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    Gilets jaunes le 1 décembre à Paris

    Violences policières: «Il y a deux poids, deux mesures pour Théo et Fiorina»

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    Fabien Buzzanca
    Mouvement des Gilets jaunes en France et en Belgique (404)
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    Jacob, 20 ans, est venu à Paris le 8 décembre pour manifester avec sa compagne Fiorina. Alors que la situation dégénérait sur les Champs-Élysées, la jeune fille de 20 ans s’est effondrée, victime d’un projectile au visage. Jacob s’est confié à Sputnik sur les circonstances du drame. Il en veut aux autorités et aux policiers.

    Deux jeunes étudiants de 20 ans qui viennent sur Paris manifester aux côtés des Gilets jaunes. Et le drame. Le 8 décembre, Fiorina, étudiante amiénoise en sciences humaines, se trouve sur les Champs-Élysées avec Jacob, son compagnon du même âge. Alors que des casseurs font face aux policiers, ces derniers décident de faire usage de la force. Les projectiles volent et l'un d'entre eux atteint la jeune fille sous l'œil gauche.

    ​D'après son entourage, les médecins ne pourront rien faire pour sauver son œil. De plus, sous la force de l'impact, Fiorina a subi de multiples fractures au visage et au nez. Prise en charge par les secours et emmenée à l'hôpital Cochin, elle a depuis été admise à l'hôpital de la Salpêtrière, à Paris, où Jacob veille sur elle. L'étudiant en science politique accuse les forces de l'ordre d'avoir fait un usage disproportionné de la force. Il affirme que ces dernières ont tiré «au flashball» et lancé «des grenades» sur des «manifestants pacifiques» au lieu de «viser les casseurs». Il s'est confié à Sputnik France.

    Sputnik France: Comment se sent Fiorina?

    Jacob: «Elle est très fatiguée. Elle a du mal à dormir et surtout des difficultés à s'alimenter. Cela fait plusieurs jours qu'elle mange peu.»

    Sputnik France: Pouvez-vous nous raconter en détail ce qu'il s'est passé sur les Champs-Élysées ce fameux 8 décembre?

    Jacob: «Nous sommes arrivées aux alentours de 9 h 30 sur les Champs-Élysées pour participer pacifiquement à la manifestation des Gilets jaunes. À partir de 12 h 00, il ne se passait plus rien. Nous avons alors demandé aux forces de l'ordre qui fermaient l'avenue de nous laisser sortir. Mais ils ont refusé. Sur les coups d'environ 13 h 50, le magasin Publicis Drugstore situé en haut des Champs-Élysées a été attaqué par des casseurs. Ils ont arraché les panneaux en bois qui protégeait l'enseigne et ont allumé des feux. Une équipe de policiers en civils équipés de casques, boucliers et flashballs est alors intervenue afin de repousser les casseurs et de permettre aux pompiers d'agir. Les casseurs étaient à droite des policiers quand ils sont rentrés sur les Champs-Élysées. Mais ils ont fait usage de leurs armes aussi bien devant qu'à gauche. Plusieurs tirs de flashballs ont retenti ainsi que des grenades, le tout en direction de Gilets jaunes pacifiques qui ne faisaient qu'observer la scène. Fiorina et moi nous trouvions à proximité de l'ambassade du Qatar, en haut de l'avenue. On ne pouvait plus reculer. D'un côté, les gendarmes mobiles bloquaient une possible voie de sortie et derrière nous se trouvait un mur sur lequel Fiorina était acculée. Elle a alors reçu un projectile en plein visage à environ 1 cm sous l'œil gauche et s'est effondrée.»

    Sputnik France: Par quel type de projectile a-t-elle été atteinte?

    Jacob: «On ne sait pas. C'est l'enquête qui le déterminera. Les médecins ne peuvent pas se prononcer. Ce qui est sûr, c'est que sur les vidéos de la scène, on peut entendre plusieurs grenades détoner [par respect pour Fiorina, nous avons décidé de ne pas montrer les vidéos de la scène circulant sur le Web, ndlr]. Les forces de l'ordre tiraient également au flashball. Tout de suite après qu'elle soit tombée, plusieurs personnes se sont interposées entre elle et les policiers afin qu'ils cessent de faire usage de la force.»

    Sputnik France: Comment jugez-vous le dispositif mis en place et l'attitude des forces de l'ordre ce jour-là?

    Jacob: «Il est évident qu'il fallait mettre en place un dispositif policier important afin d'éviter toute nouvelle scène de pillage et de saccage de la capitale. Je ne suis pas contre. Ceci étant dit, les policiers et les gendarmes mobiles doivent faire un usage proportionné de la force et viser les casseurs et les personnes agressives et non pas les manifestants pacifiques qui ne font qu'observer.»

    Sputnik France: En voulez-vous plus aux auteurs des tirs ou à ceux qui donnent les ordres?

