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Alors que la vague de froid sévit toujours en France, plus d’un tiers de la production viticole a déjà été détruit par le gel. Si le gouvernement a déclaré le régime de «calamité agricole», les viticulteurs français sonnent le cri d’alarme et réclament des aides supplémentaires pour faire face à l’ampleur du désastre. Explications.

«La plus grande catastrophe agronomique de ce début de XXIe siècle». C’est par ces mots que Julien Denormandie a qualifié la vague de gel qui touche les productions agricoles du pays depuis une dizaine de jours.

Interrogé ce lundi 12 avril sur la chaîne Public Sénat, quelques heures après une réunion de crise portant sur le dossier, le ministre de l’Agriculture a évoqué un «événement climatique dramatique». La chute du mercure a sinistré dix des treize régions françaises. Son caractère tardif affecte particulièrement la viticulture et l’arboriculture.

«C’est très stressant, on est dans l’attente de voir ce qu’il va se passer dans le mois qui arrive pour voir si on va reprendre une gelée», témoigne Romain Petiteau, vigneron dans le Val de Loire, au micro de Sputnik.

Selon les estimations du Figaro, le gel a frappé 80% du vignoble français la semaine dernière. Si l’on en croit les professionnels du secteur, le sinistre représente d’ores et déjà deux milliards de manque à gagner pour la filière, et plus de 20 millions d’hectolitres de vin partis en fumée. Soit près de 40% de la production annuelle du vignoble français. Des chiffres qui donnent le tournis.

«On n’est pas encore sortis d’affaire: il peut y avoir du gel jusqu’à la mi-mai potentiellement», prévient Romain Petiteau. De son côté, le vigneron anticipe sur son domaine «au moins 50% de récolte en moins par rapport à ce qu’on aurait pu espérer».

«On risque de n’avoir rien du tout»

La situation est plus critique que jamais pour les viticulteurs. Responsable du domaine de la Tourlaudière près de Nantes, Romain Petiteau rappelle que «ce n’est pas la première fois qu’il y a un épisode de gel: nous en avons connu en 2016, 2017 et 2019». «Ça fait beaucoup», soupire-t-il. L’effondrement brutal des températures s’est abattu sur l’ensemble du territoire alors que les bourgeons commençaient tout juste à éclore. D’où la catastrophe.

«Cette année, l’hiver a été un peu plus froid que d’habitude. Le problème, c’est qu’on a eu des températures supérieures à 26°C fin mars: les vignes étaient taillées depuis plus d’un mois. Elles avaient commencé à démarrer. Avec des températures aussi hautes, on ne pouvait pas imaginer que cela allait descendre aussi bas ensuite. Le différentiel de température a été anormal», explique Romain Petiteau.

«Si les contre-bourgeons, qui ne sont pas encore sortis, gèlent dans un mois, on risque de ne rien avoir du tout», redoute le producteur. Ce désastre météorologique intervient au pire moment pour un secteur violemment touché par l’augmentation des taxes d’importation sur le vin français infligées par Donald Trump en janvier dernier (entre 15% et 25%). Même si Joe Biden a annoncé début mars la suspension des taxes américaines sur les produits viticoles européens, l’épisode représenterait tout de même 600 millions d’euros de manque à gagner sur l’année en cours pour l’ensemble de la filière française.

À cela s’ajoute naturellement l’épidémie de Covid-19, qui ralentit considérablement les ventes pour les viticulteurs en raison de la fermeture prolongée des bars, hôtels et restaurants.

«L’impact du Covid pour moi, c’est une baisse des ventes pour les particuliers du fait qu’il n’y ait plus de salons. C’est un manque à gagner important, car ce sont les meilleurs taux de marge», déplore Romain Petiteau. «Les vignerons qui vendent aux négociants, lesquels fournissent la restauration ensuite, ont un tiers, voire 50% de ventes en moins.»

«De la casse pour les salariés et les fournisseurs»

Afin de faire face à la catastrophe financière qui s’annonce, le gouvernement s’est engagé à déplafonner le régime d’indemnisation des calamités agricoles. Mais la plupart des viticulteurs n’y sont pas éligibles. Seuls un tiers d’entre eux sont assurés.

Lors de leur rencontre avec le ministre Julien Denormandie ce lundi 12 avril, les représentants de la profession ont demandé une année blanche de cotisations sociales sur les charges patronales et d’exploitants, un report d’un an des échéances d’emprunt bancaire sans frais, une compensation des pertes de revenus, ainsi qu’un allongement de la durée de remboursement des prêts garantis par l’État (PGE). «Peut-être faudrait-il débloquer des subventions pour embaucher des saisonniers en appoint au moment où il faut intervenir la nuit contre le gel», suggère Romain Petiteau. Et le viticulteur de rappeler au passage que «les équipements de protection contre le gel ne sont pas subventionnés», à l’image des bougies et autres braseros déployés dans l’urgence par bon nombre de ses confrères.

«Le gouvernement doit comprendre que s’il ne trouve pas de solution, il risque d’y avoir de la casse pour les salariés et les fournisseurs», souligne Romain Petiteau.

Pour notre interlocuteur, une chose est sûre: pas question d’augmenter les prix de ses bouteilles de muscadet produites biologiquement. «Mettre une augmentation tarifaire en cours d’année ne serait pas bon du tout commercialement: je serai plutôt obligé de refuser des ventes et d’adapter le prix l’an prochain», précise-t-il. Malgré les «enveloppes exceptionnelles» en faveur des agriculteurs promises par Jean Castex le 10 avril, la vendange 2021 s’annonce «très faible», a prévenu Jean-Philippe Barillère, président du Comité national des Interprofessions des vins (CNIV).

«L’État lui-même aurait un manque à gagner important: la filière vin en France, c’est quand même treize milliards d’euros en faveur de la balance commerciale du pays!» avertit Romain Petiteau.

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Tags:
crise économique, taxes, taxation, Donald Trump, Joe Biden, Covid-19, agriculture, Jean Castex, viniculture, vin, vignoble, Emmanuel Macron
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