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    Poussé par le FMI, le Maroc s’embarque dans une opération «risquée»

    © AFP 2018 Mandel Ngan
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    Safwene Grira
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    Malgré les assurances de la banque centrale marocaine, des experts craignent que la libéralisation contrôlée du Dirham, « imposée » par le FMI, n’entraîne des conséquences inattendues sur l’économie de ce pays.

    La libéralisation «contrôlée» du Dirham marocain serait-elle, finalement, une fausse bonne idée? Dans les cercles proches de Rabat, on assure pourtant que l'expérience égyptienne en la matière avait été bien étudiée pour que ses effets néfastes ne se reproduisent pas au Maroc.

    De quoi parle-t-on?

    Deux régimes de change cohabitent dans le système monétaire. Celui appelé «taux de change fixe», où la valeur de la monnaie d'un pays est fixée par sa banque centrale, tout en étant indexée sur le cours d'une devise étrangère, appelée étalon.

    Dans le régime du «taux de change flexible», la valeur de la monnaie ne dépend pas directement de celle d'une monnaie référence, mais plutôt de l'offre et de la demande sur le marché des changes. Autrement dit, de la sacro-sainte loi du libéralisme, défendue notamment par les institutions de Bretton Woods, Banque Mondiale et FMI.

    La main du FMI?

    Quoiqu'il s'en défende, «c'est bien le FMI qui a poussé le Maroc à aller dans cette mesure, qui aura des conséquences dévastatrices sur son économie», accuse le Marocain Camille Sari, président de l'Institut Euro-maghrébin d'Études et de Prospectives.

    «Il n'y a qu'une seule explication. Le FMI a des recettes toutes prêtes adaptées aux devises fortes, mais qu'il veut appliquer à tous les pays, sans prendre en considération leur spécificité, comme le fait que ces pays ont des monnaies non convertibles.»

    «C'est ainsi que nombre de pays, en Afrique, comme en Amérique latine, en ont pâti», a rappelé l'économiste marocain à Sputnik.

    La convertibilité est la propriété d'une monnaie nationale d'être librement échangée. Ce qui n'est pas le cas de la plupart des pays en développement, comme le Maroc ou la Tunisie, où la rareté et préciosité des devises étrangères est résumé dans leur désignation, en arabe, de «devise difficile». Dès lors, circulant uniquement sur le marché interne, le jeu de l'offre et de la demande sera biaisé au détriment de la monnaie nationale.

    «L'Euro, le Dollar ou le Yen sont convertibles. Ils sont achetés partout et circulent dans le monde, en dehors de leurs territoires nationaux respectifs, parce qu'il y a un marché d'offre et de demande. Mais le seul marché du Dirham, c'est celui qui existe à l'intérieur du Maroc, qui a institué, depuis l'indépendance, un système de contrôle des changes, puisque les devises sont rares. Il ne peut y avoir de marché dans ces conditions», poursuit l'économiste marocain.

    Interrogé par Sputnik, l'ancien Directeur général des Finances extérieures de la banque centrale tunisienne Habib Sfar nuance:

    «Les devises maghrébines sont bien cotées à l'extérieur de leurs pays respectifs ne serait-ce que pour des opérations interbancaires.»

    L'ancien haut fonctionnaire tunisien reconnaît tout de même qu'il s'agit là «d'opérations marginales, qui peuvent à la rigueur représenter de 5 à 10% de l'activité».

    Quoi qu'il en soit, on demeure convaincu, parmi les détracteurs de cette mesure, qu'elle est le résultat de la pression du FMI. Officiellement, cette institution financière internationale n'a fait qu'«encourager» et «accompagner» cette réforme. Pour Michel Camdessus, ancien patron de cette institution, la «loi d'airain du FMI» (formule de Jean Ziegler dans son livre «Destruction massive») n'est que la conséquence d'un manquement des gouvernants.
    «Parce qu'ils sont dans le déni (ces gouvernants) se refusent à prendre, très, très longtemps, les mesures nécessaires. Et, en dernier ressort, ils ne les prennent que parce qu'il n'y a pas d'autres moyens, car tout le monde leur coupe les vivres. Et à ce moment-là, vous venez, et la situation s'est à ce point dégradée que là où on aurait pu soigner la maladie avec deux cachets d'aspirine trois fois par jour pendant une semaine, il faut amputer.»

    «Alors les chefs d'État disent: "ce n'est pas nous qui avons décidé l'amputation… Évidemment, c'est le FMI!"», complétait Michel Camdessus, dans une interview publiée en janvier 2015 par le magazine African Business.

