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    Angela Merkel

    Crise politique au sein de l’UE: Merkel et Macron, le duo perdant

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    Louis Doutrebente
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    Qui sont les vainqueurs de cette crise européenne causée par les migrations? L’Autriche, l’Italie et les pays de l’Est? Et les perdants politiques? Si l’Allemagne et Angela Merkel semblent au plus mal, la ligne tenue par Emmanuel Macron pour réformer l’Union semble s’évanouir. Analyse interview avec Patrick Moreau, politologue.

    Il devait être historique, il ne s'est soldé par aucune idée nouvelle. Le sommet européen, largement consacré aux migrations, a accouché d'une souris, du moins dans son communiqué final. Mais si les apparences sont sauves pour l'UE et l'unité de ces pays membres, ce sommet a bien dessiné des vainqueurs et des perdants. En effet, la crise politique lancinante en Allemagne, première puissance de l'Europe, pourrait se prolonger et s'accroître. Au point de faire chuter Angela Merkel? Quel que soit l'avenir de l'Allemagne, ces derniers jours ont aussi révélé la faiblesse d'un pays, représenté par le projet d'un homme: la France.

    Patrick Moreau, politologue au CNRS de Strasbourg, spécialiste de l'Allemagne et de l'Autriche analyse les conclusions du sommet européen principalement sur les migrations, la déstabilisation politique en Allemagne, et les conséquences pour la France et la politique d'Emmanuel Macron.

    Sputnik France: Comment analysez-vous les conclusions du sommet européen qui s'est tenu le jeudi 28 et le vendredi 29 juin dernier? Peut-on désigner des vainqueurs ou des perdants (politiques), principalement sur la question migratoire? (pays, dirigeants)

    Patrick Moreau: «De toute évidence, le perdant est la CSU. L'axe des volontaires qui avait été créé avec l'Italie, l'Autriche et la CSU a volé en éclats. Kurz a été très, très clair: il ne veut pas d'une crise gravissime, une déstabilisation de l'Allemagne et surtout il est contre une prise de position strictement nationale. C'est-à-dire ce renvoi par l'Allemagne des réfugiés qui auraient déjà été enregistrés ailleurs. Donc la CSU se retrouve complètement isolée.

    Sur le plan intérieur allemand, Madame Merkel donne effectivement l'impression d'avoir eu un certain succès. Mais le véritable problème est qu'à l'analyse, la plupart des pays qui étaient hostiles à la politique de Madame Merkel sont pour le moins critiques, donc son succès est extrêmement limité.»

    Sputnik France: Sur cette question migratoire, l'Italie semble donner le ton et avoir pris la tête des pays qui refusent les solutions bruxelloises: c'est elle qui a inscrit tant la question que la plupart des réponses à l'ordre du jour du sommet européen. Les rapports de force ont-ils radicalement évolué au sein de l'UE?

    Patrick Moreau: «Oui et non. Il faut tout ramener, pour une période de six mois, à la perspective de Kurz. Le chancelier autrichien a toujours été très critique vis-à-vis de Madame Merkel. Il ne s'en est d'ailleurs jamais caché depuis l'origine. Mais néanmoins, il se voit comme un pont entre les positions les plus extrêmes et puis l'axe Macron-Merkel. Donc, a priori, les choses sont beaucoup moins tranchées qu'on puisse l'imaginer. Somme toute, il ne s'est pas passé grand-chose lors de ce sommet européen du 28 et 29 juin dernier. La plupart des décisions qui ont été prises sont des décisions qui ont été évoquées au minimum depuis deux ans. Et puis, fondamentalement, l'idée d'installer des centres d'hébergement ou des camps, en Afrique ou en Albanie par exemple, est un thème qui avait déjà été avancé, mais tous les pays qui pourraient potentiellement accueillir ces camps ont refusé. Donc on a l'impression qu'il ne s'est pas passé grand-chose.»

    Sputnik France: Angela Merkel avait annoncé un accord sur le dossier des migrants avec les pays de l'Est, mais la Pologne, la Hongrie et la République tchèque ont rapidement démenti. Un mensonge qui fait suite à celui d'Emmanuel Macron sur les centres d'accueil pour migrants dans les pays de première entrée, affirmation démentie par G. Conte, qui a indiqué que «Macron était fatigué». Ces deux démentis à la suite signent-ils la rupture entre le couple franco-allemand et le reste de l'Europe?

