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Alors que la loi sur le séparatisme passera bientôt devant l’hémicycle, le voile islamique refait parler de lui. Un bout de tissu qui froisse le modèle français d’assimilation. L’occasion de s’interroger avec Raphaël Doan, auteur de «Le Rêve de l’assimilation», sur ce modèle aujourd’hui déconsidéré qui fit les grandes heures de la IIIe République.

Le voile islamique ne sera pas discuté dans la loi sur le séparatisme, plus exactement, la loi «confortant les principes de la République».

La commission spéciale chargée d’évaluer le projet de loi du gouvernement a évacué le sujet du débat au grand dam d’Aurore Bergé et de Jean-Baptiste Moreau, qui avaient déposé des amendements en ce sens, visant notamment à interdire le port du voile islamique pour les «petites filles». Le Président de la République, comme le chef du gouvernement, serait ainsi opposé à ce que le débat sur le séparatisme soit «détourné» par la question du voile. Pour Raphaël Doan, normalien et énarque, cette loi sur le séparatisme témoigne néanmoins d’«un réflexe assimilateur» du Président de la République.

Des propos qui pourraient paraître étranges, tant le locataire de l’Élysée s’est à plusieurs reprises placé en opposition au modèle français d’assimilation. Au mois de février 2017, il déclarait: «Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France. Elle est diverse», ouvrant une série de commentaires et de polémiques. Des propos qui traduisent une vision plus diversitaire qu’homogène de la culture française, voire un alignement sur le modèle multiculturaliste anglo-saxon. Selon ce dernier, une culture commune serait davantage riche des apports étrangers et successifs que de la soumission de l’individu à un moule culturel préexistant et uniformisant. Et pourtant, l’adage républicain «à Rome, fais comme les Romains» ne serait pas étranger au Président de la République, selon l’auteur de l’ouvrage Le Rêve de l’assimilation (Éd. Passés Composés).

La diversité face à l’homogénéité

«Nul ne peut être naturalisé s’il ne justifie de son assimilation à la communauté française», peut-on lire dans notre Code civil. Raphaël Doan nous rappelle que ce qu’on entend par «assimilation». Ce n’est rien d’autre que «la volonté ou la pratique» par laquelle un pays ou une civilisation cherche «à rendre l’étranger absolument semblable dans sa manière de vivre, dans ses mœurs» à la «population majoritaire ou à un modèle de référence».

​Une notion que le Président de la République jugeait pourtant «très problématique», dans un entretien accordé à L’Express au mois de décembre 2020. Il y déclare croire davantage à «une politique de la reconnaissance», alors que le modèle d’assimilation «ne correspond plus à ce que nous voulons faire». Pourtant, parler séparatisme, c’est parler assimilation, estime Raphaël Doan.

«Quand Emmanuel Macron annonce qu’il veut lutter contre le séparatisme, et en particulier certaines pratiques de Français musulmans, […] il s’inscrit dans cette tradition de réflexe assimilateur de la France, affirme le jeune intellectuel au micro de Sputnik. Sauf que lui-même refuse d’accepter le terme d’assimilation […] et s’inspire, à un niveau plus philosophique, de modèles plutôt américains et multiculturels.»

Qu’aurait aujourd’hui de si odieux l’assimilation française pour ne plus y recourir ouvertement? L’héritage colonial d’une part, avec le «mauvais souvenir» de l’application de ce modèle dans les colonies, jouerait pour beaucoup, selon Raphaël Doan. Mais il faudrait aussi compter avec l’empreinte philosophique des théoriciens de la French Theory. Ces derniers auraient répandu, dans les grandes lignes d’une pensée complexe, l’idée d’une valorisation des individus et des minorités face à «une majorité totalitaire» et uniformisante. Ainsi ont-ils élaboré une opposition frontale au modèle d’assimilation et au «désir de ressembler à la population majoritaire.»

​Dans un entretien accordé à plusieurs journalistes au mois de janvier 2020, le Président de la République répudiait «l’espèce de fantasme, de narcissisme de la petite différence». L’élève de Paul Ricœur dressait, à l’inverse, l’éloge de «l’identité narrative» du philosophe français. Entendre par là une culture nationale non fixiste et essentialiste, mais alimentée d’emprunts étrangers et de récits additionnés. Une vision plus proche du schéma multiculturel que celui du renoncement à sa culture d’origine propre au modèle assimilationniste de la IIIe République. Emmanuel Macron, communautariste? Pas forcément.

Ni communautarisme ni assimilationnisme

Au cours du même entretien, le Président de la République rejette ouvertement le modèle communautaire, car «dans la République française, il n’y a qu’une communauté, la communauté nationale». Il ajoute également ne pas «croire» au modèle du «multiculturalisme».

«Quand bien même on a voulu parfois me caricaturer derrière celui-ci. C’est un modèle beaucoup plus anglo-saxon qui vit, d’ailleurs, sa propre crise. Pourquoi? Parce qu’on vit une crise des religions. Et comme chaque religion a ses limites, le multiculturalisme saute», déclarait-il aux journalistes du Monde, du Figaro et de Radio J.

Une double charge, donc. À la fois contre le modèle assimilationniste français, par un appel à une «politique de reconnaissance» de «la part d’altérité de l’autre». Mais aussi contre l’approche communautaire et multiculturelle anglo-saxonne. Pour quel paradigme le cœur d’Emmanuel Macron penche-t-il? Ni l’un ni l’autre. Le Président de la République a clairement manifesté sa préférence pour ce «beau principe de l’intégration républicaine». En résumé, un modèle d’entre-deux qui révèle, surtout, pour Raphaël Doan l’impossibilité pour le Président, comme pour la France, de «se séparer du modèle d’assimilation français». Une acrobatie intellectuelle qui pourrait expliquer le jeu de balancier auquel se livre l’hôte de l’Élysée depuis le mois de septembre 2020.

​La loi sur le séparatisme qui arrivera bientôt devant l’hémicycle s’inscrit, en effet, dans le tournant engagé fin septembre par Emmanuel Macron lors de son discours aux Mureaux, dans les Yvelines. Un projet devenu une priorité de l’action gouvernementale depuis l’assassinat du professeur d’histoire-géographie de Conflans-Sainte-Honorine, Samuel Paty. Dans la foulée de ce drame, Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, engageait en novembre la dissolution du Collectif contre l’islamophobie (CCIF) et de l’ONG BarakaCity.

Depuis, l’abandon dans l’intitulé de la loi du mot de «séparatisme» pour celui de «loi confortant les principes de la République» soulève des interrogations. De même que l’évacuation du débat de la question du voile. Plus qu’un renoncement au volontarisme «anti-séparatiste» du Président, ce changement d’esprit pourrait-il s’interpréter comme le retour du balancier macroniste vers son pôle le moins assimilationniste? Le débat reste ouvert et les prochains mois devraient l’éclaircir.

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Tags:
identité nationale, immigration, islam
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