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C’est une question brutale et crue qui est ravivée régulièrement depuis le début de la pandémie: est-on en train de sacrifier la jeunesse au profit de la vieillesse et de sa sécurité? Le débat public tend à montrer que l’opinion est très partagée et que le problème semble insoluble. Décryptage avec Jean-Loup Bonnamy, philosophe.

La crise sanitaire que vit la France depuis un an aura au moins eu le mérite de remettre sur la table des enjeux antédiluviens.

La succession des différentes mesures (confinement, couvre-feu, fermeture des commerces, des restaurants, des universités…) aura chaque fois cristallisé certaines tensions et soulevé la question suivante: au profit et au détriment de qui sont prises ces décisions?

Pour Jean-Loup Bonnamy, agrégé de philosophie et coauteur du remarqué Quand la psychose fait dérailler le monde (Ed. Gallimard tracts, 2020), ces mesures sont, et c’est bien là le problème, prises au profit de personne –car utiles à aucune génération– dans l’urgence et l’incertitude.

«Ceux qui en pâtissent le plus sont les 18-25 ans, mais personne n’y gagne non plus. Ces restrictions sont là pour tenter de compenser une stratégie sanitaire défaillante, notamment concernant les vaccins. Mais cela ne réparera pas la casse morale et psychologique», affirme-t-il au micro de Sputnik.

Certes, la santé publique est l’enjeu principal avancé par le gouvernement pour justifier certains choix difficiles, mais les problèmes de la jeunesse et la détresse étudiante mis en lumière à travers les vagues de dépression (près de la moitié des étudiants s’inquiètent pour leur santé mentale et 30% ont des idées suicidaires), l’isolement social et les files d’attente pour les aides alimentaires remettent en cause leur bien-fondé.

Un dilemme cornélien et récurrent dans l’histoire de l’humanité se pose donc à nouveau, au moment où l’exécutif se concerte et compare les différentes solutions avant de trancher. Les jeunes doivent-ils être immolés sur l’autel du Covid-19?

«L’avenir» du pays sacrifié?

Un sondage réalisé en novembre par l’institut Odoxa montre ainsi à quel point le sort des jeunes préoccupe actuellement l’ensemble de la société. Selon les résultats, pour les trois quarts des Français, la jeunesse d’aujourd’hui serait une nouvelle génération sacrifiée. Pour 65% des sondés, elle serait la plus pénalisée et elle le sera davantage encore à l’avenir, pour 85% d’entre eux, notamment du fait des conséquences économiques de la crise. Se sentant abandonnés par les pouvoirs publics, les jeunes peuvent donc compter sur un soutien majoritaire porté également par quelques personnalités. Pourtant, l’hypothèse d’un changement de paradigme dans la gestion de l’épidémie et l’idée qu’une partie de la population est aujourd’hui mise en danger pour la protection d’une autre restent difficilement entendables.

Le dernier à avoir expérimenté un tel paradoxe est l’écrivain et désormais chroniqueur sur C8 Yann Moix. Incitant la semaine dernière les étudiants à se révolter en cas de troisième confinement, il a, ce jeudi 4 mars, suscité un véritable torrent d’indignation. «Il y a, après la société du jeunisme, une société du vieillisme», affirme-t-il sur le plateau de «Balance ton post», avant d’accuser le gouvernement d’«abîmer l’avenir» de la France, ce qu’elle a «de plus précieux», non pas à cause, mais «au nom des vieux». Très partagées, les réactions sur les réseaux sociaux illustrent un réel clivage sur la notion d’éthique.

Pourtant, l’avenir de la jeunesse est bel et bien menacé, constate l’ancien élève de la rue d’Ulm.

«On sacrifie la jeunesse, je le dénonce et le condamne. D’autant qu’on la sacrifie pour rien. Je suis pour une réouverture immédiate et totale des universités, mais aussi des bars, restaurants, lieux de culture et de sport. Ensuite, si les gens veulent s’autoconfiner, ils le peuvent, mais ces restrictions sont dangereuses et inefficaces.»

