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    Des Tunisiennes manifestaient lundi devant l'ambassade des Emirats arabes unis à Tunis

    Tunisie: «Ravitaillement en vol» de l’affaire Emirates

    © AP Photo / Hassene Dridi
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    Safwene Grira
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    La tension continue de monter entre la Tunisie et les Émirats arabes unis. À l’effervescence spontanée de la société civile tunisienne, à la suite de l’interdiction des femmes d’embarquer à bord d’un avion de la compagnie émiratie, se sont greffées des manœuvres politiques, non dénuées d’arrière-pensées.

    Les railleries fusent sur les réseaux sociaux tunisiens. Des hashtags, publications et autres commentaires assassins sont là pour châtier la compagnie aérienne émiratie, qui a commis l'irréparable. De «no_woman-no_fly», on est passé à «la_Tunisie_corrige_les_Emirats»,

    En dépit de quelques voix sages qui s'élèvent pour rappeler la fraternité qui prévaut entre les deux peuples.

    «Je réside depuis 5 ans aux Émirats, et j'ai toujours été traité avec respect et considération par ce pays», admet Afef Jouini, en citant un autre tweet de l'universitaire et éditorialiste émirati Ali Noaimi, qui couvrait d'éloges les quelque 17.000 Tunisiens qui résident dans son pays.

    Afef Jouini: «Cela fait cinq ans que je réside aux Émirats et j'ai toujours été traitée avec respect et considération par les ressortissants de ce pays. S'il vous plaît, ne mêlez pas les peuples aux problèmes politiques, parce qu'il y en a qui instrumentalisent ce qui se passe au service de leurs intérêts politiques.»
    #fraternité_tuniso_emiratie

    Petit rappel des faits: vendredi dernier à Tunis, les passagères tunisiennes d'un vol de la compagnie Emirates ont été interdites d'embarquer sans explications ni préavis. Aussitôt convoqué par les Affaires étrangères tunisiennes, l'ambassadeur des Émirats arabes unis a expliqué que des raisons sécuritaires ponctuelles expliquaient cette mesure. Côté tunisien, on fait la moue à propos de ce procédé «exagéré», mais on était prêt à passer l'éponge, d'autant plus que l'interdiction a été levée quelques heures plus tard et que les passagères ont pu finalement embarquer.

    Mais dimanche 24 décembre, rebelote. C'en était trop. Le gouvernement tunisien suspend tous les vols d'Emirates jusqu'à nouvel ordre.

    Depuis, la tension refuse de tomber dans les médias, les réseaux sociaux et même devant le siège de l'ambassade des Émirats à Tunis, où des manifestations ont été organisées. Si la réplique du gouvernement tunisien aux EAU a été appréciée, beaucoup de Tunisiens estiment que l'affront n'a pas été lavé pour autant. Alors que le chef de la diplomatie tunisienne, Khemaïes Jhinaoui, a assuré dans les médias tunisiens que les Émiratis lui ont fait part de leurs excuses, beaucoup de Tunisiens exigent une repentance publique d'Abou Dhabi.

    Et il ne s'agit pas que de simples citoyens: des hommes politiques aussi alimentent ouvertement ou à travers leurs propres réseaux, la tension. C'est qu'au-delà de l'effervescence populaire «légitime», l'affaire est instrumentalisée dans l'affrontement entre «les amis du Qatar» et «les amis des EAU and co», qui occupe la scène politique. Un antagonisme vieux de quelques années, mais qui a été exacerbé par la partie 4 contre 1 (Arabie saoudite, Bahreïn, Égypte et Émirats arabes unis contre le Qatar) qui se joue dans le Golfe depuis l'été dernier. Si cet antagonisme se calque en Tunisie sur les affinités révolutionnaires ou contre-révolutionnaires (et de façon moins avouée, pro- ou anti-islamistes), il existe tout de même quelques OVNIS de la scène politique tunisienne, «laïcs» et pro-Qatar à la fois.

    Moncef Marzouki, éditorialiste sur le site Internet de la chaîne qatarie Al-Jazeera (et ancien président provisoire de la République), ne s'en cache pas, lui qui avait choisi son camp depuis qu'il était à la présidence. Dans un extrait vidéo devenu viral, il menaçait il y a quelques années les Tunisiens qui s'attaquaient au Qatar, ce «pays frère et ami», de poursuites judiciaires.

