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    Acte 5 des Gilets jaunes à Paris, le 15 décembre 2018

    Béchade: «du Robin des Bois à l’envers, on prend aux pauvres pour donner aux riches»

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    En pleine crise des Gilets jaunes, Philippe Béchade, président des Éconoclastes, a livré à Sputnik son analyse d’un mouvement qu’il juge légitime. Les protestataires aspireraient à plus de démocratie et de justice. Pour lui, les élites françaises et bruxelloises font la sourde oreille aux «populistes», un terme qu’il ne trouve pas péjoratif.

    «Le mouvement des Gilets jaunes a pour cause des problèmes profonds, comme le ras-le-bol fiscal et au-delà de ça, c'est surtout une demande de plus de justice afin de mieux répartir l'effort. Et non faire du Robin des Bois à l'envers, c'est-à-dire prendre aux pauvres pour donner aux riches. Ce qui est un peu le constat que l'on a pu faire avec le crédit d'impôt compétitivité emploi (CICE) ou la suppression de l'impôt sur la fortune.»

    Philippe Béchade, président du think tank des Éconoclastes, se définit comme un «père de famille inquiet pour l'avenir». Pour cette raison, il comprend le tsunami jaune qui déferle depuis plusieurs semaines sur la France. Les deux mesures qu'il cite, à savoir la conversion du crédit d'impôt compétitivité emploi (CICE) en baisses de charges pérennes pour les entreprises et la suppression de l'impôt sur la fortune (ISF) remplacé par un impôt sur la fortune immobilière (IFI), sont symboliques pour les Gilets jaunes. Elles justifient selon lui l'étiquette de «président des riches» dont est affublé Emmanuel Macron.

    ​La transformation du CICE en baisses de cotisations sociales pour les entreprises devrait coûter 40 milliards d'euros à l'État, sachant qu'il devra cumuler la baisse des charges et le remboursement des années précédentes. Le problème, c'est que ce dispositif créé en 2013 par François Hollande et qui vise à octroyer une réduction d'impôts sur les salaires inférieurs à 2,5 fois le SMIC a coûté des dizaines de milliards d'euros à l'État depuis son lancement. La contrepartie pour les entreprises devait être la création d'emplois. Seulement, personne n'a été capable d'avancer un chiffre sûr. France Stratégie, organisme chargé d'évaluer le dispositif, a dégainé un rapport publié en mars 2017. Il chiffrait les créations d'emplois liées au CICE à environ 100.000 entre 2013 et 2015. C'est peu, mais encore pire quand on sait que la fourchette allait de 10.000 à 200.000 emplois… Ce qui pousse certains à s'interroger. C'est le cas du sénateur communiste de la Seine-Saint-Denis Fabien Gay. Il a récemment fait une intervention à la chambre haute du Parlement afin de demander: «Où est passé l'argent du CICE?»

    Quant à la suppression de l'impôt sur la fortune (ISF) et son remplacement par l'impôt sur la fortune immobilière (IFI), le manque à gagner pour l'État a été chiffré à 3,2 milliards en 2018. 4,5 milliards avec l'instauration d'un prélèvement forfaitaire unique ou «flat tax» sur les revenus du capital. Ces décisions visaient à privilégier l'investissement productif plutôt que la rente immobilière. L'argent économisé devait également être investi dans l'économie française. C'est la théorie du «ruissellement». Mais est-ce une flaque d'eau ou une rivière qui ruisselle? Les économistes pataugent. Philippe Béchade est pour sa part convaincu que ces mesures très coûteuses ont été financées en pénalisant les plus faibles et porte le débat sur le terrain européen:

    «La chute des recettes fiscales, on est allé la chercher dans la poche de tout le monde: la hausse des taxes sur le carburant, la non-indexation des pensions, etc… Mais qui cela touche-t-il en premier lieu? Les plus faibles. Et il se trouve que nous avons atteint l'os. Les gens qui soutiennent les Gilets jaunes ne peuvent plus payer. Mais cela dépasse largement les frontières de la France. La prise de conscience est telle qu'en Espagne on vient d'annoncer l'augmentation du salaire minimum de 22%. Et en Italie, le budget a été construit de manière à relancer un minimum l'économie et à soutenir les plus faibles. Ce qui a d'ailleurs été critiqué par Bruxelles, car pour cela les Italiens souhaitent creuser leur déficit.»

