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Il est nécessaire de «lancer un grand débat national sur la consommation de drogue et ses effets délétères». Dans son entretien au Figaro, Emmanuel Macron s’est montré très incisif en matière de stupéfiants. Béchir Saket, porte-parole de L630, pointe un discours empreint d’idéologie et d’arrière-pensées.

«C’est finalement l’un des derniers soubresauts de la prohibition: un Président qui est perdu dans une idéologie que l’on n’imaginait plus en France. C’est en effet cette dernière qui avait notamment sous-tendu la “war on drugs” aux États-Unis avec Reagan et Nixon.»

Au micro de Sputnik, Béchir Saket, juriste et porte-parole de l’organisation L630, qui milite «pour une réforme profonde des politiques publiques des drogues, en France comme en Europe», n’en revient pas: «on ne s’attendait pas à ce qu’un Président de la République tienne un discours aussi inquiétant

En cause, un entretien d’Emmanuel Macron accordé au Figaro, durant lequel il s’est montré particulièrement virulent en matière de consommation de stupéfiants et notamment de cannabis. «À l’inverse de ceux qui prônent la dépénalisation généralisée, je pense que les stups ont besoin d’un coup de frein, pas d’un coup de publicité. Dire que le haschisch est innocent est plus qu’un mensonge», a fait valoir le chef de l’État.

Après l’affaire Sarah Halimi, une intervention basée sur l’émotion?

Il a donc évoqué l’idée de «lancer un grand débat national sur la consommation de drogue et ses effets délétères.» Une déclaration qui s’inscrit dans un contexte explosif. En effet, la Cour de cassation a confirmé, le 14 avril, l’irresponsabilité pénale de Kobili Traoré, le meurtrier de Sarah Halimi, une sexagénaire juive tuée en 2017 à Paris. Selon les différentes expertises, le tueur était en proie à une «bouffée délirante» lors de son passage à l’acte, après avoir consommé du cannabis.

Face à la fièvre suscitée par cette décision de justice, Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, a d’ailleurs prévenu que «la drogue ne peut pas être un permis de tuer

​Des déclarations qui font échos à celles d’Emmanuel Macron, qui a souligné que «décider de prendre des stupéfiants et devenir alors “comme fou” ne devrait pas à mes yeux supprimer votre responsabilité pénale

Des arguments «caricaturaux»

Sur Twitter, François-Michel Lambert, député Liberté Écologie Fraternité (LEF) s’est insurgé contre le timing de la sortie d’Emmanuel Macron. Pour celui qui est rapporteur d’une proposition de loi «relative à la légalisation contrôlée de la production, de la vente et de la consommation de cannabis», cette décision de lancer une discussion sur les drogues est basée «sur l’émotion d’une décision de justice incompréhensible». Une «manipulation pour biaiser le débat du cannabis», selon le parlementaire.

​Une position que partage Béchir Saket. Comme il l’explique, l’intervention présidentielle remet en cause, avec beaucoup d’idéologie, le travail réalisé depuis plus d’un an par la mission d’information parlementaire sur cette question. Une manœuvre purement politique, donc?

«Aujourd’hui, Emmanuel Macron est en difficulté sur sa droite, puisque les chiffres de l’insécurité sont mauvais. Il y a donc une nécessité pour lui de concentrer son discours sur du régalien, du sécuritaire. Sauf que pour ce faire, il utilise des arguments tellement caricaturaux que cela en devient même gênant», ironise Béchir Saket.

L’un des arguments du Président de la République est le risque concernant «des effets de glissements vers des drogues plus dures.» En clair, consommer un joint de marijuana pourrait entrainer la prise de substance telle que le crack. «Une poésie de la prohibition», rétorque le porte-parole de L630. Selon lui, Emmanuel Macron «récite une logorrhée, pleine de fake news» dont «la fameuse théorie de l’escalade», estime Béchir Saket.

«La France est devenue un pays de consommation»

Benjamin Rolland, responsable du service universitaire d’addictologie de Lyon, rappelait dans les colonnes du Figaro que «la théorie selon laquelle commencer par une drogue moins dangereuse peut mener à l’utilisation secondaire de drogues dites dures n’est scientifiquement pas étayée. Ce n’est pas parce que l’on consomme fréquemment du cannabis que l’on a plus de risques de développer une addiction à la cocaïne ou à l’héroïne.» Néanmoins, il indiquait que «c’est un fait épidémiologique que la grande majorité des usagers d’héroïne ont consommé du cannabis lorsqu’ils étaient plus jeunes

Si le porte-parole de L630 dénonce la tonalité du discours, il concède qu’Emmanuel Macron a raison lorsqu’il dit que «ceux qui prennent de la drogue […] alimentent aussi le plus grand des trafics.» «On se roule un joint dans son salon et à la fin, on alimente la plus importante des sources d’insécurité», a précisé le chef de l’État.

«Donc il y a deux solutions à cela: soit on arrête de consommer du cannabis dans son salon, soit on régule. Est-ce qu’il est aujourd’hui capable d’annihiler la consommation de drogue en France? Pour empêcher le marché noir de contrôler un certain nombre de produits, il faut une régulation», préconise Béchir Saket.

Un dilemme qui devrait rapidement se poser, puisque qu’Emmanuel Macron a convenu que «la France [était] devenue un pays de consommation». Ainsi, le baromètre 2017 de Santé publique France réalisé avec l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) a recensé cinq millions de consommateurs, dont 700.000 usagers quotidiens. Par ailleurs chez les jeunes, le niveau d’expérimentation du cannabis a doublé entre 1993 et 2014.

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Emmanuel Macron, cannabis
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