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    Un livre ouvert

    Publication de «Mein Kampf»: après le succès allemand, retour sur la polémique française

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    Maxime Perrotin
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    Franc succès de « Mein Kampf » en Allemagne ! 85 000 exemplaires de l'édition dûment commentée de l’ouvrage ont été écoulés en tout juste un an. En France, c'est Fayard qui avait annoncé s'atteler à la tâche pour 2016, non sans créer la polémique, avant de reporter la parution à 2018.

    « Nous avons 85 000 ventes !» L'institut für Zeitgeschichte, un centre de recherche d'histoire contemporaine de l'université de Munich, semble le premier surpris du succès rencontré en librairie de « Mein Kampf » (mon combat). Initialement tirée à 4 000 exemplaires, leur publication d'une édition du seul livre du futur dictateur, en est à sa sixième réédition. Le tout un an seulement après sa parution, les droits d'auteurs étant tombés dans le domaine public le 31 décembre 2015, soit 70 ans après la mort de son auteur.

    Un ouvrage de 2000 pages, agrémenté de pas moins de 5 000 notes, que l'institut tenait à inscrire dans une démarche scientifique, afin de rendre disponible pour le public allemandimmédiatement après la fin des droits d'auteurs, un ouvrage critique et pédagogique. Devant le succès inattendu du livre, L'institut für Zeitgeschichte envisage d'ailleurs d'en sortir une version française.

    Vont-ils couper l'herbe sous le pied de Fayard ? En effet, cette filiale du groupe Hachette travaille depuis 2011 à une édition similaire de Mein Kampf. Elle devrait notamment comporter une longue introduction et un important appareil critique. Rien que la traduction mise à jour de ce pavé de près de 800 pages dans sa version originale, paru en Allemagne en deux volumes, en juillet 1925 et décembre 1926, est un travail de titan.

    Contrairement à ce que beaucoup pensent, la publication de « Mein Kampf » n'est pas interdite en France, elle est simplement mise à l'Index et doit contenir un avertissement de huit pages, conformément à l'arrêt du 11 juillet 1979 de la cour d'appel de Paris. Ainsi, depuis 1934, Les Nouvelles Éditions latines proposent dans la langue de Molière un pavé de 699 pages du brûlot d'Hitler qui s'écoule chaque année dans l'hexagone entre 2 et 3 000 exemplaires.

    Une publication en français du « texte intégral et non censuré » qui avait énervée en premier lieu… Adolf Hitler, qui avait saisi la justice française. En effet, la traduction de l'ouvrage, sans passages édulcorés par la maison d'édition du Führer (Eher-Verlag), permettait à un public français un tant soit peu curieux d'apprendre les fondamentaux de l'idéologie de l'ancien putschiste. Le prisonnier autrichien qui allait devenir Chancelier puis Führer y dévoilait notamment le sort peu enviable qu'il réservait aux français.

    Hitler partageait une haine obsessionnelle tant pour les juifs et les « bolcheviques » que pour les français… la France « l'ennemi mortel et impitoyable […] qui nous hait si rageusement » pour n'en citer qu'un passage. Une France qui, pour le coup, entendait bien limiter au maximum le pouvoir de nuisance de son puissant voisin au sortir de deux guerres désastreuses. 

    Pour en revenir à l'édition commentée du texte qu'envisageait Fayard, l'éditeur pensait la sortir en 2016. Mais si son pendant outre-Rhin fut accueilli « de manière très positive par la communauté scientifique » —soulignait en juin dernier le Point — la perspective d'une telle publication en France ne réjouissait pas tout le monde, loin de là. Dès octobre 2015, Jean-Luc Mélenchon adressait une lettre ouverte à la maison d'édition afin qu'elle renonce à son projet, sobrement intitulée Non! Pas « Mein Kampf » quand il y a déjà Le Pen!

    Une lettre qui n'avait pas laissé indifférent Christian Ingrao, historien du nazisme et chercheur au CNRS, qui s'était insurgécontre une démarche contre-productive, une démarche visant à« empêcher un projet scientifique de venir à terme ». Il rappelait que « le livre est immédiatement disponible à quiconque veut le trouver », soulignait par ailleurs que « la recherche « Mein Kampf PDF » est la deuxième plus populaire quand on tape les premiers mots du titre dans Google ». L'historien déclarait dans les colonnes de Libération:

    « Editer Mein Kampf, c'est précisément lutter contre cette mise en tabou, c'est refuser de sacraliser négativement ce texte si pataud. C'est lui opposer le savoir et l'éclairage historiens en muselant véritablement un texte dont on sent bien que son halo excède de très loin l'effet de sa lecture. »

    Quelles que soient les motivations de Fayard pour reporter la publication, qui nous a formellement signifié qu'il n'y aurait aucun commentaire au sujet de ce livre avant sa publication fin 2017 — début 2018 (soit après les élections présidentielles) nous restons donc en France avec une version brute de Mein Kampf. Pourtant Fayard, dans sa démarche, soulignait l'importance du travail de critique envisagé autour du texte. « Le danger c'est précisément qu'il n'y ait pas d'édition commentée et que ce texte circule à l'état brut », racontait aux InRocks Olivier Mannoni, le traducteur sollicité par Fayard sur le projet dès 2011.

    C'est pourtant bien ce qui se passera, suite à ce report obtenu par la levée de boucliers d'une partie de la bien-pensance. Une version brute, c'est exactement ce que souhaitait la maison d'édition bavaroise, Schelm-Verlag, proche de l'extrême droite,qui avait annoncé mi-mai 2016 une version du livre « sans commentaires ennuyeux des braves gens ».

    Et si finalement, l'engouement des allemands pour « Mein Kampf » n'était pas dû à la montée de l'extrême droite dans le pays, dans un contexte de crise migratoire, mais simplement dûà une volonté des allemands de comprendre. Comprendre pourquoi et comment était né ce chaos, qui après avoir emporté l'Europe, de Brest aux faubourgs de Moscou, avait fini par emporter, aussi, leur pays.

    D'autant plus que Mein Kampf n'a pas attendu 2016 et la montée des populismes en Europe pour devenir un best-seller à travers le monde. Que cela soit en Italie où sur les 10 000 titres d'ouvrages proposés à près de 3,5 millions d'élève, dans le cadre d'un sondage du Ministère de l'éducation, le brûlot hitlérien est arrivé dans le top 10.

    Les pays arabes ne sont pas en reste. Les Frères Musulmans, qui déjà lors de la Seconde Guerre mondiales trouvèrent chez les Nazis de généreux mécènes, continuent encore aujourd'hui de publiquement faire l'apologie de l'ancien dictateur. Le Point rappelle une anecdote éloquente : le 30 janvier 2009, sur Al-Jazeera,  Youssef Qaradawi, figure emblématique des Frères Musulmans, avait qualifié l'extermination des juifs par les nazisde « châtiment divin », espérant qu'avec « l'aide de Dieu » l'épisode se reproduise de la « main des croyants ». Le site de l'hebdomadaire français soulignait que suite à ces déclarations« Aucune des 27 organisations islamiques européennes, notamment l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), n'a pris ses distances avec ce théologien. »

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    Mein Kampf, CNRS, Fayard, Christian Ingrao, Olivier Mannoni, Adolf Hitler, France, Allemagne
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