    La tension est palpable depuis plusieurs semaines entre Rome et Bruxelles. Le pouvoir italien que se partagent La Ligue de Matteo Salvini et le Mouvement 5 Etoiles de Luigi Di Maio a présenté le 23 octobre un budget affichant un déficit de 2,4% contre les 0,8% promis en juin dernier. En effet, la coalition qualifiée de «populiste» par ses détracteurs souhaitait faire appliquer les réformes promises aux électeurs: création d'un revenu citoyen de 780 euros pour les plus défavorisés, réduction des impôts, baisse de l'âge de départ à la retraite, relance de l'investissement public, etc. Cette première version du budget 2019 italien a été rejetée par la Commission européenne, une première.

    Dans un premier temps, les Transalpins ne voulaient rien lâcher et ont joué la montre. Devant les menaces de sanctions et l'inflexibilité de Bruxelles, ils ont accepté de mettre un peu d'eau dans leur Chianti. Le 12 décembre, Giuseppe Conte, Premier ministre de la Péninsule, a annoncé des efforts visant à porter le déficit à 2,04% contre 2,4% précédemment. Une initiative saluée par le commissaire européen aux Affaires économiques Pierre Moscovici, mais qu'il juge cependant insuffisante:

    «C'est un pas dans la bonne direction, mais je veux toutefois dire ici que nous n'y sommes pas encore, qu'il reste encore des pas à faire, peut-être de part et d'autre.»

    Du coup, les Italiens se sont remis au travail et un compromis a été trouvé dans la soirée du 16 décembre entre La Ligue, le Mouvement 5 Etoiles et Giuseppe Conte. «Nous avons trouvé un accord sur davantage de réductions budgétaires, ce qui devrait plaire à l'UE», s'est félicité Matteo Salvini auprès de l'agence de presse Ansa.

    ​Une situation compliquée que n'aura visiblement pas à traverser la France, si l'on en croit Pierre Moscovici. Alors qu'Emmanuel Macron a annoncé une série de mesures en faveur du pouvoir d'achat pour un montant d'environ 10 milliards d'euros, le budget français pour 2019 va déraper. Annoncé jusqu'ici à 2,8%, en dessous du seuil fatidique des 3% fixé par Bruxelles, il devrait finalement atteindre 3,2% du PIB, d'après les déclarations du Premier ministre Édouard Philippe au quotidien Les Échos.

    Alors, traitement à l'italienne pour l'Hexagone? Pas vraiment. Dans un entretien au Parisien, Pierre Moscovici a dit suivre la situation «avec beaucoup d'attention»… mais prend en compte le contexte actuel du pays: «Aujourd'hui, le gouvernement doit résoudre une équation complexe, alors que les Français ont fait beaucoup d'efforts ces dernières années pour repasser sous la barre des 3%.» D'après le commissaire européen, «si on se réfère aux règles: dépasser cette limite peut être envisageable de manière limitée, temporaire, exceptionnelle». Une différence de traitement entre l'Italie et la France? Inacceptable pour Philippe Béchade:

    «Quand la France décide soudainement de mettre 10 milliards d'euros sur la table pour calmer les Gilets jaunes et creuse également son déficit, cela passe tout seul pour Bruxelles. Monsieur Moscovici souligne que les circonstances l'exigent et que si la France promet de repasser sous la barre des 3% de déficit en 2020 tout est OK. Il y a clairement deux poids, deux mesures.»

    «Il n'y a pas d'indulgence. Ce sont nos règles, et rien que nos règles. Ne faisons surtout pas comme s'il y avait d'un côté une sévérité excessive et de l'autre, je ne sais quel laxisme. La comparaison avec l'Italie est tentante, mais erronée, car les situations sont totalement différentes. La Commission européenne surveille la dette italienne depuis plusieurs années; nous ne l'avons jamais fait pour la France», explique quant à lui Pierre Moscovici, toujours dans les colonnes du Parisien. L'Italie obtient la deuxième place des pays les plus endettés de l'Union européenne avec un ratio de plus de130% en dette/PIB. La France approche, elle, des 100%.

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    Reste que l'argument n'est pas valide pour Philippe Béchade. L'expert avance plus plutôt la réputation «populiste» du pouvoir italien qui ne lui permettrait pas d'obtenir les mêmes largesses de Bruxelles. Il trouve pourtant que «populisme» n'est pas un gros mot.

