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    Alstom – Siemens: épilogue d’une affaire d’État

    © AFP 2019 Jean-Sebastien Evrard
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    Maxime Perrotin
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    Alstom passe sous pavillon allemand. Le fleuron français, déjà amputé de sa branche énergie cédée à General Electric, voit ainsi sa dernière branche d’activités absorbée par Siemens. Retour sur un démantèlement, aussi discret que politique, qui interpelle.

    Alstom fondu au sein du conglomérat allemand Siemens? Est-ce ainsi que l'on tourne la page, que l'on étouffe un scandale qui n'aura finalement jamais éclaté? C'est en tout cas ce que semble penser l'ancien député Les Républicains Jacques Myard, qui avait réclamé une commission d'enquête sur la cession d'Alstom à General Electric dès 2014:

    «Ceux qui ont permis, laissé faire, au moment de la prise de contrôle de General Electric sur la division énergie d'Alstom, viennent aujourd'hui de parfaire leur faute et leur crime!»

    Mardi soir, les journaux télévisés ont annoncé la signature d'un protocole d'accord entre Alstom et le groupe Siemens, rendant public un projet de fusion entre ce qu'il reste du français et le conglomérat allemand, aboutissement d'un «rapprochement» négocié en catimini depuis le printemps. Une discrétion qui en dit long sur la vraie nature de cette fusion «entre égaux» tant vantée depuis 24h.

    Principale justification avancée, la nécessité de «faire face à la concurrence» du Chinois CRRC (China Railway Rolling Stock Corp), en créant un «géant européen» du ferroviaire. Nous passerons, cette fois-ci, sur la solidarité européenne et le fait que les Chinois — dopés aux subventions d'État (CRRC est public) sans pour autant faire face à un quelconque protectionnisme européen — parviennent à s'imposer au sein même de l'Union, en remportant notamment fin 2016 le contrat des trains à grande vitesse tchèques à la barbe du constructeur français, alors même que celui-ci avait racheté les activités ferroviaires de Skoda.

    «Ce n'est pas de la coopération européenne, c'est véritablement la braderie totale à des intérêts étrangers d'un fleuron de l'industrie française.»

    Jacques Myard ne mâche pas ses mots face à ce qu'il estime être «une véritable trahison d'État». Pour lui, il est évident qu'on «assiste à la braderie des intérêts français aux profits d'intérêts étrangers», rappelant la position d'Emmanuel Macron. Alors secrétaire général adjoint de la Présidence de la République, l'actuel chef de l'État était allé à l'encontre du ministre de l'Économie, du Redressement productif et du Numérique, Arnaud Montebourg, en plaidant pour la vente sans condition de la branche énergie d'Alstom à l'américain General Electric (GE).

    Une transaction qu'il finalisera quelques mois plus tard en tant que ministre de l'Économie, amputant le groupe français de 70% de ses activités et portant définitivement atteinte à la souveraineté nucléaire française. Comme dans le cas présent, l'opération de rachat de la branche énergie par l'américain avait été tenue secrète jusqu'au tout dernier moment, Bloomberg se chargeant même d'apprendre au ministre français que l'entretien des turbines des centrales nucléaires ainsi que de la Flotte militaire française serait à présent du ressort exclusif du conglomérat américain.

    Une vente de l'activité phare d'Alstom qui, on le devine sans mal, a joué dans la fusion décidée avec Siemens. Un point qui ne fait aucun doute pour Jacques Myard, «il est évident qu'on a affaibli cette entreprise et qu'ensuite au lieu de la reconstruire, on l'a complètement tuée.»


    Une fusion qui rend également dubitatif Xavier Bertrand, lui aussi visiblement peu convaincu par l'argumentaire autour de cette fusion. Dans un entretien aux Echos, le président des Républicains de la région Hauts-de-France s'interroge sur la pertinence d'un tel rapprochement, qui marginalise le canadien Bombardier, estimant qu'Alstom a été finalement bradé à Siemens sur l'autel de l'amitié franco-allemande, ce totem si cher aux yeux du Président français, et se dit «certain que les discussions ont eu lieu au plus haut niveau entre la France et la chancelière.» Un point auquel Jacques Myard semble faire écho, lorsqu'il déclare:

    «Monsieur Macron, aujourd'hui Président de la République, veut donner ainsi des gages à la chancelière Merkel pour essayer d'obtenir des avancées sur ses utopies européennes.»