    Jacob: «Fiorina et moi en voulons à plusieurs responsables. Tout d'abord à ceux qui ont demandé une répression plus féroce le 8 décembre. Des consignes ont sûrement été données par le ministère de l'Intérieur. Nous en voulons à ceux qui ont donné l'ordre de bloquer les manifestants sur les Champs-Élysées. Et pour finir, nous en voulons aux policiers qui n'ont pas su réfléchir avant d'utiliser leurs armes et qui ont tiré sur des manifestants pacifiques au lieu de viser spécifiquement les casseurs et les éléments perturbateurs.»

    Sputnik France: Certains policiers mettent en avant l'extrême état de fatigue dans lequel ils se trouvent…

    Jacob: «Même en étant très fatigué, à aucun moment il n'est excusable de faire usage de la force sur des individus qui ne sont pas équipés de protection, qui se trouvent à plus de 100 mètres et qui ne représentent pas de menace pour les forces de l'ordre. Il suffit de faire preuve d'un minimum de discernement. L'utilisation du flashball et de tout type de grenade sont réservés en cas de danger imminent pour les policiers. Or nous ne représentions aucun danger.»

    Sputnik France: Sur les réseaux sociaux, des internautes appellent le Président de la République à se rendre au chevet de Fiorina comme avait pu le faire François Hollande pour Théo Luhaka. Qu'en pensez-vous?

    Jacob: «Il y a clairement deux poids, deux mesures. Concernant Théo Luhaka, la police a fait face à un refus d'obtempérer qui a dégénéré et une expertise a démontré que le coup de matraque n'était "pas contraire aux règles de l'art". Dans notre cas, nous manifestions pacifiquement et observions la scène. Nous ne cautionnons en aucun cas les pillages et les débordements et pourtant Fiorina a été touchée. Alors je ne sais pas si la visite d'Emmanuel Macron à son chevet changerait grand-chose. Cela serait symbolique, mais le mal est fait. De plus, je pense qu'il n'y a pas de volonté politique de la part du pouvoir de s'afficher aux côtés des Gilets jaunes. C'est plutôt l'inverse et la répression violente qui prime.»

    Sputnik France: Une cagnotte en ligne a été lancée en soutien à Fiorina et a déjà récolté plus de 38.000 euros au 12 décembre. Cela démontre une vraie solidarité au sein du mouvement des Gilets jaunes. Pourrait-elle devenir un symbole de la lutte?

    Jacob: «On verra bien. Je ne vais pas m'engager à sa place. Peut-être qu'une victime innocente est une martyre.»

    Sputnik France: Qu'avez-vous pensé des annonces d'Emmanuel Macron en faveur du pouvoir d'achat?

    Jacob: «Je ne pense pas qu'elles soient de nature à calmer les Gilets jaunes. Son augmentation du SMIC était plus ou moins prévue dans son quinquennat. Il a décidé de tout donner tout de suite. Il nous parle d'un débat sur l'immigration alors que le jour même il envoyait le secrétaire d'État auprès du ministre de l'Europe et des Affaires étrangères, Jean-Baptiste Lemoyne, pour signer le pacte de Marrakech sur les migrations. La suppression de la hausse de la CSG pour les retraités modestes est une avancée. Mais les travailleurs qui gagnent plus ou moins 1.500 euros par mois n'ont rien obtenu si ce n'est une hypothétique prime de fin d'année ou la défiscalisation des heures supplémentaires. Les mesures écologiques ne sont pas prises. L'augmentation de la taxe sur les carburants pour faire la transition écologique était une vaste fumisterie. Nous sommes déçus sur le volet planétaire et écologique. De manière plus générale, Emmanuel Macron a trop tardé et les Gilets jaunes attendent maintenant beaucoup plus. Ils demandent notamment l'organisation de référendums d'initiative populaire. Il faut comprendre que les gens veulent pouvoir participer davantage à la vie politique. Le plus triste reste que la violence a été nécessaire pour commencer à se faire écouter du Président. Il aurait dû prendre en considération les revendications des Gilets jaunes bien avant. C'est malheureux qu'il ait fallu mettre la France à feu et à sang et saccager la capitale plusieurs semaines de suite pour qu'enfin une réponse politique soit donnée. Et encore, une réponse bien en deçà des attentes. Emmanuel Macron tente de gagner du temps en donnant quelques miettes pour calmer les gens et espérer qu'avec les fêtes de Noël, le mouvement s'essouffle et ne recommence pas en janvier.»

    Sputnik France: Il faut donc continuer à manifester et se remobiliser le 15 décembre?

    Jacob: «Oui, il faudra y retourner samedi. J'appelle tous les Gilets jaunes à continuer la lutte. Emmanuel Macron n'a pas répondu aux problématiques, notamment d'une partie de la France rurale qui est à l'origine de ce mouvement. Il faut qu'en France, les gens qui se lèvent le matin puissent vivre dignement de leur travail. Le Président et ses ministres sont complètement déconnectés de la réalité. Ils ne pensent qu'en termes de grandes métropoles.»

    Sputnik France: Où serez-vous le 15 décembre?

    Jacob: «Au chevet de Fiorina.»

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    flashball, gilets jaunes, violences policières, témoignage, blessure, grenades lacrymogènes, grenade, blessés, émeutes, manifestation, violences, victimes, La République en Marche! (LREM), Édouard Philippe, Christophe Castaner, Emmanuel Macron, Paris, France
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