    Extrait d'un journal télévisé de la chaîne tunisienne Nessma d'avril 2013, dans lequel le président provisoire de la République indiquait que tout Tunisien qui s'attaquait au Qatar serait passible de poursuites judiciaires.

    Visionnaire, Marzouki a rappelé dans une récente publication sur les réseaux sociaux qu'il avait mis en garde, alors qu'il était en exercice, contre «le danger» que représentaient les Émirats pour la Révolution tunisienne. Un de ses anciens conseillers s'est même fendu, mardi 26 décembre, d'une twito-analyse de 117 caractères corrélant cet incident à la récente signature d'accords commerciaux entre Tunis et Doha.

    Mohamed Hnid
    «Les Émirats veulent punir la Tunisie et le peuple tunisien en raison de ses positions pro-Qatari et de l'ensemble des récents accords commerciaux avec Doha.»

    Des partis opposés aux islamistes, et donc censés plus proches des Émirats, ont été sommés de prendre position, ce qu'ils ont fini par faire. En politique comme en navigation aérienne, on fait attention à «l'effet de dérive», quand on vole à contre-courant.

    «On ne compte plus le nombre de publications accusant les Tunisiens supposés proches ou sympathisants des Émiratis de soumission et de traîtrise. De la surenchère patriotique dans tous les coins et de l'empathie pour la femme tunisienne et sa dignité, y compris chez les pires machos et ceux qui considéraient la femme comme étant "complémentaire" de l'homme», résume Nizar Bahloul, dans un éditorial paru dans le site d'information Business News.

    Une allusion à peine voilée aux islamistes du parti Ennahda, proches des Qataris, et dont le discours réputé anti-progressiste s'est édulcoré au fil des ans, notamment après l'élection du président Béji Caïd Essebsi en décembre 2014. La décision d'interdire Emirates tombait, dès lors, à pic pour descendre «les frères» émiratis, satisfaire les amis qataris et rappeler à quel point la dignité de la femme tunisienne leur tient à cœur. Du trois en un!

    Communiqué: Ennahda soutient la décision de l'État tunisien de suspendre les vols de la compagnie émiratie et exprime sa fierté des femmes libres tunisiennes libres (sic)                                                                            […]                                                                                                                                                                                                                                                                                                            Président du Mouvement Ennahda
    Rached Ghannouchi

    L'élection de Caïd-Essebsi à la présidence de la République tunisienne, qui a déclenché la vocation féministe des islamistes, avait également marqué le point de départ d'une tension qui devait perdurer entre la Tunisie et les EAU. En cause, l'association du parti Ennahda au pouvoir, que les Émiratis ne voient pas d'un bon œil, sans qu'ils l'avouent pour autant. La tournure que devaient prendre les événements, avec la crise du Golfe, devait confirmer ce positionnement anti-islamiste, désormais de notoriété publique.

    Entre-temps, alors que les déclarations diplomatiques de part et d'autre essaient de minimiser l'impact de cette affaire, dont la résolution ne serait qu'«une question de jours tout au plus», l'escalade se poursuit, discrètement, côté Émirati.

    À leur consulat de Tunis, les procédures d'octroi de visa ont enregistré, à partir de lundi, un nouveau tour de vis. Le même jour, le personnel du pavillon national Tunisair constatait avec regret qu'il ne pouvait plus, désormais, bénéficier des tarifs réduits comme il était d'usage depuis l'installation de la compagnie émiratie en Tunisie il y a quelques années.

    Retour au match 4 contre 1 qui se joue à l'extérieur. Dans ce pays où le sport fait office aussi d'ascenseur politique, quelques partisans du Club africain ont cru bon de propager une rumeur selon laquelle leur équipe a exigé un staff féminin pour siffler une rencontre amicale avec la sélection nationale émiratie.
    Énième récupération.

    Bentalkhadra: «En Tunisie, l'équipe masculine du Club africain de handball exige un staff féminin pour siffler la rencontre amicale avec la sélection nationale émiratie, prenant ainsi parti pour les femmes tunisiennes. #La_Tunisie_corrige_les_Emirats»

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    Tags:
    Tunisie, Émirats Arabes Unis
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