    «Le terme populisme a une connotation péjorative, mais dans populisme il y a peuple. Travailler pour le peuple et pour les intérêts du peuple, je ne vois pas quelle plus haute inspiration on pourrait avoir. Il faut aussi demander son avis, ce qui est une forte revendication des Gilets jaunes qui souhaitent des référendums d'initiative citoyenne. Comment peut-on considérer cela de manière péjorative? C'est tout le contraire. Nous avons besoin de plus de démocratie. Mais Bruxelles ne veut surtout pas de cela. Nous connaissons tous la formule de Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne: «Il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens.» Quiconque conteste cette gestion technocratique et déconnectée du peuple et de la démocratie est populiste, extrémiste, irréaliste, etc.»

    Selon lui, le mouvement des Gilets jaunes est symptomatique d'une crise alimentée par la gestion «technocratique» de l'Union européenne et une monnaie non adaptée à plusieurs économies européennes, dont la France:

    «Je suis père de famille. J'ai très peur que mon fils vive moins bien que nous. Parce que cela va être difficile de trouver du boulot s'il n'y a pas de croissance. Si on ne peut pas dévaluer l'euro, il faudra dévaluer les salaires. Dévaluer les coûts de production revient à distribuer des salaires de misère ou à délocaliser dans des pays à bas coûts. Et symétriquement avec cela, la poursuite de la hausse de l'immobilier qui est beaucoup plus rapide que la progression des revenus. Sans parler de l'explosion des taxes. Pour rester compétitif avec l'euro aujourd'hui, on est obligé de sacrifier le pouvoir d'achat des citoyens. Si penser qu'il faut que ça change, cela s'appelle du populisme, alors oui, vous pouvez m'appeler populiste.»

    Les élections européennes de mai 2019 font figure de test pour Bruxelles. Dans plusieurs pays, des formations politiques qualifiées de «populistes», de «souverainistes» voire d'«extrême droite» et qui ne sont en tout cas pas connues pour leur sympathie à l'égard de l'Union européenne sont en bonne position dans les sondages. Prenons les trois premières économies de la zone euro, par exemple. En Allemagne, une enquête INSA datée du 12 décembre 2018 place l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), en quatrième position. Le parti déclare que «la plus grande hypothèque pour une économie sociale de marché qui fonctionne réside dans la politique de sauvetage actuelle des États de la zone euro et dans la manipulation par la BCE de la politique monétaire». Ambiance.

    Du côté de l'Hexagone, la République en marche semble souffrir de la crise des Gilets jaunes. La côté de popularité d'Emmanuel Macron n'en finit plus de chuter et un récent sondage IPSOS publiée dans L'Opinion place le Rassemblement national de Marine Le Pen largement en tête des intentions de vote avec 24%, contre 18% à la majorité présidentielle.

    ​Autre enseignement qui ne doit pas rassurer Bruxelles: la montée en puissance de Nicolas Dupont-Aignan et de sa formation Debout la France. Crédité de 8% des voix, il talonne Les Républicains, qui s'inquiètent par la voix de la présidente de la région Ile-de-France Valérie Pécresse de la possibilité de «finir derrière Dupont-Aignan».

    «La France crève surtout du pillage d'une oligarchie, "le parti de l'étranger" d'après moi, qui gouverne contre le peuple. Emmanuel Macron doit prendre une décision: gouverne-t-il pour les Français ou pour l'Union européenne qui défigure la belle idée européenne?», s'interrogeait récemment Nicolas Dupont-Aignan dans les colonnes de Valeurs actuelles.

    Enfin l'Italie. Une enquête de Der (europäische) Föderalist datée du 19 novembre 2018 place La Ligue de Matteo Salvini et le Mouvement 5 Etoiles de Luigi Di Maio très largement en tête au niveau des projections de sièges. Les deux formations eurosceptiques en obtiendraient respectivement 28 et 24 au Parlement européen. Des chiffres susceptibles de donner des sueurs froides à Bruxelles? Philippe Béchade est loin d'en être convaincu:

    «Une vague populiste aux élections européennes ne changerait pas grand-chose si la BCE et Bruxelles continuent de faire la sourde oreille. Il y a ce dogme de l'euro qui enterrera les populations européennes pour faire en sorte que tout continue de fonctionner comme actuellement. Et cela fonctionne mal.»

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    gilets jaunes, économie française, pouvoir d'achat, crise, crise économique, travail, politique, élections, chômage, pauvreté, économie mondiale, manifestation, économie, Union européenne (UE), Luigi di Maio, Nicolas Dupont-Aignan, Matteo Salvini, Emmanuel Macron, Pierre Moscovici, Jean-Claude Juncker, Marine Le Pen, Bruxelles, Italie, Europe, Paris, France, Allemagne
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