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    Migrants à Paris. Photo d'archive

    L’étendard de Daech et des vagues migratoires pour cacher la militarisation du Sahel

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    Louis Doutrebente
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    L'État islamique va fomenter de nouvelles vagues migratoires au Sahel et à destination de l'Europe, selon le chef du Programme alimentaire mondial des Nations unies. Une annonce plus qu’alarmante! Mais cette menace est-elle bien réelle? Ou cache-t-elle plutôt une stratégie militaire d’envergure de la part des pays occidentaux? Analyse.

    David Beasley, directeur exécutif du Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies, a lâché une bombe durant sa visite à Bruxelles lors du Sommet sur la Syrie ce 26 avril: dans une interview au Guardian, il affirme que les terroristes de l'État islamique, avec le concours d'Al-Qaïda et de Boko Haram, projetteraient d'utiliser la crise alimentaire pour déstabiliser les pays du Sahel et provoquer une nouvelle vague migratoire à destination de l'Europe. Une vague qui ne pourrait être qu'exceptionnelle, étant donné que la zone regroupe pas moins de 500 millions d'habitants, soit 25 fois plus que les 20 millions de Syriens.

    «On rajoute de la tension à un territoire qui est déjà sous tension. Est-ce que c'est une stratégie de la tension? Je n'en sais rien. Mais c'est une stratégie alarmiste dans laquelle Beasley dit que les djihadistes vont profiter de l'insécurité alimentaire au Sahel pour créer une vague migratoire. Mais on n'a pas besoin de djihadistes pour cela.»

    Leslie Varenne, ancienne journaliste d'investigation, spécialiste de l'Afrique et cofondatrice de l'Institut de veille et d'étude des relations internationales et stratégiques (IVERIS), bat en brèche les propos du cadre onusien. Brandir le danger du terrorisme pour alerter davantage les pays occidentaux, en particulier européens, sur la crise alimentaire au Sahel, ne semble pour Leslie Varenne pas pertinent:

    «Il y a une période de sécheresse actuellement et ce n'est pas la première, cela devient de plus en plus récurrent donc l'insécurité alimentaire existe et on sait que ce sont tous les problèmes de sécurité alimentaire, de sous-développement, d'accès au soin, à l'éducation, qui font que la jeunesse sans espoir peut se retrouver dans les mains des groupes armées. Mais on a pas besoin d'un Al-Sahraoui [chef de l'État islamique du Grand Sahara, ndlr] ou d'un autre pour faire cela.»

    La spécialiste convient que la crise alimentaire du Sahel augmente probablement les forces des terroristes, comme le soulignait également David Beasley: «En Syrie, des femmes me disent: "mon mari ne voulait pas rejoindre Daesh mais nous n'avions pas de nourriture, nous n'avions pas le choix.» Mais Leslie Varenne rappelle que les déclarations du directeur exécutif du PAM s'inscrivent dans un certain contexte:

    «Ce qui me frappe, c'est que les propos de David Beasley correspondent exactement à ceux qu'avaient tenu le général américain Dunford et le Sénateur McCain en octobre 2017, dans lesquels ils prévenaient que l'Afrique allait devenir le pivot de Daesh. Ce sont les mêmes propos alarmistes.»

    Leslie Varenne ajoute:

    «David Beasley n'est pas connu pour avoir un background dans les relations internationales. Au fond, quand on lit ce papier, pour un directeur du PAM ce sont des propos à minima singuliers voire délirants.»

    Les propos de l'ancien gouverneur de la Caroline du Sud seraient donc absurdes. Rappelant que David Beasley a été nommé à la tête du PAM par Donald Trump et qu'il partage les mêmes stratégies politiques conservatrices que lui, la spécialiste de l'Afrique exprime un large doute sur la thèse annoncée par le haut fonctionnaire onusien:

    «Depuis les déclarations de Dunford et de McCain, je surveille de près et j'essaye de savoir d'après mes contacts au Sahel s'ils voient arriver des combattants de Syrie et d'Irak dans la région. Aucun de mes contacts n'a relevé l'arrivée de combattants de l'État islamique là-bas.»