    À Rabat, on soutient que cette mesure est conçue notamment pour appuyer la compétitivité des produits marocains. L'ancien Directeur général des Finances extérieures de la banque centrale tunisienne explique que la logique des Marocains repose sur le fait que «leurs produits sont un peu chers par rapport à d'autres pays de la région, en raison d'une certaine surévaluation du Dirham, due au fait que sa cotation n'a pas évolué par rapport à l'euro. Une dépréciation, qu'entraînera cette mesure au début, permettra de gagner en termes de compétitivité».

    Toutefois, pour se prémunir contre la variation des taux de change qui pourrait impacter les bénéfices escomptés, les entreprises exportatrices marocaines seront amenées à contracter des assurances auprès des banques. «Une procédure coûteuse» qui pourrait porter atteinte à cette même compétitivité, d'après Camille Sari.

    Autant d'éléments qui font qu'une telle décision devrait toujours être mûrie pour éviter les «dérapages», comme ce qui a été expérimenté en Égypte, à savoir une inflation de l'ordre de 30%.

    «Il n'y a pas pire que de s'engager dans cette politique monétaire, pour l'abandonner au bout de deux ans. Donc, il ne faut le faire que si on a réellement les moyens de soutenir cette politique», a déclaré l'ancien haut fonctionnaire tunisien, Habib Sfar, à Sputnik.

    Ces «moyens» doivent reposer principalement sur une situation macro-économique relativement stable sur une durée de cinq ans, d'après Sfar. Un certain nombre d'indicateurs doivent être au vert, comme les flux des mouvements de capitaux, les finances publiques, la balance commerciale, les revenus du travail, les revenus d'exportation, et les flux IDE (Investissement Directs Étranger).

    «L'objectif est de permettre au pays de pouvoir faire face à des mouvements de capitaux importants, mais aussi des mouvements spéculatifs qui amèneraient la banque centrale, en l'occurrence celle du Maroc, à acheter des Dirhams pour rétablir la balance», poursuit Habib Sfar.

    Dans quels cas la banque centrale du Maroc sera-t-elle amenée à intervenir de la sorte? Pour le comprendre, il convient de se mettre dans la situation du régime des taux flexibles, c'est-à-dire une situation où la valeur du Dirham est déterminée par la loi de l'offre et de la demande. S'il y a une forte demande en devises étrangères, une baisse de l'offre en Dirham en résultera. C'est là que pour éviter que sa monnaie ne se déprécie gravement, la banque centrale marocaine interviendra en tant qu'acteur du marché de l'offre et de la demande pour acheter des Dirhams avec des devises étrangères (euros ou dollars).

    Or, dans un contexte où la balance commerciale est déficitaire (importations supérieures aux exportations), la pression en termes de devises fera certainement que le Dirham se dépréciera, d'après Habib Sfar. Certes, ce flottement ne sera autorisé que dans la limite de +/- 2,5%, et c'est en cela qu'il s'agit d'une libéralisation contrôlée. Mais Camille Sari doute de la capacité de la banque centrale marocaine de voler systématiquement au secours du Dirham.

    «La Chine, qui a 3.000 milliards de dollars de réserve a gardé sa monnaie non convertible et sous le contrôle de sa banque centrale. Elle ne l'a pas fait flotter. Le Maroc, dont la dette extérieure a atteint un record historique de 30 milliards de dollars, lui, veut la faire flotter», compare Sari, en soulignant «l'absurdité» de cette mesure.

    Pour limiter la casse, il est probable que tout en annonçant la flexibilité de leur monnaie, les autorités marocaines conservent un contrôle discret sur le cours de leur monnaie.

    «Il est possible que la banque centrale garde la main sur les taux du Dirham. Elle réunira les banques en leur demandant de ne pas trop abuser de la situation, de ne pas se laisser aller entièrement dans le jeu du marché. Une sorte d'hypocrisie, somme toute, destinée à satisfaire le FMI en limitant les dégâts», résume Sari.

    Parmi ces «dégâts», la dépréciation de la monnaie, qu'on aurait pu éviter simplement en recourant à la dévaluation du dirham, regrette le Marocain. Toutefois,

    «La dévaluation aurait été un mauvais signal envoyé quant à l'état d'économie du pays, même si le résultat est souvent le même dans les deux cas», estime Sfar.

    Autre effet redouté, le panier de la ménagère qui pourrait lourdement pâtir de la dévaluation et de la hausse des prix, alors que cette année ne se présente pas sous les meilleurs des auspices. La saison agricole est menacée par la sécheresse alors que la grogne sociale monte, particulièrement dans l'ancienne ville minière de Jerada, qui entame sa 5e semaine de contestation, malgré « un plan d'urgence » récemment dévoilé par le gouvernement.

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    Tags:
    Fonds monétaire international (FMI), Maroc
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