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Le télétravail s’est imposé dans le quotidien des Français. Une expérience difficile pour les uns, plus positive pour les autres. Mais même ces derniers commencent à déchanter et employés comme employeurs songent au retour «à la normale». Analyse d’une psychothérapeute et d’un directeur de cabinet de conseil en entreprise.

Le télétravail, vu au début de la pandémie du Covid-19 comme un mode de fonctionnement provisoire, tend à se pérenniser et à peser sur le moral des Français. Pour Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, «il y a une sorte de gueule de bois du télétravail», même chez les plus enthousiastes vis-à-vis de cette pratique. Selon lui, ce n’est pas «l’avenir» du travail.

«La joie toute simple des rapports humains»

Même s’il «est un peu tôt» pour analyser des méfaits du télétravail, Philippe Schleiter, dirigeant de Delta Lead, cabinet de conseil en conduite du changement et management, souligne au micro de Sputnik que les gens deviennent «très préoccupés» par cette perspective de télétravail à l’infini.

«Pour les spécialistes qui s’intéressent au sujet, il y a un parallèle avec une tendance que l’on a eu avec les autoentrepreneurs. On est arrivé à une espèce de petit esclavage moderne, avec des gens seuls face à des boîtes», estime Philippe Schleiter.

Le travail à distance change le rapport de forces avec l’employeur, prévient ainsi le consultant.

Non seulement «le groupe exerce une pression sociale sur les décisions de l’entreprise», mais il faut y rajouter «la joie toute simple des rapports humains» d’employés qui «ont plaisir de travailler avec leurs collègues

Psychologiquement, le télétravail est «mal perçu»

Un autre danger qui guette est celui du «risque de dissociation». «Les gens commencent à comprendre qu’une fois que vous avez délocalisé votre employé dans sa maison à 10 km, pourquoi ne pas le délocaliser en Inde ?», rappelle le directeur du cabinet de conseil.

«Il faut reconnaître que cette excitation pour le télétravail est très forte dans les milieux urbains, avec des gens qui ont de bons salaires et un logement où il est facile de trouver une place pour un bureau. Si on prend “la France périphérique” ou des usines, le télétravail est beaucoup moins drôle», signale Philippe Schleiter.

Sophia Kantin, psychiatre et psychothérapeute, confirme que «d’une manière générale, le télétravail est mal perçu.» Pour la plupart de ses patients, «sauf un ou deux à qui ça évite les transports», il est très difficile d’être en lien avec ses collègues ou sa hiérarchie, même s’ils font des réunions en ligne.

«La plupart travaillent beaucoup plus longtemps que sur leur lieu du travail. Ils se mettent la pression eux-mêmes, ils ont peur que ça ne soit jamais aussi bien», signale Sophia Kantin.

La psychothérapeute estime par ailleurs qu’il y a «autant de harcèlement de la part de la hiérarchie que hors confinement.» «Ça ne change rien» que l’on soit en télétravail ou en présentiel.

«Ce qui leur manque, c’est le contact avec les autres et la machine à café, même si c’est cinq minutes d’échange», poursuit la psychiatre.

Le phénomène touche tous les âges. Même si les plus jeunes «aiment être dans leur Internet», quand il s’agit de travail, ils «aiment bien» avoir une relation hiérarchique en face à face plutôt qu’en virtuel. D’une manière générale, Sophia Kantin n’a pas remarqué de «détresse extrême», mais observe que ceux qui au tout début disaient «ah, ça va être chouette!», se rendent compte que «ce n’est pas drôle du tout».

L’«intelligence collective» menacée, l’innovation en berne

Pour le directeur de Delta Lead, le télétravail risque de faire perdre cohésion et enthousiasme aux équipes.

«Comment voulez-vous compter sur cet engagement, alors que vous leur demandez de rester chez eux et vous affaiblissez le lien d’appartenance à l’entreprise? À un moment donné, les gens vont se sentir désengagés, c’est classique.»

Mais c’est aussi l’«intelligence collective» qui souffre du télétravail. Lors de réunions sur des plateformes comme Zoom ou Skype, les limites techniques peuvent mener à l’autocensure, «parce que c’est compliqué d’intervenir», rappelle Philippe Schleiter.

Par ailleurs, la culture de la performance dans l’industrie, que l’on appelle «modèle Toyota», repose sur le principe du «gemba», un mot japonais qui veut dire «là où se trouve la réalité». Donnant l’exemple des Asiatiques –Chinois, Japonais, Coréens– qui déposent beaucoup plus de brevets que des Européens, Philippe Schleiter conclut que cela est dû au fait que «leurs ingénieurs sont dans les usines

«Cette culture du terrain, de l’efficacité de l’innovation, est contraire à la logique du télétravail. Ce qui inquiète beaucoup mes clients dans l’industrie, c’est la coupure entre les cols blancs, qui peuvent travailler chez eux, et les cols bleus», souligne Philippe Schleiter.

Ainsi, à cette «coupure de justice» entre les employés qui peuvent rester chez eux et ceux qui n’ont pas le choix, s’ajoute «une coupure de complicité et d’habitude de travailler ensemble

«Ce n’est pas très rassurant pour le pays comme la France, connue pour ses coupures entre les élites et le reste du peuple, à continuer à créer des coupures entre les gens d’en haut et les gens d’en bas», regrette le directeur du cabinet de conseil.

Pour le consultant en conduite du changement, le concept d’«entreprise sans usine», inventé il y a 20 ans, pourrait mener à une catastrophe.

«La coupure entre les cols blancs et les cols bleus» nuit aux entreprises

Il invite à «prendre un peu de hauteur sur les dix dernières années», où toutes les inventions technologiques «amènent à limiter les contacts humains»: la vidéo à la demande, le paiement sans contact, le télétravail, les achats par Internet, les réseaux sociaux.

«On est en train d’inventer “l’entreprise sans bureaux”. On transforme les contacts humains en contacts commerciaux, comme si on considérait que des relations humaines étaient frappées d’obsolescence, qu’elles ne servaient à rien. Mais personne ne va y gagner», souligne le chef du cabinet de consultant.

«L’atomisation» de la société, accélérée par le télétravail dans le contexte pandémique, selon Philippe Schleiter, «sert ceux qui ont le pouvoir, parce que l’on supprime les corps intermédiaires

«Les entreprises européennes, soumises à la concurrence extraordinaire du reste du monde, ont besoin pour résister d’une cohésion très forte de leurs collaborateurs, qui font bloc face aux difficultés. Le télétravail ne me paraît pas rendre cela facile. C’est le danger numéro un d’un point de vue concret», conclut-il.

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Tags:
Français, morale, entreprise, télétravail
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