    Patrick Moreau: «Non, parce que le reste de l'Europe ne peut pas se permettre de rompre avec le couple franco-allemand. Le véritable problème est que le couple franco-allemand lui-même est une illusion d'optique. Fondamentalement, Macron a parfaitement compris que Madame Merkel était sa principale alliée en Europe. Mais un réel rapprochement entre les deux est quand même moins évident qu'on puisse l'imaginer. C'est-à-dire que la vision de Macron d'une Europe des transferts financiers où pratiquement l'Allemagne aurait à arroser la quasi-totalité de l'Europe passe mal au sein de la CDU. Donc le couple franco-allemand est beaucoup plus imaginaire qu'on peut le penser. Et c'est très, très sensible au sein de la CDU.»

    Sputnik France: Depuis ce week-end, le ministre de l'Intérieur allemand, Horst Seehofer, menace de démissionner.

    Président du parti bavarois CSU, formant la coalition au pouvoir avec le parti de Merkel, Horst Seehofer peut-il et va-t-il faire chuter Angela Merkel?

    Patrick Moreau: «À mon avis non, mais les experts se trompent toujours (rires). Fondamentalement non, je ne crois pas. Tout simplement parce que les premiers sondages sont catastrophiques pour la CSU. En effet, une majorité de la population est contre une déstabilisation gouvernementale parce que les cent jours de gouvernement que l'on a derrière nous ici, en Allemagne, le moindre qu'on puisse dire c'est que le travail gouvernemental est un peu lent. Il manque d'effectivité.

    Comme les Allemands, par nature, ont peur du désordre, ils ne souhaitent pas la chute de Madame Merkel. Je crois que chacun ici est persuadé que Madame Merkel est en bout de course. Le véritable problème est que les Allemands attendent une fin de régime ordonné. Or, l'offensive de Seehofer est un désordre.»

    Sputnik France: Quelles seront les conséquences pour Emmanuel Macron?

    Si depuis son élection, il se positionne comme le leader de l'UE, cette crise politique allemande peut-elle être une bonne nouvelle pour asseoir ses positions? Ou au contraire, son sort est-il en quelque sorte lié à celui d'Angela Merkel?

    Patrick Moreau: «Ni l'un, ni l'autre. Le couple Macron-Merkel est né de la nécessité, aussi bien pour l'un que pour l'autre, de mettre en place une politique sur le long terme en Europe. Le véritable problème, c'est que Macron est très, très isolé. Parce que ce n'est pas seulement les pays du groupe de Višegrad qui sont contre. C'est aussi la Slovénie et tous les pays nordiques, la Finlande, le Danemark, la Hollande, etc.
    Tous les pays européens sont d'accord pour protéger les frontières extérieures pour la question de l'immigration. Mais la grande vision de Macron, d'une Europe unie avec un ministre des Finances, qui gérerait les finances européennes, et puis une centralité très forte, d'une espèce de super-gouvernement européen, en définitive, pas grand monde ne souhaite ce genre de chose, ou peut-être le Luxembourg. Donc en définitive Macron est très, très isolé sur le plan européen.»

    Sputnik France: Finalement, cette question dépasse celle des migrations et remet en cause la libre circulation, donc Schengen et finalement la politique du Président?

    Patrick Moreau: «Cela va même beaucoup plus loin que Schengen. Pratiquement tout ce qui a été mis en place par la communauté européenne sur la problématique de l'immigration, qui a été remis en cause par la quasi-totalité des Européens.

    Oui, c'est vrai, les choses ont énormément évolué en un temps relativement rapide. Mais tout simplement parce que tout le monde craint que la pression migratoire réaugmente à court terme.»

    Sputnik France: Pour conclure, comment peut-on imaginer l'application de la politique d'Emmanuel Macron, celle annoncée lors de son discours à la Sorbonne en septembre dernier?

    Patrick Moreau: «[Il ne peut pas, ndlr] à cause de son isolement. Et c'est à cause de cette vison d'une marche forcée de l'Europe, d'une intégration très rapide, et puis en définitive, la position que s'accorde peut-être Macron au sein de ce processus qui pose problème, parce que Macron, somme toute, est Président de la République française, il n'est pas véritablement Président de l'Europe.»

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    Tags:
    immigration, Union européenne (UE), Emmanuel Macron, Angela Merkel, Albanie, Italie, Strasbourg, Autriche, France, Allemagne
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