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    Recep Tayyip Erdogan

    Turquie-Tunisie: histoire d’une passion

    © AFP 2019 Turkish Presidential Press Office
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    Safwene Grira
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    Mariages, affaires, filiation, paternité et émancipation, à la veille de la visite d’Erdogan en Tunisie, la relation entre les deux pays a tout d’une histoire de famille!

    Le 7 juin dernier, soit 7 mois avant la visite du Président Erdogan en Tunisie prévue le 26 décembre, un des plus célèbres sites d'information tunisiens titrait, déjà: «Non à la visite d'Erdogan en Tunisie!». En même temps, des statuts, tweets et autres publications jubilaient à l'idée de voir l'incarnation du «modèle turc», dont une «transposition» est souhaitée en Tunisie, retrouver ce pays qu'il avait visité en 2013.

    Même si on aime à alimenter sa rhétorique d'éléments de langage empruntés au contexte répressif conséquent au coup d'État raté de juillet 2016 en Turquie, c'est bien des antagonismes internes qui constituent le moteur fondamental de ce déchaînement.

    Au cœur de la problématique, le «jumelage» entre le parti islamiste tunisien, Ennahda, et le Parti de la justice et du développement (AKP) d'Erdogan.

    «On n'a d'ailleurs jamais pu comprendre la nature de la relation, de quel côté se situe la filiation. Tantôt c'est Erdogan qui se dit avoir été inspiré par les écrits Rached Ghannouchi (Leader d'Ennahda, et auteurs de plusieurs ouvrages politico-théologiques, ndlr), tantôt c'est Ghannouchi lui-même qui veut s'inspirer du modèle turc. En fait, c'est comme un serpent qui se mord la queue», commente Hassan, journaliste.

    De jumelage en filiation, en passant par les mariages (pour compléter le livret de famille) et peut-être aussi les bonnes affaires, pour que la noce soit conclue sous les auspices les plus heureux.

    Si le fait pour la fille du leader islamiste tunisien, Soumaya, de figurer parmi les invités de marque au mariage de son homonyme, et néanmoins fille d'Erdogan, s'assimile davantage à un fait mondain à dimension anecdotique, on impute, dans les milieux autorisés, la conclusion fin 2016 de l'affaire de l'A340-500, l'ancien avion VIP de Ben Ali, à l'action «des amis d'Erdogan en Tunisie».

    Aucune information n'avait filtré dans les médias turcs sur les intentions du Président Erdogan qui disposait déjà d'une flotte VIP très coquette dont le fleuron est le gros-porteur long-courrier A330-200. Un modèle flambant neuf, acquis en 2014, et équipé de la plus haute technologie.

    «Après moult négociations et interventions des amis d'Erdogan en Tunisie, le pavillon national Tunisair l'a cédé pour près de 80 millions USD, alors que son prix d'acquisition, aménagement compris, frôlait les 200 millions», a indiqué à Sputnik une source proche du dossier.

    Mais Tunisair n'avait pas l'embarras du choix. L'avion acquis par Ben Ali à la veille du soulèvement qui devait mener à sa chute était cloué au sol depuis quelques années en France sans trouver d'acheteur. Si la compagnie tunisienne croulant sous les dettes s'est trouvée dans l'obligation de brader l'avion, pour les Turcs, en revanche, il s'agirait d'une toute autre motivation.

    «Les Turcs ont acquis l'avion dans la foulée, et surtout sous le stress, du coup d'État de l'été 2016. Il semble que le fait qu'il soit un quadrimoteur et qu'il se prête, en outre, à l'installation d'un poste de commandement et d'une salle d'état-major, ait justifié cet achat», a expliqué la même source.

    Mais les amis d'Erdogan savent que le consensus régnant au sommet de l'État leur impose de lâcher du lest. Et c'est ainsi qu'en 2015, le fils du président Essebsi, Hafedh, qui n'était que le vice-président du parti au pouvoir, est reçu officiellement par Erdogan. Et pendant que le président du parti assenait dans les médias qu'aucune demande formelle n'avait été présentée dans ce sens, le fils du président remerciait discrètement ses amis d'Ennahda.

    D'une certaine manière, la Turquie d'Erdogan doit s'accommoder avec cette amitié qui peut parfois être dérangeante. Parce qu'avec ce jumelage, elle hérite aussi, malgré elle, d'un capital d'antipathie auprès des plus farouches opposants d'Ennahdha, qui peine déjà à se dédouaner de quelques déclarations embarrassantes de ses ultra. Exercice de haute voltige, le soft power fait appel aux qualités de discrétion et de pondération, et s'accommode difficilement des manières d'un mammouth dans un magasin de porcelaine.

    À l'origine du paradoxe

    «De simple province ottomane, la Tunisie a pris son émancipation après l'avènement de la dynastie Husseinite en 1705, et la Sublime Porte s'en accommoda. Le seul véritable lien qui rappelait ce rattachement était les invocations récitées dans les mosquées pour que Dieu prête longue vie au Sultan», rappelle Safouane Necib, chercheur en histoire contemporaine, dans une déclaration à Sputnik.