    Reconnaissant que ces arrivées peuvent survenir ces prochains mois, en provenance de Syrie comme l'affirme Beasley, ou de Libye, la directrice de l'IVERIS considère que, pour le moment, les forces terroristes ne sont pas en mesure de provoquer la déstabilisation du Sahel et annonce finalement le problème de fond:

    «Les chiffres officiels nous donnent entre 500 et 1.000 djihadistes. Après, vous avez des groupes armées d'auto-défense ici et là. […] On est en train de surmilitariser une zone un peu comme si on allait prendre un marteau piqueur pour taper sur une mouche. Certes, les djihadistes ont quelques capacités de nuisance, certes ils se sont réorganisés depuis la montée en puissance du G-5 Sahel.»

    Leslie Varenne ajoute:

    «On se demande si on n'est pas en train de chercher tous les prétextes pour ne pas résoudre les difficultés de manière politique mais de manière militaire et si on n'est pas en train de justifier la présence de toutes les armées étrangères dans cette zone.»

    Ainsi, selon la spécialiste de l'Afrique, au-delà de la crise alimentaire, le problème principal réside davantage dans la situation politique des États du Sahel plus que dans les difficultés sécuritaires causées par les terroristes présents dans la zone. Leslie Varenne continue son développement en dénonçant la surreprésentation de forces armées étrangères: Minusma, Barkane, G-5 Sahel, 800 à 1.000 soldats américains rien qu'au Niger, AFRICOM, etc.:

    «C'est donc une surmilitarisation de la zone qui ne correspond pas aux menaces réelles. Les menaces réelles ne sont pas le terrorisme, mais le sous-développement, l'insécurité alimentaire et le problème des alternances politiques. […] Les pays qui ont le plus de difficultés, le sont tous pour des raisons politiques.»

    Tensions au Mali en amont des élections présidentielles de juillet prochain, mouvement social au Tchad depuis la réélection d'Idriss Déby en 2015, soulèvements au Niger contre la réforme fiscale: la liste de l'ancienne journaliste d'investigation est significative, d'autant qu'elle n'est pas exhaustive. Selon Leslie Varenne, ce sont avant tout ces difficultés de politiques intérieures qui créent les fortes tensions dans la zone sahélienne. Et, sous couvert de lutte contre le terrorisme, les pays occidentaux entretiendraient d'une certaine manière ces tensions:

    «Toutes ces populations commencent à être très sourcilleuses vis-à-vis de leurs souverainetés et commencent à voir d'un très mauvais œil toutes ces armées étrangères qui sont sur leurs sols. Ces armées étrangères confortent le pouvoir en place que ces populations voudraient voir partir. Donc cette présence étrangère crée encore plus de tensions et cela pousse la jeunesse à se tourner vers les groupes armées ou à fuir.»

    Leslie Varenne affirme même que les politiques stratégiques et militaires des États-Unis et des pays européens permettent finalement de maintenir les problèmes que vivent les populations du Sahel en soutenant les gouvernements en place, voire de les aggraver:

    «On est bien dans un cercle vicieux à l'afghane: les présidents en place, aidés par les armées étrangères, font la chasse aux terroristes, et comme elles sont vues par les locaux comme des armées d'occupation, cela pousse les hommes dans les bras des groupes terroristes.»

    L'État islamique pourrait-il donc être responsable d'une future vague migratoire d'envergure? Leslie Varenne conclut:

    «On sait très bien, depuis la Turquie d'Erdogan, comment on peut instrumentaliser des vagues migratoires. On sait très bien, depuis la chute de Kadhafi, comment cela s'est passé. Mais est-ce que ce sont les chefs de l'État islamique qui décident de cela? Je suis très perplexe. […] Ce n'est pas Daech, c'est la situation politique, sociale et sécuritaire des pays, qui créeront ou pas une vague migratoire plus importante.»

    * Daech/État islamique est une organisation terroriste interdite en Russie

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    Tags:
    migrants, terrorisme, Daech, Boko Haram, Sahel
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