7 novembre Yves Lefebvre, secrétaire général d'Unité SGP Police-FO à nos confrères de BFMTV.
    Pas forcément une bonne idée pour Alexandre Langlois:

    «Ce n'était pas très malin de leur part vu qu'ils proposaient quelque chose d'illégal. De notre côté, nous soutenons le mouvement depuis le début et appelons nos collègues à faire preuve de discernement pour savoir si c'est réellement nécessaire de mettre des contraventions ces jours de blocage ainsi qu'au niveau du maintien de l'ordre. Nous avons également appelé nos collègues à manifester avec leurs gilets jaunes quand ils sont en civil. Il y a des moyens de montrer son soutien de manière constructive sans se mettre hors la loi.»

    Dès le 9 novembre, Éric Morvan, le directeur général de la police nationale, avait envoyé un «télégramme» aux principaux responsables des forces de l'ordre qu'avait pu consulter 20 Minutes. Un document qui rappelait que les gardiens de la paix «ne peuvent s'associer à un rassemblement ou à une manifestation, quels que soient leur objet ou leurs modalités, en service, en tenue d'uniforme, armés ou en utilisant des matériels, des équipements ou des véhicules de service».

    ​Pourtant, depuis le début du mouvement, plusieurs vidéos circulent sur les réseaux sociaux et montrent des membres des forces de l'ordre enfiler leurs gilets jaunes, déposer leurs casques ou encore partager un repas avec des manifestants.

    «Dans les voitures de police, il y a des gilets qui sont jaunes. C'est au ministère de prouver que l'intention des collègues était bien de soutenir le mouvement et non de se mettre en sécurité sur la voie publique. Je leur souhaite bien du courage. On peut très bien jouer sur les mots. De manière générale, il y a une sympathie des forces de l'ordre pour les Gilets jaunes. Après, au gouvernement de continuer de harceler son personnel comme ils savent si bien le faire pour nous faire taire. Je rappelle que l'on a encore eu un suicide hier. On en est à plus de 30 cette année», explique Alexandre Langlois.

    Michel Thooris rappelle que désobéir ou manquer au principe de neutralité ferait encourir «des risques administratifs» aux policiers. Mais d'après lui, ces scènes participent plus d'une volonté d'établir une bonne relation avec les Gilets jaunes:

    «Sur la question des casques enlevés, nous sommes plutôt dans une démarche de dialogue et d'apaisement. Établir une relation de confiance avec les manifestants permet d'éviter les débordements que l'on a vus le 24 novembre à Paris. Je n'y vois pas d'atteinte à la fonction ou de refus d'obéir à un ordre.»

    Des scènes qui tranchent sévèrement avec d'autres images qui, elles aussi, sont devenues virales sur les réseaux sociaux. On peut y voir des membres des forces de l'ordre faire un usage de la force qui semble disproportionné au regard de la situation.

    ​Pour Michel Thooris, rien à voir avec une quelconque antipathie pour les Gilets jaunes. Il cible plutôt les autorités:

    «En analysant ces images brutes de décoffrage, on peut en effet considérer qu'il y a un usage disproportionné de la force. Mais il faut s'inscrire dans un contexte global. Quelle a été la réalité du maintien de l'ordre ce jour-là? Quand on laisse des collègues plusieurs dizaines d'heures sans même la possibilité de pouvoir se restaurer, vous imaginez les niveaux de pression et de tension qu'ils subissent… Sans parler de la mauvaise gestion de ces manifestations et des effectifs par l'exécutif qui conduit à la fatigue et au surmenage de certains fonctionnaires. On en arrive malheureusement parfois à une maîtrise de l'usage de la force qui n'est pas parfaite. Cela ne vient pas d'une mauvaise intention ou d'une animosité quelconque envers les Gilets jaunes.»

    Alexandre Langlois en profite également pour tacler les autorités: «Nos collègues sont très remontés par rapport au fait qu'ils n'ont pas eu les ordres cohérents pour mettre fin aux attroupements qui ont eu lieu sur les Champs-Élysées le 24 novembre. Ceux qui les composaient étaient clairement venus pour en découdre avec les forces de l'ordre. Et je ne les mets pas dans le même sac que les Gilets jaunes, même si certains en portaient.»



    Les policiers sont donc, dans leur globalité, sensibles à la cause des Gilets jaunes et refusent de les assimiler aux casseurs. Ils peuvent ruser pour montrer leur soutien, même quand ils sont en service. Mais peuvent-ils franchir une étape supplémentaire? Pourrions-nous voir des policiers refuser d'obéir aux ordres et rejoindre totalement cette lame de fond contestataire qui balaie l'Hexagone? Pour Michel Thooris, c'est impossible:

    «Si notre organisation syndicale est clairement favorable aux Gilets jaunes, une partie de la population française, même si elle semble minoritaire, est contre ce mouvement. Des Français qui ont voté Emmanuel Macron le soutiennent toujours et ces citoyens ont le droit d'être tout à fait satisfaits de la politique menée par le gouvernement. Ils ont aussi droit à ce que la police nationale respecte le principe de neutralité. Tant que les ordres émaneront de l'autorité légitime, je ne pense pas que mes collègues désobéiront. Après, il est toujours possible qu'un individu isolé dérape et refuse d'exécuter un ordre, mais même cela me paraît très peu probable.»

    Alexandre Langlois va dans le même sens et souligne que le pays ne vit pas «une révolution». Le policier rappelle cependant qu'une grande partie des Français soutient le mouvement et qu'ils ne sont pas tous dans la rue. Il fait aussi référence à une saillie bien connue d'Emmanuel Macron. Le 24 juillet, en pleine affaire Benalla, le président de la République s'exprimait face aux parlementaires de la majorité: «On ne peut pas être chef par beau temps. S'ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu'ils viennent le chercher.» Une invitation à laquelle les Français pourraient répondre en masse? Alexandre Langlois s'interroge:

    «Si tout le monde descend dans la rue, que l'on assiste à un véritable raz-de-marée populaire de gens qui veulent répondre à l'invitation de Monsieur Macron qui avait déclaré "Qu'il vienne me chercher", peut-être qu'à ce moment-là, les forces de l'ordre prendront une autre décision. Mais nous n'en sommes pas encore là.»

     

    Dossier:
    Mouvement des Gilets jaunes en France et en Belgique (225)

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    Tags:
    premier ministre, cocktail Molotov, révolte, révolution, police, manifestation, mobilisation, émeutes, gilet, gilets jaunes, La République en Marche! (LREM), Christophe Castaner, Édouard Philippe, Emmanuel Macron, Paris, France
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