    C'est paradoxalement un contingent de 15.000 soldats que le Bey Ahmed dépêcha pour prendre part, aux côtés des Ottomans, à la Guerre de Crimée vers le milieu du XIX siècle. Témoin de ces temps lointains, Tunuslar (Les Tunisiens, en turc), un village dans la province turque de Kastamonu habité aujourd'hui encore par les descendants des soldats qui ont choisi de s'établir en Turquie. Mais quand on s'interroge sur les causes du déclin qui a conduit à la colonisation, on est là pour descendre «le lâchage» de l'Empire Ottoman.

    À se fier à l'agenda du ministère des Affaires étrangères, il n'est pas prévu dans le programme de sa visite qu'Erdogan rende un vibrant hommage aux tirailleurs sénégalais, avant la lettre, de l'armée beylicale. Tout indique, en revanche, qu'il y aurait une discussion, faite sans doute de concessions mutuelles, autour de l'épineuse et très controversée question de l'accord de libre-échange signé en 2004. Avec la crise économique provoquée par le soulèvement de 2011, l'application de cet accord est au détriment de la partie tunisienne dont la balance commerciale avec les Turcs accuse un déficit abyssal: 760 millions de dollars d'importations de produits turcs (notamment les très prisées «glibettes blanches») contre 240 millions de produits tunisiens exportés en Turquie.

    Contacté par Sputnik, le secrétaire d'État au commerce extérieur, Hichem Ben Ahmed, a indiqué que si la convention est toujours en cours, «quelques aménagements ont été trouvés dans la nouvelle loi de Finances 2018, mais qui demeurent toujours dans le cadre de ladite convention.»

    Au sein du ministère des Affaires étrangères, on indique à Sputnik que cette question sera d'autant plus évoquée au moment de la visite que le chef d'État turc s'était engagé à revoir les termes de la convention lors d'un entretien qu'il avait eu, en juin 2017, avec le ministre des Affaires étrangères Khemaïes Jhinaoui.

    La part des faits, la part des fantasmes

    À travers le déficit commercial, qui émeut peu de personnes au final, et surtout pas les inconditionnels des glibettes blanches, c'est le fantasme d'une «hégémonie» héritée des temps lointains, qui fait pousser des cris d'orfraie.

    Pas trop disproportionnés, mais pas comparables au point de s'identifier l'un à l'autre non plus. Parce que quand le service presse de l'Élysée en arrive, en 2014, à confondre les deux drapeaux, qui se ressemblent comme Lettonie et Lituanie, ou même quand la bourde est le fait du JT de France 3, on est mécontent. Quoique, tout compte fait, voir le drapeau tunisien derrière une Carole Gaessler expliquant le poids du titulaire de cet étendard dans la résolution du conflit syrien est certes assez séduisant. Un autre fantasme.

    C'est que le plus difficile à démêler, aujourd'hui dans ce qui nourrit le débat social (médias, réseaux sociaux) sur la Turquie, est la part des certitudes de celle des fantasmes.

    Au registre des faits, on enregistre le départ de plusieurs centaines de combattants tunisiens pour rejoindre les rangs du groupe terroriste Daech (les chiffres circulant dans des rapports de presse faisant état de plusieurs milliers de combattants étant exagérés). La question de savoir si Bachar al-Assad est un dictateur sanguinaire ou un héraut (et accessoirement un héros) de la lutte contre les conspirations américano-sionistes divise la Tunisie, comme d'autres pays arabes. La position de la politique turque, aussi, logiquement. La plupart des combattants tunisiens avaient transité par la Turquie pour rejoindre les groupes terroristes. La question de savoir la part de responsabilité d'acteurs locaux dans cet embrigadement qui a entaché la réputation du pays fait l'objet d'une enquête parlementaire. La responsabilité présumée d'une politique turque, elle, sera par contre plus compliquée à établir.

    Aujourd'hui, en tout cas, notamment depuis l'élection du président Béji Caïd Essebsi, fin 2014, on ne se fâchera plus avec les Tunisiens sur la question de l'islamisme. Et quand, en août 2017, le prédicateur radical égyptien Wagdi Ghoneim fustige depuis son exil turc le Président tunisien pour avoir proposé l'égalité homme-femme en matière d'héritage, le ministre des Affaires étrangères tunisien convoque l'ambassadeur turc pour explications et celui-ci prend l'engagement de faire le nécessaire.

    Mais une partie des «ultras» tunisiens opposés à Erdogan sont aussi perméables à ce que peuvent leur distiller les médias occidentaux. «La folie des grandeurs du Président Erdogan», «Erdogan ne cache plus sa volonté de renouer avec l'Empire Ottoman», titrent des journaux français. C'est sûr qu'avec ce tableau, on s'attend à voir surgir un eunuque au prochain croisement.

    Mais à mille lieux des débats publics, et autres projections fantasmagoriques et historiques, des milliers de ménagères de 50 ans continuent à croquer religieusement et infatigablement les glibettes blanches devant un épisode du feuilleton fleuve «Le Siècle Magnifique». Et les just married démarrant dans la vie, eux, continueront de passer leur lune de miel au bord d'un Bosphore bon marché et visa free.

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    Recep Tayyip Erdogan, Tunisie, Turquie
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