    Il faut dire que ces cessions d'actifs, tant à l'américain qu'à l'allemand, sont d'autant plus surprenantes qu'Alstom était en bonne santé, déjà à l'époque de la cession de sa branche «énergie» à GE. Le constructeur ferroviaire français fait encore jeu égal avec Siemens en terme de chiffre d'affaires, avec en prime un carnet de commandes bien plus fourni (34,8 milliards contre 7,8 milliards d'euros). Pourtant, c'est Siemens qui avale Alstom. «Cette entreprise était parfaitement viable, on l'a dépecée — on l'a véritablement découpée», lâche ainsi Jacques Myard.

    On remarquera à l'occasion de ce point final donné au démantèlement et à la cession totale de ce qui fut longtemps une fierté française, la langue de bois médiatique… Alors même que la veille de cette annonce était diffusé un documentaire de David Gendreau et Alexandre Leraître, particulièrement éclairant sur les conditions de vente de la branche énergie d'Alstom à son concurrent américain General Electric, sur fond d'application extraterritoriale des lois américaines, «Guerre fantôme: La vente d'Alstom à General Electric», diffusé lundi dernier sur la chaine parlementaire (LCP).

    Ainsi, les mêmes arguments, les mêmes termes, sont aujourd'hui employés autour de ce «mariage de raison»: la nécessité de «faire face à la concurrence étrangère», comme il en avait été question lors de la privatisation d'Arianespace (à l'exception de quelques-unes de ses charges…) afin de faire face à l'américain SpaceX, qui multipliait alors les échecs (aujourd'hui compilés dans une «vidéo-gag»). Autre mot employé jusqu'à la lie, «rapprochement», un mot qui pour Jacques Myard «masque l'abandon total de notre maîtrise de l'industrie».

    Un mot si cher à Patrick Kron, l'ex-PDG d'Alstom, lors d'un entretien au journal Le Monde début novembre 2015, paru trois jours après le rachat effectif des activités dans l'énergie d'Alstom par GE, où il se disait «soulagé» que l'opération — qui conditionnait d'ailleurs une prime de départ de 4,7 million d'euros — ait abouti après 18 mois de négociations. Un choix motivé, aux dires du PDG français, au nom de la sauvegarde de l'emploi, balayant les critiques de ceux qui ne comprenaient pas qu'il ait pu refuser les offres de reprises de l'allemand Siemens et du japonais Mitsubishi Heavy Industries, où dans ce dernier cas, Alstom conservait même le contrôle de sa filière énergie. Des critiques émanant «d'aboyeurs» selon Patrick Kron.

    Pour lui, l'entrée au capital de ces concurrents aurait pu provoquer un «bain de sang» social. Deux mois après la concrétisation de ce rachat, GE annonçait la suppression de 20% des emplois en Europe, dont 765 en France (l'ancien siège d'Alstom, à Levallois Perret, est aujourd'hui presque réhabilité pour recevoir ses nouveaux locataires). Ce qui nous mène aux fameuses «garanties» sur lesquelles les Américains n'ont visiblement pas hésité à s'assoir. Qu'en sera-t-il dans le cadre d'une fusion entre entreprises de pays frontaliers? Pour l'ancien député, rien de plus que des «illusions», seulement là pour «créer un écran de fumée». Pour Jacques Myard, pas de doute que Siemens «sera véritablement le maître à bord», estimant que le contrôle de nos outils industriels par des intérêts étrangers ne peut être que préjudiciable aux nôtres.

    Il y a quelques années, une amie russe avait sèchement rétorquée à mon pessimisme vis-à-vis de la situation économique de mon pays: «La France ne sera jamais en difficulté comme l'Espagne ou la Grèce, car elle a ses fleurons industriels!». Ces grands groupes qui maintiennent le tissu économique et promeuvent le savoir-faire, l'excellence française sur les cinq continents.

    Aujourd'hui, force est de constater que face à l'abandon de nos élites sur la problématique de la sauvegarde de notre outil industriel — et à travers lui de notre souveraineté nationale — dans le contexte d'une compétition européenne particulièrement défavorable à l'emploi dans le secteur secondaire en France, il se pourrait bien que mon pessimisme fut motivé. Un contexte politico-économique dans lequel il n'apparaît pas garanti que l'avenir des autres grands groupes français du secteur soit plus radieux que celui d'Alstom… qui plus est pour ceux qui sont déjà dans le collimateur de la justice américaine. J'espérais pourtant de tout cœur avoir tort.

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    Tags:
    Siemens AG, Alstom
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