Le tabou qui l’entoure et la suspicion d’eugénisme visant ceux qui la soulèvent donnent à cette question du sacrifice de la jeunesse une dimension à la fois sociologique, philosophique et anthropologique.

Le philosophe André Comte-Sponville s’est emparé  à plusieurs reprises du sujet durant cette période particulière. Selon lui, la manière dont sont bafouées les libertés individuelles –et donc la vie– au nom de la santé est une aberration. «Traditionnellement, ce sont les aînés qui se sacrifiaient pour leurs enfants, mais la tendance s’est inversée avec la crise du coronavirus», observe-t-il. Joint par la rédaction, celui qui fut membre du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé nous renvoie au livre Le défi des maladies infectieuses (Ed. Du Palais, 2020) auquel il a contribué. Et notamment à cette assertion:

«Tous les êtres humains sont égaux en droits et en dignité, quel que soit bien sûr leur âge, mais toutes les morts ne se valent pas: il est plus triste de mourir à 20 ou 30 ans qu’à 68 (c’est mon âge) ou 81 ans (c’est l’âge moyen, tel qu’il est actuellement évalué, des morts du Covid-19).»

Cela, ajoute-t-il dans l’ouvrage, «simplement parce que la "mort prématurée", comme disait Camus, est l’une des plus graves injustices qui puissent nous frapper, par la quantité de vie possible dont elle nous prive.»

De la difficulté d’agir

Dès lors, malgré la détresse visible des étudiants, les appels à agir qui se multiplient et la compassion des Français pour le sort des jeunes, comment expliquer qu’aucune mesure d’ampleur, aucun déblocage du pays ne soient encore envisagés?

 Le gouvernement affiche-t-il sa préférence pour le troisième âge? Sacralise-t-il la santé au point de la faire primer sur la vie en elle-même, comme le suggère Comte-Sponville: «Dieu est mort, vive l’assurance maladie»?

Si Jean-Loup Bonnamy souscrit à cette thèse selon laquelle le rapport à la jeunesse s’est inversé –«un phénomène nouveau dans l’histoire dû notamment au vieillissement de la société»–, il considère qu’il n’y a pas pour autant réellement de parti pris et que l’État se contente de faire du préventif par crainte d’éventuels dommages pour lesquels il pourrait être condamné.

«Au profit de qui la jeunesse est-elle sacrifiée? Est-elle objectivement sacrifiée pour la protection de nos aînés? Je n’en suis pas sûr car je doute que ces restrictions soient efficaces pour qui que ce soit. Elles sont prises au nom du principe de précaution, tout simplement, au profit d’un gouvernement qui cherche à gérer son risque juridique», affirme le philosophe.

Dans une tribune parue le 4 mars dans L’OBS, le docteur en sciences médicales Laurent Hermoye pose la question de l’acte. «Faut-il intervenir ou laisser faire le sort? Peut-on sacrifier des vies au bénéfice du plus grand nombre? Faut-il faire peser certains critères, comme l’âge, dans la balance?» Le neuroscientifique s’appuie sur le «Dilemme du tramway», formulé en 1967 par la philosophe britannique Philippa Foo et sur les ingénieurs des futurs véhicules autonomes qui font face à un dilemme similaire.

«Si une voiture sans pilote n’a plus aucune possibilité d’éviter un accident, le programme qui la guide doit-il choisir d’écraser un être humain ou un animal? Un homme ou une femme? Une personne âgée ou un enfant?» Et il s’avère, rappelle l’auteur de l’article, que la réponse à la question (posée à plusieurs millions d’individus aux quatre coins du monde) penche pour le sauvetage de la jeunesse en premier lieu.

Des faits qui pourraient permettre de trancher le débat, mais quel besoin de statuer lorsqu’une solution alternative existe qui ne sacrifierait ni l’un ni l’autre? s’interroge Jean-Loup Bonnamy. Une politique sanitaire sans pour autant restreindre les libertés et en comptant sur le bon sens commun.

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Tags:
jeunesse, Covid-19, confinement, dépression
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